Angoulême 2013 - Andreas : "J’aimerais faire des albums en 200 ou 300 planches"

28 janvier 2013 2 commentaires
  • Andreas a toujours eu le souci d'interroger son medium et d'explorer les différents moyens d'expression à sa disposition. A lui cette fois de répondre aux questions et de se pencher avec nous (et sa coloriste fétiche Isa Cochet) sur son processus de création. Forcément passionnant.

Vous avez fait des one-shots et des séries de diverses longueurs. A quel moment vous rendez-vous compte du format qu’une idée va prendre ?

Andreas :Pour Capricorne, c’était une décision consciente de faire une série. Et puis je me suis demandé ce que je faisais. C’était plutôt dans ce sens là. Pour Arq, c’était pareil. Je cherche une idée, et puis ça vient lentement. Pour Rork, ça s’est fait progressivement, en suivant l’évolution des récits. Pour les one-shots, je me rends compte au bout d’un moment qu’un seul album suffira.

Pour les séries, on a l’impression que tout est planifié. Vous retombez toujours sur vos pieds. Quelle est la part d’improvisation dans l’organisation générale du récit ?

A : Ça dépend des cas. Pour Capricorne, il se passe des choses au début qui vont trouver leur solution à la fin. Donc, j’ai déjà fixé les grandes lignes. Il faut que j’arrive là. Sur le chemin, je me permets des écarts, suivant les idées qui me viennent. Je peux aussi changer un peu la structure. Par exemple, la première fin que j’avais en tête a déjà été utilisée dans un des albums, et j’en ai donc défini une nouvelle. C’est un peu angoissant et assez difficile de travailler sur ce modèle-là avec une issue connue pour le dernier album.

Et vous êtes toujours retombé sur vos pieds ?

A : Oui, j’arrive toujours à rattraper en donnant une explication plausible. C’est ça qui est génial dans une série. On a le temps de le faire. Dans un one-shot, on loupe un truc et c’est foiré.

Vous laissez souvent des petits indices régulièrement pour les utiliser cinq albums plus loin. On a l’impression que c’est pensé depuis le début, mais j’ai le sentiment que vous vous surprenez parfois.

A : Tout à fait. Je lance des choses pour les utiliser éventuellement. Et en général, j’essaye de les utiliser.

C’est tout ce dialogue entre les albums qui est intéressant, et qu’on retrouve dans peu d’autres séries.

A : Le tout, c’est de me rattraper au moment où ça tombe bien, pour ne pas que ça paraisse artificiel. En général, j’y arrive bien. Parce que ça me reste en tête, en fait. Ça travaille tout seul, et puis tout d’un coup ça ressort.

Angoulême 2013 - Andreas : "J'aimerais faire des albums en 200 ou 300 planches"
Isa Cochet et Andreas

Malgré un dessin qui est souvent très fouillé, très précis, vous avez une production importante. C’est quoi votre secret ?

A : Travailler tout le temps.

C’est seulement ça ? (rires)

A : Oui, c’est ça. Je ne me considère pas comme un très bon dessinateur. Je travaille beaucoup sur ce que je fais. Et tout le temps. Pour moi, c’est le seul moyen d’y arriver.

Je trouve quand même que vous avez une certaine facilité. Quel est votre rythme de production ?

A : Ça dépend des séries. Pour le Rork 0, j’ai mis une semaine par planche. Pour un Capricorne ou un Arq, normalement je mets deux jours pour une planche. En noir et blanc, bien sûr. Après, Isabelle intervient pour les couleurs. Quand je faisais Arq en couleurs directes, c’était un peu plus long, trois jours, trois jours et demi.

Pour Capricorne et Arq, c’est un bon rythme.

A : J’aime bien avoir un bon rythme comme ça. Ça me donne l’impression de raconter une histoire sans à-coups et puis ça donne une fluidité dans le dessin, d’une page à l’autre.

Je me souviens des double pages extraordinaires de Cromwell Stone, où je me disais que vous aviez dû mettre un mois pour faire chacune d’elles. Vous avez arrêté de faire des pages aussi travaillées, même si celles de Rork 0 sont impressionnantes.

A : Oui, parce que ça prenait vraiment un mois (rires). Il y en avait qui prenaient 15 jours, et d’autres un mois. A un moment donné, on s’enlise un peu dans les petits traits. On voit qu’il y a encore ¾ de pages à encrer. Et ça ralentit forcément. Il faut réussir à tenir jusqu’au bout. Donc, oui, je n’en fais plus beaucoup des comme ça. Ça donne, mais c’est du boulot. Et puis il faut le faire de temps en temps, parce que sinon, le lecteur s’habitue et ça perd de sa force.

Vous jouez beaucoup sur la recherche formelle, sur le découpage, sur les effets visuels. Mais vous avez peu joué sur les formats de vos albums. A part le Triangle rouge et la série Arq. C’est quand même quelque chose à laquelle vous avez réfléchi ?

A : Oui, tout à fait. D’ailleurs, un éditeur hollandais a fait une intégrale de la première partie de Arq en petit format. Et ça fonctionne très bien. Ça me plait bien. J’aimerais bien que Arq soit publié un jour en petit volume. J’aime bien quand ça change de format, surtout dans Arq. Je suis très à l’aise dans le format que j’utilise actuellement qui est plutôt en hauteur et un peu plus étroit.

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Le Triangle Rouge et son format à l’italienne

En revanche, dans le nombre de pages, vous n’avez pas encore exploré cette piste.

A : C’est vrai, mais j’aimerais faire des albums en 200 ou 300 planches. Ça je pourrai le faire une fois que j’aurai terminé mes séries. Je dois quand même faire deux albums par an, c’est contraignant au niveau de temps passé. Je me souviens d’une période où je trouvais le format 46 planches contraignant. Maintenant, ça va. J’arrive à le gérer. Dans une série, c’est bien aussi. Et puis, c’est ce qui m’avait attiré au départ dans la bande dessinée. Mais c’est vrai que ça me plairait d’aller vers une pagination plus importante. C’est quelque chose que je ne pouvais pas faire au début de ma carrière. Aujourd’hui, les éditeurs sont plus ouverts. J’avais pensé au départ faire un Arq en trois volumes, mais ce n’était pas possible à l’époque.

La plupart des albums de Arq et Capricorne ont un récit qui est assez lent, voire étiré. Ça rappelle un peu la narration des mangas. Est-ce que vous en lisez ?

A : Ça m’arrive, oui.

Et vous avez des influences de mangakas en particulier ?

A : En particulier, non. Mais la narration des mangas me plait beaucoup et ça m’a sûrement influencé. Et puis, quand j’étais au milieu de mes séries, j’avais le temps de ralentir l’action. Maintenant que j’arrive vers la fin, ça va être plus compliqué.

Et d’ailleurs, en parlant de lecture, est-ce que vous lisez de la bande dessinée ?

A : Je n’ai pas beaucoup de temps, mais j’en lis, surtout des comics. Et aussi du franco-belge bien sûr. Mais j’ai beaucoup de retard.

Et récemment, il y a des auteurs qui ont attiré votre attention ?

A : J’aime beaucoup Jorge Gonzàlez, qui a fait Bandonéon et Chère Patagonie. Il se permet des choses narrativement, qui viennent de sa culture, qui donnent un autre rythme et qui partent dans des directions un peu étranges. Ça me plait, c’est différent, c’est nouveau. Il y a aussi Shaun Tan avec Là où vont nos pères. J’ai trouvé ça vraiment excellent.

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Une planche de "Chère Patagonie" de Jorge Gonzàlez (Editions Dupuis)
(C) Dupuis

Donc, effectivement, des gens qui sont eux aussi dans la recherche formelle.

A : Oui, voila. Et puis dernièrement, j’ai lu l’album Balthazar, de Tobias Schalken. C’est un sorte de mélange de sculptures, de dessins, de narration. C’est très étrange au premier regard. Mais c’est très intéressant. J’ai vraiment beaucoup aimé.

Alors, vous qui êtes continuellement dans la recherche formelle, est-ce que vous avez réfléchi aux possibilités que pourraient vous apporter le numérique ?

A : Pas encore. Je suis encore trop dans le papier. Mais je trouve ça intéressant. Bon, je n’ai absolument pas le matériel pour. J’aimerais bien, je trouve que c’est intéressant, surtout que je pense qu’à long terme, on va aller vers ça. Bon, on a encore une ou deux générations qui liront des bouquins.

Puisque vos bandes dessinées sont des récits à clef, avez-vous un noyau de fans qui décortiquent vos albums, comme on le voit pour Hergé ou Jacobs, et qui vous en parlent ? Et est-ce que ça influence la façon dont vous travaillez vos récits ?

A : Je ne suis pas sûr que j’ai des fans comme ça. Si, j’en ai, mais je n’ai peut-être pas trop de retours. Oui, il y a des gens qui s’y sont intéressés de près, qui ont fait des articles, il y a même un bouquin. Mais, je me méfie un peu de ça. Pour moi, parce que j’essaye de ne pas trop analyser ce que je fais pour ne pas perdre la part d’inconscient que je mets dans mon travail. En même temps, c’est vrai que ces fans-là, enfin je préfère plutôt parler de lecteurs, ont souvent un regard critique, ce qui est toujours intéressant, quand c’est argumenté.

Et par exemple, si on vous dit que pour Cyrrus et Mil, on n’a pas compris grand-chose…

A : Ça c’est normal (rires).

Pour finir, vous semblez être sans concession dans le domaine artistique. Vous osez énormément. Avez-vous dû parfois faire quelques concessions à vos éditeurs ?

A : Non. Ça m’est arrivé qu’on me refuse des trucs. Mais j’ai toujours compris pourquoi. Si je fais quelque chose qui n’est pas au point, un bon éditeur doit le voir. Il doit me le dire, et souvent, je le savais de manière inconsciente. Ces derniers temps, ça ne m’est pas arrivé très souvent. Et puis, dans les séries, je livre les albums sans donner un synopsis ou quoi que ce soit avant. Ça se fait tout seul. Non, en fait, on ne m’a jamais demandé de faire des concessions. La seule concession qu’on m’ait demandée de faire, c’était chez Métal Hurlant. On m’avait demandé de mettre une femme à poil sur la couverture de Cyrrus (rires). C’était leur truc à l’époque.

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La fameuse couverture. C’est vrai que la "femme à poil" souhaitée est assez discrète
(c) Andreas - Les Humanoïdes Associés

Et vous avez obtempéré.

A : A moitié. Et puis c’était quand même encore relativement à mes débuts. Mais c’était juste pour la couverture. Quand j’ai envoyé un synopsis de l’histoire, on m’a dit « j’ai rien compris mais on va voir ce que ça donne ». C’est un peu cette attitude-là que j’ai rencontrée chez mes éditeurs. C’est une sorte de confiance. Et puis d’autres aussi ont compris qu’il fallait me laisser tranquille, me laisser faire, sinon je faisais des trucs pas terribles. J’ai fait deux albums de commande et c’est ceux que j’aime le moins.

C’était lesquels ?

A : C’était La Caverne du souvenir et Aztèques. Je m’étais beaucoup trop documenté. J’avais fait des trucs plus ou moins incompréhensibles, mais parce que je n’ai pas bien géré le truc. Le projet ne venait pas de moi. On m’a dit « tu ne ferais pas un truc avec des Celtes, ou un truc sur les Aztèques ? ». C’était différent avec Donjon, où c’était préexistant, rigolo. Et je me sentais défait de toutes responsabilités. Il y avait les personnages, il y avait le scénario, les découpages de Trondheim. J’exécutais et c’était super-agréable.

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(c) Andreas - Lombard
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Puisque vous êtes présente, Isabelle Cochet, on va parler de la couleur. Déjà, Andreas, je voulais savoir quel est le rôle de la couleur dans vos bandes dessinées. Révélations posthumes et Cromwell Stone sont en noir et blanc, vous auriez pu continuer comme ça.

A : Au départ, je travaillais pour le journal Tintin, donc forcément il fallait que ce soit en couleur. Ça apporte quelque chose, forcément. Le dessin est fait en fonction du fait qu’il y aura de la couleur. Et puis ça participe à la narration. Ça permet aussi certaines ambiances que le noir et blanc ne permet pas. C’est différent. Et puis j’aime bien faire de la couleur.

A partir de quel album avez-vous choisi de déléguer ?

Isa Cochet : C’était le sixième Capricorne.

Est-ce que c’est facile de faire les couleurs d’Andreas ? Peut-être Capricorne, mais Rork ça ne parait pas évident.

IC : C’est vrai que quand on voit la page, on se dit « whaou… ! » (rires). Il va y avoir du travail. Mais ça ne m’a pas fait peur plus que ça. Parce qu’on a déjà travaillé ensemble, déjà fait de la couleur directe.

Est-ce que c’est plus complexe de mettre Rork en couleur que Capricorne ?

IC : C’est différent. Oui, c’est peut-être plus complexe. En plus, j’ai utilisé de la gouache pour Rork. Mais c’est vrai que le dessin de Rork donne plus envie de mettre de la matière, de poser une ambiance. Bon, il ne faut pas en mettre des tonnes non plus. Il faut trouver l’équilibre

A : Ça dépend aussi des histoires. Il y a des histoires qui demandent plus d’effets de lumière. Comme Capricorne tome 10, Les Chinois, qui était bucolique. Comparé à une histoire à New York, avec des pièces, donc plus d’aplats.

Qu’est-ce que vous avez comme consignes avant de commencer ?

IC : J’ai des petites précisions, comme l’heure de la journée par exemple, que je ne suis pas toujours censée connaître. Mais sinon, il n’y a rien de fermé. Du genre « tu vas mettre telle couleur ». Non, je suis assez libre.

A : Oui, j’indique, là c’est le jour, là c’est la nuit, quand ça ne se voit pas sur le dessin. Ou quand un objet doit être d’une certaine couleur.

Pour tout le reste dont vous ne précisez pas la couleur, est-ce que vous avez des surprises ? Et est-ce que parfois ça vous fait voir le récit autrement ?

A : C’est-à-dire que, quand je dessine et que c’est Isabelle qui va faire les couleurs, je ne m’attache pas aux couleurs. Donc, quand je vois la planche finie, je découvre un truc nouveau. C’est toujours agréable. Et c’est vrai qu’il y a plein de choses que je n’aurais pas faites comme ça, mais elle les a faites parfaitement dans le sens de l’histoire.

IC : Dans notre première collaboration, il a été étonné parce que j’avais utilisé un jaune sur un détail.

A : Tout à fait, elle avait ajouté ce détail narratif auquel je n’avais pas pensé du tout. Et ça fonctionne parfaitement. Elle comprend mon dessin. C’est très agréable.

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Exposition « Les Arcanes d’Andreas »
Musée d’Angoulême
1 rue de Friedland
Du jeudi 31 janvier au dimanche 3 mars 2013, 10 h/19 h.

(par Thierry Lemaire)

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