"André Juillard - Dessins d’histoire", une biographie par Philippe Tombelaine - Ed. Le Troisième Homme

1er septembre 2018 1 commentaire
  • Publication de ce qui est dores et déjà la monographie de référence sur l’œuvre d'André Juillard, dressant un portrait complet, richement illustré et très clair d'un des maîtres de la ligne claire contemporaine.

Dans le petit monde de la bande dessinée, Philippe Tomblaine est loin d’être un inconnu. Professeur-documentaliste, passionné d’Histoire, de bande dessinée et de cinéma, il fut l’un des créateurs, en 1999, du Festival du Court-Métrage de Limoges. Il a rédigé depuis 2009 une quinzaine d’ouvrages sur la bande dessinée, le cinéma ou les jeux vidéo, qui s’ancrent soit dans une volonté pédagogique soit dans des approches plus thématiques, mais toujours claires et érudites à la fois.

Il a notamment publié un ouvrage sur Spirou, un autre consacré à la Seconde Guerre mondiale en bande dessinée, un autre à la Guerre de Sécession et au Western entre BD et cinéma, et, plus récemment, une monographie consacrée à Hermann, intitulée Le Sang noir du sanglier des Ardennes. Il a aussi participé à la rédaction de nombreux dossiers thématiques, comme par exemple pour Les Tuniques bleues présentent… .

Il a également créé un blog, C’est en couverture !, dans lequel il analyse de manière minutieuse des couvertures de bande dessinée, tout en collaborant au site BDZoom, en intervenant régulièrement dans les établissements scolaires, et en étant élu en 2016 vice-président de l’Association du FIBD d’Angoulême.

"André Juillard - Dessins d'histoire", une biographie par Philippe Tombelaine - Ed. Le Troisième Homme

Publiée aux Éditions Le Troisième Homme, sa nouvelle monographie, monumentale avec ses 360 pages, est consacrée à André Juillard.

D’un point de vue formel, le résultat est magnifique. Le papier épais permet des reproductions mates et en couleurs de très grande qualité : quasiment chaque page est illustrée, le propos est aéré, la mise en page très efficace, et l’ensemble se lit donc avec plaisir, d’autant que le propos, quoique très documenté et précis, est bien écrit et agréable à parcourir.

Elle débute par une chronologie de la vie et de l’œuvre du dessinateur des Sept Vies de l’Épervier, puis se poursuit par 14 chapitres, dont trois sont composés de beaux hommages rendus par Henri Filippini, Yves Sente et Pierre Christin.

Ce dernier aborde un point important de la compréhension de l’œuvre de Juillard, en expliquant que l’on sent de plus en plus une fracture entre deux types de BD franco-belge : d’une part, les « tenants d’une bande dessinée narrative au format album, visant largement au divertissement et à l’aventure, adeptes d’un graphisme soigne – pour ne pas dire léché – et toujours plus ou moins suspectés de conservatisme politique ou esthétique. De l’autre il y aurait les modernes, au graphisme plus spontané et – il faut le dire – beaucoup plus économe en temps de travail  », plus engagés politiquement, parfois volontairement désinvoltes et recherchant des formes graphiques ou narratives novatrices.

Pour Christin, si ces distinctions peuvent être nuancées, il n’en reste pas moins que Juillard incarne à ses yeux l’exemple même du « classique moderne », au dessin pur et serein, mais au traitement moderne de ses sujets, notamment par son utilisation du récit historique, la complexité des thèmes qu’il aborde, ou sa représentation des femmes.

Le premier chapitre revient sur les souvenir de jeunesse de l’auteur, à la fois ses influences et son parcours d’enfant puis d’adolescent. Le deuxième chapitre, aborde ses premières publications, notamment Loup-Gris, Bohémond de Saint-Gilles et Isabelle Fantouri. Ses maîtres sont alors Mézières, Giraud et Jijé. Les premières planches réalisées sont celles d’un western, nommé Choctaw, qui était destiné initialement à Tardi. Ces 48 pages sont réalisées à la manière de Jijé, au pinceau, avec des reliefs marqués, de larges aplats noirs et de nombreux hachurages, et sont prépubliées dans Formule 1 en 1975, pour lequel il inaugure également sa longue carrière d’illustrateur en concoctant différentes couvertures du journal.

Le chapitre 3 suit chronologiquement : au début des années 1980, André Juillard quitte Fleurus Presse pour Pif Gadget, au sein duquel il créé Masquerouge, sur des scénarios de Patrick Cothias, avant de se lancer, toujours en compagnie du même scénariste, dans l’aventure des Sept Vies de l’Épervier, dans la revue Circus (devenue Vécu en janvier 1985).

Les auteurs justifient ainsi le changement de titre de leur série : « Le nouveau titre provient du fait que Masquerouge était toujours accompagné d’un épervier. Pour le reste, le changement principal réside dans le fait que nous allons raconter toute la vie d’Ariane de Troil, depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Alors que Masquerouge se déroulait tout entier sous Louis XIII, nous avons donc commencé cette nouvelle version sous Henri IV. Mais Ravaillac n’est pas loin ! Le tout devrait couvrir sept albums, dans lesquels interviendraient seot personnages masqués, d’où le titre ».

Cette nouvelle série permet au jeune dessinateur de se faire un nom et d’acquérir une notoriété importante, ce qui est finalement assez paradoxal, dans le sens où Pif Gadget était tiré à 350.000 exemplaires, alors que Circus plafonnait à 40.000. Son style évolue alors : il dynamise ses planches en proposant des angles de vues variés, des bords de cases parfois supprimés ou des décors uniques décomposés sur plusieurs cases. Le scénario, très solide et dynamique, mélangeant fantastique et historique, permet également à cette œuvre de devenir l’un des grands classiques du genre.

Le chapitre cinq revient d’ailleurs sur la collaboration avec Jacques Martin, alors considéré comme le maître de la BD historique, autour de la série Arno, entre 1983 et 1987, que Philippe Tomblaine considère comme le « passage de relais entre deux générations d’auteurs ». Les deux auteurs s’étaient rencontrés par le truchement de Jean-Pierre Dionnet, qui les fait se rencontrer dans les locaux de Métal Hurlant.

Le sixième chapitre revient sur l’omniprésence de Juillard dans les années 1980 : outre ses albums (dont de nombreuses commandes pour des récits médiévalistes), il illustres romans, affiches et fanzines, multiplie les publicités et les ex-libris.

Après la publication du septième opus des Sept Vies de l’Épervier en 1991, les années 1990 (chapitre 7) voient une diversification du travail de Juillard, désormais honoré (Alph-art du Meilleur Album en 1995, Grand Prix d’Angoulême en 1996), et qui réussit à échapper à l’étiquette d’auteur de BD historique grâce à deux albums : Le Cahier bleu, en 1993 et Après la pluie, en 1998.

Prépublié dans (A suivre), Le Cahier bleu a pour héroïne Louise Lemoine, sensuelle et pourtant non caricaturale. Son cadrage de Paris donne également un charme tout particulier à la capitale française, tandis que son style réaliste et assez détaillé, demeure une ligne claire limpide. Juillard réussit son pari de se muer en un auteur complet, proposant un récit choral complexe et rythmé qui lui vaut logiquement de recevoir l’Alph-Art.

S’en suit une nouvelle série ayant là encore une héroïne marquante, dans la continuité des Sept Vies de l’Épervier, avec Plume aux vents à partir de 1995 (chapitre 8).

Ph. Tomblaine et A. Juillard : le biographe et l’heureux biographé

En 1998, après le tandem Van Hamme/ Ted Benoît, qui avait, le premier, repris Blake et Mortimer avec l’Affaire Francis Blake en 1996, c’est au tour de Juillard de s’attaquer aux personnages de Jacobs (chapitre 9). En mars 1998 paraît en effet un album à l’italienne, sur un texte de Didier Convard, intitulé Le Dernier Chapitre t. 1 : Blake et Mortimer, l’aventure immobile.

Les auteurs s’y adressent directement aux lecteurs nostalgiques en racontant la vieillesse de leurs deux héros, expérience que le duo continuera avec Barbe-Rouge, Les Pieds Nickelés et Johan et Pirlouit, mais pas avec Valérian et Blueberry, Giraud et Mézières s’y opposant.

Juillard avait déjà été contacté en 1987 par Claude Le Gallo et la Fondation Jacobs pour assurer la suite des Trois formules du professeur Sato, mais il avait décliné la proposition. Recontacté en 1998, Juillard se voit cette fois-ci adjoindre un scénariste qu’il ne connaît pas : Yves Sente, directeur éditorial du Lombard, qui avait proposé, anonymement, une ébauche de scénario qui fut retenue.

Cela aboutit à La Machination Voronov, qui retranscrit parfaitement l’atmosphère de paranoïa de la Guerre froide et l’album est aussi bien reçu par la critique et le public que l’Affaire Francis Blake. Pour cette série, Juillard dut souvent travailler sous pression, au rythme moyen de cinq planches par mois sur Le Bâton de Plutarque, ce qui explique sa volonté actuelle de se mettre en congé de Blake et Mortimer.

Les années 2000 et 2010 (chapitre 11 et 13) voient Juillard toucher parallèlement à d’autres thématiques. Avec Pierre Christin, il crée Léna, héroïne forte évoluant dans le labyrinthe de la politique-fiction contemporaine. Sortant des clichés du genre, ce récit d’espionnage éviter les scènes d’action à outrance et la multiplication des gadgets. Au contraire, l’histoire est lente, intimiste et insiste sur la psychologie de l’héroïne. Il collabore également avec Yann sur Mezek, une illustration de la Guerre d’Indépendance de l’État d’Israël en 1948, tout en rendant hommage à Saint-Exupéry.

Cet ouvrage, qui se conclut par une bibliographie exhaustive des travaux du dessinateur, regorge non seulement d’informations précises, mais aussi d’anecdotes glanées directement auprès du dessinateur, jusque dans certains détails prosaïques.

On apprend par exemple la manière qu’a Juillard de débuter sa journée de 10h de travail : s’inspirant d’un livre d’art ou d’un magazine, il commence par réaliser un nu ou un paysage, voire un ou deux portraits, rapidement esquissés. À l’époque des Sept Vies de l’Épervier, c’était plus souvent des chevaux ou des duellistes : cela lui permettait d’échauffer librement sa gestuelle graphique, avant de se mettre à travailler plus méticuleusement sur la planche en cours. De même, Juillard explique avoir été heureux de se prouver à lui-même avec Le Cahier bleu qu’il était capable d’être un auteur complet.

Néanmoins, l’expérience lui a laissé un goût amer : « Après, il a fallu le dessiner, ce scénario. Et là, j’ai eu beaucoup de problèmes, parce qu’ayant conçu le scénario, étant malgré tout un visuel, j’avais déjà toutes les images en tête. J’ai fait des repérages et quand il s’est agi de dessiner cette histoire, je n’avais plus envie, je la connaissais trop. Je n’avais plus de surprise. J’avais l’impression de la recommencer. […] À l’issue de cette expérience, je me suis dit : « c’est quand même sympa de travailler avec des scénaristes, des gens avec qui on peut échanger. » Un scénario, au début, on le lit, donc on voit ce qui se passe, on connaît les péripéties, mais ce n’est pas nous qui l’avons écrit, on ne le connaît pas par cœur. Au fur et à mesure que l’histoire avance, on oublie ce qui se passe, et chaque nouvelle page est une redécouverte. Et je trouve ça excitant. »

Juillard célèbre en 2018 ses 70 ans et cette monographie aussi complète que pédagogique, passionnante et informée, vient à point nommé pour commémorer cet évènement et constitue un très beau cadeau qu’offre Philippe Tomblaine à cet auteur majeur ainsi qu’à tous ses admirateurs, qui y trouveront à coup sûr la réponse à toutes leurs questions ainsi qu’un plaisir certain à se replonger dans l’œuvre et dans les dessins de ce grand « classique moderne ».

Documents
André Juillard - Dessins d'histoire. Une biographie de Philippe Tombelaine - (...)

(par Tristan MARTINE)

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