La Biennale de Cherbourg embarque sur le navire Tardi

28 juin 2013 1 commentaire
  • Demain démarre la 7e Biennale du 9e art de Cherbourg-Octeville. Et c’est au tour de Jacques Tardi d’être invité d’honneur en Normandie. Cette fois, point de Grande Guerre, mais un panorama de 30 ans de carrière à travers les techniques d'impression.

Après Bilal (2002), Schuiten (2004), Juillard (2006), Loustal (2008), Pratt (2009) et Moebius (2011), Tardi ajoute son nom à la déjà longue et prestigieuse liste des auteurs de bande dessinée honorés par la Biennale. La démarche est pour le moins originale, puisqu’à chaque fois, c’est le rapport des artistes à l’estampe qui est mis en valeur. Drôle d’idée ? Pas vraiment, car le musée d’art Thomas-Henry qui accueillait depuis 2002 la manifestation possède une grande collection d’illustrateurs du XIXe siècle. La Biennale se veut donc le prolongement de cette collection, avec des artistes des deux siècles suivants. Le choix des dessinateurs est à trouver chez ceux qui s’intéressent autant au dessin qu’aux techniques d’imprimerie. C’est donc du côté des « artisans » du 9e art que les regards se portent.
La Biennale de Cherbourg embarque sur le navire Tardi
Proche du regretté galeriste Christian Desbois, Tardi explore depuis le début des années 80 les différents procédés d’impression. En parallèle de la réalisation de ses albums, il touche au pochoir (Trou d’obus), à la phototypie (Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit), à la lithographie (Le cri du peuple), à l’offset, à l’héliogravure et même aux plaques émaillées. 110 de ces estampes sont présentées dans la première partie de l’exposition. Depuis les premiers travaux avec Christian Desbois et Gilles Ziller jusqu’à la fresque de Meaux, ce sont trente années de carrière qui défilent (mais sûrement pas au pas cadencé). Classées par thèmes, les œuvres recouvrent l’Histoire (de la Commune à la Grande Guerre), le fantastique, la littérature et la ville de Cherbourg (avec le dessin de l’affiche de la Biennale qui reprend la gare transatlantique, un fameux parapluie et au loin, la silhouette d’un paquebot à trois cheminées).





« La bande dessinée n’est pas faite pour être exposée », assure Tardi. Pourtant, toute la seconde partie de l’exposition est dédiée au Secret de l’étrangleur, adaptation de Monsieur Cauchemar de Pierre Siniac, publiée en 2006. Contradiction ? Pas vraiment, car les quelques 90 planches originales proposées pour la première fois aux yeux des visiteurs ne sont pas accrochées, mais posées dans des lutrins (une infrastructure qu’utilise déjà le musée de la bande dessinée d’Angoulême). Les pages sont donc lues plus facilement (en effet, qui peut se targuer d’avoir lu l’intégralité des planches de La ballade de la mer salée accrochée à la Pinacothèque en 2011 ?).

Et cela tombe bien, car l’histoire est présentée en entier, ce qui inclut les cinq fins possibles. Une manière d’évoquer les thèmes de la narration, du feuilleton et de l’adaptation littéraire. « L’adaptation est confortable. Il faut juste mettre en images, confesse Tardi avec une pointe de provocation. Ça évite de se demander : est-ce que mon histoire n’a pas déjà été racontée ? Pour mes albums, je choisis l’adaptation libre. Des lieux sont changés par exemple, mais sans changer l’intrigue. » Ou bien il ajoute des éléments, comme ce Tardy du Cri du peuple, personnage trouvé dans un livre de Jules Vallès par son presque homonyme.

Les fameux lutrins



Les Normands (qui représentent 80% du total des visiteurs de la Biennale) peuvent remercier la mairie de Paris (et la mairie de Cherbourg peut remercier la Biennale, qui compta 20 000 visiteurs pour Pratt et 17 000 pour Moebius, alors musée Thomas-Henry atteint une fréquentation annuelle de 30 000 visiteurs). En 2009, l’hôtel de ville parisien propose en effet à Tardi une exposition rétrospective dans la capitale. L’artiste accepte et commence à travailler sur le sujet. Patatras, après avoir été décalée, elle est tout simplement annulée, ce qui fait dire au natif de Valence que plus jamais il ne travaillera pour la mairie de Paris.

Le projet de Cherbourg tombe alors au bon moment pour se remettre de la déception parisienne. Et lorsqu’on lui fait remarquer qu’il travaille ici aussi avec les services d’une mairie, et que la Biennale est présentée sous les ors des salons de l’hôtel de ville (le musée d’art Thomas-Henry étant en réfection), Tardi répond malicieux : « J’essaye d’éviter les officiels. Ni dieu ni maître. » On le croit sur parole en pensant évidemment à l’affaire de la Légion d’honneur, mais aussi à la fresque de 120 mètres de long commandée par la mission du centenaire. Placée dans un chapiteau de 50 mètres de diamètres, cette œuvre devait aborder la totalité de la Grande Guerre et les lieux du conflit. Un défi monumental. Suite aux remous du refus de la médaille, Tardi a jeté l’éponge. « Aurais-je pu parler des insurgés ? Et puis vous me voyez poser sur une photo, entouré de généraux ? »

Louise Le Gall, conservatrice des musées de Cherbourg-Octeville et commissaire de l’exposition et Pierre-Marie Jamet, conseiller scientifique et propriétaire de la galerie Oblique, qui prend le relais de Christian Desbois pour la Biennale de Cherbourg

Le spécialiste de la Première Guerre mondiale n’est pas pour autant réfractaire à l’idée d’exposition. Pour preuve, l’année 2014 sera riche en la matière, avec d’ors et déjà un rendez-vous pendant le Festival d’Angoulême (avec en bonus le spectacle « Des lendemains qui saignent », en duo avec son épouse la chanteuse Dominique Grange, et déjà présenté à Péronne et Craonne) et au siège parisien du Parti communiste, place du Colonel Fabien (nul doute qu’il pourra alors parler en toute liberté des insurgés). Viendra ensuite la parution du second tome de Stalag IIB. Mais ceci est une autre histoire.

Dans les rues...
...de Cherbourg
Tirage numérique pigmentaire de la fresque de Meaux, réalisée pour le musée de la Grande Guerre
Un détail de la fresque
La galerie Oblique aux couleurs de Tardi

(par Thierry Lemaire)

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Biennale du 9e art de Charbourg-Octeville
Salons de l’hôtel de ville
2 rue de la Paix
Entrée libre
Jusqu’au 1er septembre

 
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