"Airborne 44" : couleurs directes en noir sur blanc

13 avril 2021 0
  • Philippe Jarbinet vise une nouvelle fois juste avec son cinquième diptyque d' "Airborne 44", sa série consacrée à la Seconde Guerre mondiale : il rappelle le statut difficile des soldats US de couleurs, déconsidérés par leurs pairs, torturés et abattus par les Nazis, le tout à partir d'un triste fait d'armes qui s'est déroulé dans la région où le dessinateur réside, dans les Ardennes, le 16 décembre 1944.

Philippe Jarbinet a accompli un beau chemin depuis le lancement conjoint des deux premiers tomes d’Airborne 44 en 2009. Non seulement dans son évolution graphique, mais également dans le traitement de ses sujets, racontant la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe, à hauteur d’homme.

"Airborne 44" : couleurs directes en noir sur blanc
Une thématique trop rapidement évoquée dans le tome 2 d’Airborne 44
Extrait du Tome 2 d’Airborne 44

Le nouveau diptyque qu’il entame avec ce tome 9 ne fait heureusement pas exception à la règle. D’une certaine façon, on peut d’ailleurs dire que l’auteur revient aux ingrédients des ses tout-premiers albums : décembre 1944, la Bataille des Ardennes sous la neige, et les soldats américains sous le feu de la contre-offensive allemande menée par le général von Rundstedt.

Extrait du Tome 2 d’Airborne 44

Philippe Jarbinet opère un lien d’autant plus fort avec le début de la série, qu’il revient sur un élément rapidement survolé à l’époque : « Le massacre de onze soldats noirs à Wereth est un fait tragique (et authentique) dont j’ai eu connaissance en réalisant les recherches préliminaires pour le premier diptyque d’ "Airborne 44", en 2005. J’étais tombé, presque par hasard, sur un monument intrigant, dans les Cantons de l’Est de la Belgique, érigé à l’initiative de l’ancien propriétaire de la ferme qui avait recueilli les soldats en question lors de leur fuite, peu avant que des SS de 1ère Panzer division ne les capture. J’avais abordé ce sujet dans le tome 2 d’Airborne 44 mais je n’avais fait que le survoler. Il méritait que j’y revienne plus en détail. »

Philippe Jarbinet
Photo : Charles-Louis Detournay.

La neige du rude hiver 1944 est de retour : « J’adore dessiner la neige. Cela reste un plaisir depuis que j’ai quinze ans, quand j’ai réalisé mes premières pages de bande dessinée. Lorsque j’en discutais avec Comès, nous étions d’accord sur cette appétence commune. Au-delà du plaisir du dessin, surtout en couleurs directes, il faut avouer que le contexte de la série concerne principalement des personnages en uniforme. Je me suis rendu compte assez vite que des décors verts n’aidaient pas le lecteur à identifier facilement les personnages. Mon affection personnelle pour les planches enneigées m’a facilité la tâche pour rendre les personnages plus facilement reconnaissables tout en allégeant les cases. »

La première planche de ce nouveau diptyque
Cette planche et toutes les suivantes sont extraites de la nouveauté, le T.9 d’Airborne 44, par Philippe Jarbinet aux Editions Casterman.

Une traversée de la France

Ne vous attendez pourtant pas à découvrir un album uniquement avec des soldats verts qui se détachent sur des congères blanches, ni à revivre les éléments du Débarquement explicités précédemment. Par le biais d’un long flashback, l’auteur présente ses principaux héros au travers de leur parcours depuis leurs arrivée en France. Non pas par la Normande, car ils ont participé au Débarquement de Provence, une opération méconnue car écrasée par l’ampleur du Jour J, mais néanmoins marquée par des combats moins acharnés.

Une fois de plus, Jarbinet met de côté les grandes stratégies militaires pour s’intéresser aux hommes. Ainsi, alors que Nice est libérée en août 1944 et que la fête bat son plein dans la ville du sud de la France, on fait la connaissance de deux soldats amenés à se rencontrer à trois reprises dans cet album. D’un coté, Virgil, un jeune afro-américain qui, entraîné par la liesse ambiante, s’est rapproché d’une infirmière blanche. De l’autre, Jay, un soldat blanc des États du sud qui ne voit pas d’un bon œil ce type de relation entre un noir et une blanche.

Passé à tabac par Jay et ses comparses, c’est pourtant Virgil qui se fait muter en réprimande, à Brest où les combats font rage dans son unité d’artillerie. Quant à Jay, c’est de l’autre côté de la France, dans les montagnes qu’il bringuebale son barda. Pendant ce temps, Virgil fait un crochet à Paris, sur les traces de son père, lui aussi mobilisé lors de la Grande Guerre et tout aussi discriminé que son fils, en raison de sa couleur de peau.

« Ce thème de la ségrégation raciale m’a été quasiment imposée par les discours de Donald Trump, raconte Philippe Jarbinet. Mes albums comportent toujours une thématique liée au monde d’aujourd’hui, comme lorsque j’ai abordé la crise de 1929 en écho à celle que nous traversions en 2011. Je réalise de la bande dessinée dite « classique » tout en maintenant un compromis sous différents aspects : mon affection pour le dessin manuel sur papier, maintenir dans la plus grande honnêteté possible un thème transversal qui traverse tout le diptyque, et produire un album à un prix abordable. Bref, rien de gratuit, ni d’élitiste, mais seulement une bande dessinée dans toute la simplicité du terme, avec une ambition pour chaque album. »

« Lors de la Seconde Guerre mondiale, il y avait des unités combattantes noires, mais les troupes étaient essentiellement blanches. Il ressort de nombreux ouvrages que les autorités américaines ne voulaient pas trop enseigner le maniement des armes à de futurs démobilisés qui pourraient les utiliser contre le pouvoir en place après la guerre. Il ne faut pas oublier que la lutte pour les Droits civiques va battre son plein à leur retour, à l’instar d’autres combats qui ont souvent eu lieu après les grands conflits armés ayant mobilisé toutes les forces vives d’un pays, notamment ceux en faveur des femmes et des minorités. Comme les droits des femmes, ceux des africains-américains ont été progressivement, et douloureusement, conquis après la guerre et ce jusque dans les années 1960. »

Dépasser le manichéisme

Black Boys traite donc de la guerre et du racisme, tant au sein de l’armée américaine qu’allemande, cette thématique, aussi tragique soit-elle, reste une solide toile de fond sur laquelle Jarbinet peint des hommes, tout en nuances et en contradiction. Après avoir présenté Virgil sous un jour positif, lors de la rencontre avec sa famille "retrouvée" à Paris, occasion pour admirer les superbes décors de Paname, la partie centrale de l’album s’intéressent à ce que pouvaient penser les hommes résignés à subir ce conflit. La brutalité de la guerre, ainsi l’autorisation (l’obligation) de tuer son prochain, tout cela se mêle à des réflexions sur le racisme et de passionnants éléments sur les capacités militaires de la compagnie d’artillerie composée uniquement de soldats noirs.

Pour éviter de prendre le ton d’un pensum, Philippe Jarbinet fait revenir les deux héros (au sens propre et figuré du premier diptyque : Luther et Casmir. Des retrouvailles qui feront plaisir au lecteur, et qui permettent d’apporter encore beaucoup de profondeur au sujet, même si celui-ci n’en manquait pas. Bref, cette partie centrale de l’album (souvent un "ventre mou") s’avère ici passionnante, montrant Virgil et Jay à hauteur d’hommes. Pas des salauds ou des héros, juste des hommes.

« On a tous de bonnes raisons de mal agir, explique Philippe Jarbinet. On peut aussi être ami avec quelqu’un avec lequel on n’est pas forcément d’accord. Car ce qu’on cherche avant tout chez les autres, ce sont des traits de caractère qui comptent pour nous. Dans le premier diptyque, le tandem formé par Luther et Casmir incarne une double version de ce que je suis : le premier est poli, le second l’est moins. J’ai été heureux de les retrouver, surtout parce qu’ils me permettent d’apporter un éclairage personnel sur le sujet du racisme. Lorsqu’ils parlent, ce sont mes mots qui sortent de leurs bouches. Quand Luther dit : « Ma mère m’a toujours dit que… », c’est bien de ma mère à moi qu’il s’agit. Il y a donc toujours une partie de moi dans mes albums, car je suis esclave de mon plaisir de travailler. Si, un jour, je n’ai plus de plaisir à faire ce travail, cela se ressentira directement. »

Pour parler aux canons

Pour terminer sur une note plus joyeuse, précisons que Jarbinet densifie encore sa trame avec un élément complémentaire : la musique. Elle s’incarne lors des combats, quand les soldats noirs chantent pour donner le tempo à leur artillerie. Elle s’impose plus en douceur avec le Blues, un genre porté par le père de Virgil et son fils tout au long de l’album. Ce qui a engendré huit chansons réelles composées pour l’occasion, téléchargeables sur les plateformes en ligne, dont vous pouvez retrouver quelques extraits ci-dessous.

« Après avoir écrit les paroles de la chanson de Blues qu’on retrouve en planche 5, je les ai envoyées à André Charlier, un ami jazzman qui a joué aux USA et qui vit actuellement près de Paris. Je voulais savoir si elles étaient jouables en vrai. Il m’a répondu que ce n’était non seulement le cas, mais il a relevé le défi de les interpréter avec ses amis, en dépit du le confinement. C’était déjà un miracle de réaliser un seul morceau en aussi peu de temps, mais ils ont fait mieux puisqu’ils en ont enregistré six de plus, dans un genre musical qu’ils m’ont dit avoir aimé retrouver en parallèle de leurs expériences dans le jazz contemporain. Ils en ont même ajouté un huitième de leur propre répertoire. Je leur ai demandé de ne pas les diffuser gratuitement, mais de les placer sur les plateformes en ligne. Nous avons tous le droit de vivre de notre art, que l’on soit dans la BD ou dans la musique. Et pour ma part, maintenant, je dédicace le tome 9 en chansons, car elles accompagnent parfaitement l’album dans ces moments un peu plus légers. »

Ce conflit qui s’est joué à quelques kilomètres de chez nous, de la Bretagne aux Alpes en passant par les Ardennes et par Paris, Black Boys le transcrit d’une façon terriblement humaine, tant dans ses valeurs, que dans son écriture et ses magnifiques planches en couleurs directes. L"album s’achève avec un cahier explicatif, dans lequel l’auteur détaille sa démarche artistique et personnelle.Une valeur sûre à retrouver ce mois-ci en librairie.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Airborne 44 tome 9 : Black Boys - par Philippe Jarbinet (Casterman) : 58 pages et un cahier graphique. (paru en mai 2019)

A propos du même album, lire notre autre chronique : Bande dessinée et résistance (2/2) : Figures héroïques

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