Vente d’art numérique (NFT) avec des personnages DC Comics ou Marvel : le dessinateur brésilien Mike Deodato jr fait polémique.

13 avril 2021 6 Collectors par Pascal AGGABI
Classification : tout public
  • Les NFT (Non Fungible Token), vous connaissez ? Depuis peu, ils sont partout ou plutôt, on en parle partout : ce sont des images numériques, simples fichiers enregistrés dans la blockchain qui se vendent comme des œuvres d'art. Ainsi les NFT ont révolutionné la notion de propriété sur Internet. C'est toute l'Histoire de l'art qui est en marche, surtout son marché, à l'art : attention grosses plus-values en perspective ! Les auteurs de BD sont concernés, d'abord ceux des comics : c'est le dessinateur brésilien Mike Deodato jr qui mène la danse. DC Comics et Marvel pour qui il a travaillé, pas en reste, comptent lui apprendre le bon tempo. Mélodrame ou psychodrame ? On compte les points, avec ceux qui aiment compter, plus ou moins sans compter.

Bon d’accord, il y a beaucoup de [controverses autour des NFT, comme cette histoire de tweet acheté 25 millions de dollars, à propos de leur impact environnemental, de leur utilité, de leurs accointances avec les cryptomonnaies et la blockchain, et son soupçon d’évasion fiscale, de blanchiment d’argent, sans compter les pires dérives de la spéculation, bien connue par le milieu des collectionneurs.

Surtout, ces images numériques vendues avec un certificat d’authenticité en bonne et due forme ont prouvé, récemment, la qualité de leur retour sur investissement... Pour celui qui vend pour commencer, en espérant, hypothétiquement, mieux pour ses acquéreurs !

Mais revenons sur Terre et dans un monde qui tourne rond, ou en tout cas qui essaie, comme par exemple celui peuplé de super-héros rassurants : oui, ceux qui se baladent en slip été comme hiver, du fin fond de l’espace au plus profond des océans, histoire pour nous de se raccrocher à la réalité. Les grands éditeurs US vont nous y aider, ils ont toujours les pieds sur terre, paraît-il.

Vente d'art numérique (NFT) avec des personnages DC Comics ou Marvel : le dessinateur brésilien Mike Deodato jr fait polémique.
© Mike Deodato jr.

Donc, Mike Deodato jr, un dessinateur brésilien assez reconnu, travaillait souvent pour DC Comics et surtout Marvel. Sur des titres tels que Wonder Woman, Spider-Man, X-Men, Thor, HulkAvengers, Thunderbolts... Il travaille aussi sur ses propres personnages, dont il détient les droits.

Mike Deodato jr, une star des comics très demandée.
© Mike Deodato jr, Marvel Comics.

Mais, embryon du problème amené à prendre de l’ampleur, nous pensons, il a créé récemment des œuvres d’art NFT, et a reçu de nombreuses critiques pour cela. Principalement de la part de DC Comics. qui lui reproche d’utiliser ses licences. Or, il est d’usage que celles-ci soient utilisées librement pour des commissions en échange des droits cédés ad vitam aeternam, y compris pour les créations originales, par les majors. C’est un usage, pas inscrit dans la loi. Mais l’ampleur prise par les NFT suscite les appétits. Deodato se défend en arguant du fait que ces restrictions vont sérieusement affecter les revenus des artistes, ce qui brise le "pacte" tacite installé depuis des années. Déjà derrière lui certains font bloc..

Un des NFT de Deodato qui sèment la discorde. Amour de l’art avant tout pour tous. Mais peut-être enfin la solution pour les artistes en difficulté.
© DC Comics, Mike Deodato jr.

Par l’intermédiaire du site spécialisé Bleeding Cool,Deodato argumente, dans une lettre ouverte : « Les créateurs de héros ont également besoin de héros. J’ai fait des bandes dessinées toute ma vie et j’ai l’intention de le faire jusqu’à mon dernier souffle. Ce n’est pas une carrière qui permet de gagner beaucoup d’argent - au contraire -, mais c’est quelque chose que j’aime absolument. Je suis en général une personne très introvertie et je préfère ne pas être impliqué dans des conflits à moins que ce ne soit quelque chose qui, je le pense, est tellement injuste que je ne peux tout simplement pas ne pas être concerné. Ici c’est le cas. »

Auparavant, Deodato travaillait en traditionnel. Les personnages appartiennent le plus souvent à l’éditeur aux USA.
Mais, par accord tacite, les artistes ont le droit de revendre leurs oeuvres, même des commandes spéciales de fans. Les éditeurs préfèrent considérer ça comme de la pub. © Mike Deodato jr.

Le dessinateur poursuit : « Tout d’abord, laissez-moi vous expliquer comment, en gros, un artiste gagne de l’argent dans les comics en tant qu’intervenant rémunéré : vous dessinez des pages, l’éditeur vous paie pour ces pages. Si vous le souhaitez, vous pouvez également vendre l’art original, ces pages, à des collectionneurs. Le marché de l’art original de la bande dessinée est un excellent moyen pour l’artiste d’augmenter ses revenus. C’est légal, universellement accepté pour tous les éditeurs et ça a généré des millions de dollars dans des maisons de ventes prestigieuses du monde entier. Le problème est que beaucoup d’artistes de bandes dessinées travaillent, de nos jours, numériquement. Il n’y a finalement pas d’art physique, juste un fichier numérique. Vous ne pouvez pas le vendre car il n’a aucune valeur. Maintenant c’est le cas. Cela s’appelle NFT. 
En bref, cela signifie un moyen de faire de votre fichier d’art numérique quelque chose d’unique et de certifié, que vous pouvez vendre à des collectionneurs. Enfin, l’artiste de bande dessinée numérique peut gagner le même argent supplémentaire que l’artiste de bande dessinée traditionnelle en vendant des planches originales. Mais... pas si vite, freine ton enthousiasme, mon gars.
 »

Méthode traditionnelle sur papier qui donne ça...
© Mike Deodato jr, Marvel Comics.

À ce stade, Deodato se fait plus offensif et considère qu’il s’agit d’un recul das acquis obtenus dans la bataille qui avait été menée dans les années 1970, pour que l’art original soit rendu aux créateurs de comics : des pages de dessin longtemps détruites ou peu considérées par les éditeurs mais qui pouvaient désormais être vendues aux collectionneurs : « Les grandes sociétés de comics (DC , Marvel ) envoient des lettres aux artistes leur demandant de ne pas vendre leurs œuvres d’art originales numériques car elles sont protégées par leur copyright. Ils le demandent gentiment, diriez-vous, alors où est le problème ? Eh bien, ils envoient également des DMCA (Digital Millennium Copyright Act) aux plateformes pour empêcher de vendre tout art dont ils auraient la licence. »

...Ou ça. Beaucoup de dessinateurs, encreurs, voire scénaristes qui ont droits aussi à un pourcentage de planches originales, complètent leurs revenus avec ces ventes, ou carrément en vivent.
Surtout les vétérans, avec des commandes de fans. © Marvel Comics, Mike Deodato jr.

Toujours pugnace, il assène : « Alors, laissez-moi clarifier les choses : si vous êtes un artiste de bande dessinée traditionnel, vous pouvez vendre votre art original sur papier. Si vous êtes un artiste de bande dessinée numérique, vous n’êtes pas autorisé à vendre votre art numérique original. Dans les deux cas, le droit d’auteur n’est pas impliqué. Dans les deux cas. »

Pour progresser dans son art et sa carrière, Deodato a soudain décidé de changer radicalement sa méthode de travail, il passe en même temps au numérique.
© Mike Deodato jr.

Toujours déterminé : « Alors POURQUOI les artistes de bande dessinée numérique sont-ils privés de leurs droits ? Une pandémie ne détruit-elle pas les économies et ne fait-elle pas perdre leurs emplois aux gens ? Peut-être avons-nous besoin d’un super-héros pour défendre nos droits. »

Dès lors, Deodato passe progressivement du dessin de mémoire à celui fortement référencé par les photos. Il y gagne ses galons de dessinateur-star. L’outil numérique a facilité énormément cette mutation.
© Mike Deodato jr.
Ce qui donne ça...
© Marvel Comics, Mike Deodato jr.

C’était prévisible, la ligne de défense de Deodato divise et continue de susciter le débat. 

...Ou ça. Mais plus d’art original à revendre, une grosse perte. Alors quelle solution trouver ?
© Marvel Comics, Mike Deodato jr.

Mais un super-héros ou plus pour sauver la mise ? Justement : arrivé comme le chevalier blanc prompt à sauver la situation périlleuse et, peut-être aussi pour se faire un bon coup de pub, tout en ambitionnant de recruter les auteurs les plus prestigieux, AWA (pour Artists, Writers & Artisans), l’éditeur actuel de Mike Deodato jr, déclare soutenir la position du dessinateur : « Contrairement aux approches des principaux éditeurs de bandes dessinées, la politique d’AWA permet aux artistes de fabriquer et commercialiser des NFT avec des personnages AWA , créé par un artiste d’AWA. Plus précisément, les artistes AWA peuvent créer des NFT à partir de couvertures et pages de bandes dessinées AWA, et également dessiner de nouvelles œuvres d’art originales avec des personnages AWA et créer des NFT à partir de ces œuvres. Les artistes peuvent le faire eux-mêmes ou choisir de demandez à AWA de gérer les NFT pour eux. »

AWA Studios à la rescousse.
© Mike Deodato jr, AWA Studios.

Vous l’avez sûrement compris, cet éditeur dont le PDG et le directeur de la création sont Bill Jemas et Axel Alonso,, respectivement ex vice-président de Marvel Entertainment Group et président de Marvel Comics pour l’un, et ex editor majeur pour DC ( label Vertigo) et vice-président et editor en chef de Marvel pour l’autre, se nomme AWA ! AWA Studios.

Le bien nommé et de circonstance comics "The Resistance".
Une mini-série où des individus se retrouvent dotés de super-pouvoirs après avoir survécu à une pandémie qui a tué des centaines de millions de personnes, par J. Michael Straczynski et Mike Deodato Jr, chez AWA Studios. © AWA Studios.

Apparemment, cette histoire de NFT commence à rendre tout le monde un peu fou. Comme la fièvre qui s’est répandue lors de la ruée vers l’or américaine ? Comme si aujourd’hui la pandémie du Coronavirus ne suffisait pas à totalement désorienter les foules ? Même si certains, comme toujours, se débrouillent pour ne pas perdre le nord. Il faut dire que d’aucuns y ont déjà fait fortune, en un rien de temps.

Tel l’ancien artiste de DC, José Delbo, qui a vendu quelques images assez sommaires de Wonder Woman pour... près de deux millions de dollars ! Et chez nous alors, la fièvre, c’est aussi pour bientôt ?

Wonder Woman version NFT par José Delbo : un pactole !
© DC Comics, José Delbo.

Que cela ne nous empêche pas de garder les pieds sur terre, en commençant par se rappeler que nous pouvons, à loisir, nous procurer de belles BD, imprimées ou numériques, pour seulement pour quelques euros. Ça vaut bien toutes les fièvres de l’or, même les plus contagieuses ; fièvres dont on n’est pas prêt de trouver le vaccin, même en étant un super-héros. Et cela fait des millénaires que ça dure...

(par Pascal AGGABI)

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6 Messages :
  • L’original sur papier est unique il n’existe qu’1exemplaire au monde. Là c’est juste du foutage de gueule, le gars pourra vendre autant de "pdf" qu’il voudra... Au final je préfère les faire moi-même, je scanne, je fait imprimer sur le support de mon choix et agrandir au format de mon autre choix et j’envoie mon fichier à n’importe quelle imprimerie qui pullulent sur internet.. Pour un prix dérisoire... Les gars sont entrain de tuer leurs métier. Dommage.

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    • Répondu par Auteur en colère le 13 avril à  16:37 :

      L’original sur papier est unique

      Même là vous vous trompez, il y a parfois plusieurs originaux du même dessin (et ce n’est pas nouveaux, il y a même des copies de sauvegarde d’avant guerre de Hergé).

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      • Répondu le 13 avril à  22:31 :

        Oui. Hergé produisait deux originaux par planche puisqu’il encrait ses crayonnés à la table lumineuse. Enfin il me semble. Les grands connaisseurs de Tintin me corrigeront ici si je me trompe.

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    • Répondu le 13 avril à  22:35 :

      Ça fait d’autant plus polémique que artistiquement les œuvres de Deodato, sur papier comme en numérique, ne valent rien.

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      • Répondu le 14 avril à  07:44 :

        Vous voulez dire que ça ne vaut rien sur le marché des originaux ou que ça ne vaut rien selon vos critères personnels et votre goût spécifique ( qui lui-même n’a aucune valeur) ?

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  • Mike Deodato jr continue de faire front, il vient de déclarer qu’il continuera à vendre de l’art NFT, mais, pour l’instant, seulement avec des personnages dont il détient les droits d’auteur : " je ne peux plus vendre du Marvel Comics. J’ai passé 24 ans à travailler pour eux et je ne peux pas vendre mes originaux. Je continuerai à me battre dans l’opinion publique pour voir si j’ai le droit de vendre mon propre art."

    Avant de préciser que la discussion porte à ses yeux sur les droits des artistes et non sur les questions environnementales, dont il dit avoir pris connaissance. Cette information a été recherchée par son éditeur actuel AWA Studios qui l’a soutenu dans sa décision, après avoir consulté des experts en la matière : " Dans trois mois, la technologie qui fabrique les NFT aura surmonté cette partie des dommages causés à l’environnement. C’est moi qui ai poussé AWA à prendre une décision (…) J’espère que cela définira une façon de traiter les artistes qui est différente de ce que font les grands éditeurs. Cela montre qu’il est possible de le faire. Et ça a mis une fois de plus les deux grands ( DC, Marvel Comics) dans une situation devant l’opinion publique. Pour qu’ils puissent (ou pas) avoir honte et qui sait, revenir sur cette pression qu’ils exercent."

    NFT WTF ? C’est l’artiste et activiste Sean Bonner qui pose la question. Lui qui a fait, prévisible, révélateur et amusant, une oeuvre NFT avec la lettre d’avertissement de DC Comics aux auteurs.

    Cependant, auteurs de BD les NFT vous intéressent ? Sean Bonner prend le temps de tout vous expliquer :
    - http://blog.seanbonner.com/2021/03/01/nft-wtf/
    - http://blog.seanbonner.com/2021/03/12/wtf-nft/

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