La Revue Dessinée de l’été

1er août 2016 0 commentaire
  • Vous cherchez une évasion dessinée pour vos vacances ? Que vous puissiez triturer sans crainte de l'abîmer ? Le meilleur rapport qualité/prix se situe certainement dans le numéro estival de la Revue Dessinée. Plaisir et intérêt garantis !

Nous évoquions il y a quelques jours quelques gros albums brochés de deux cents pages à embarquer en vacances afin de distraire toute la famille, mais surtout adressés aux plus jeunes. En voici le pendant pour les adolescents et les adultes : 228 pages d’actualité, de reportage et de documentaires, le tout dessiné avec soin et inventivité. Parcourons ensemble les principaux éléments du sommaire :

Rue Sans Interdit – le Gay Paris

Ce reportage de Pochep & Guillaume Lecaplain revient en détails sur le quartier Sainte-Anne à Paris, situé entre le 1er et le 2e arrondissement. Aujourd’hui envahi par les restaurants japonais, il était le quartier homo de Paris dans les années 1970.

La Revue Dessinée de l'été
"Rue Sans Interdit – le Gay Paris" : un reportage de Pochep & Guillaume Lecaplain

Cumulant les plans, les témoignages, les revues de presse et les reconstitutions, les deux auteurs livrent un intéressant portrait de ce milieu, à une époque située entre la révolution sexuelle et l’apparition du Sida. Sans proposer de réels bouleversements, le documentaire se fait surtout l’illustration de l’ambiance de l’époque, très bien évoquée et qui tire le meilleur d’un dessin réaliste et coloré.

Comme après chaque sujet, les deux pages d’ « En savoir + » remet le contexte du précédent reportage dessinée en perspective. Effectivement, il paraissait impossible de ne pas revenir sur quelques dates importantes pour les LGBT, telles que le retrait par l’OMS de l’homosexualité comme maladie mentale en 1990 ou la plus récente légalisation du Mariage pour tous en France.

Face B – l’émergence musicale Underground dans l’Allemagne post-Nazie

Suite au précédent traitement qui permet de se replonger dans les fondamentaux de la Revue Dessinée, Face B rompt avec le ton coloré pour explorer en noir et blanc le mouvement Krautrock (comprenez Rock Choucroute qui s’est développée dans l’Allemagne des années 1960 et 1970. Pour mieux comprendre le sujet, voici quelques extraits de l’introduction d’Arnaud Le Gouëfflec & Nicolas Moog :

« Après le séisme de la Seconde Guerre mondiale, […] une génération d’enfants […] doit s’affranchir d’un passé nazi et s’inventer un avenir. […] Le Krautrock naît de ce besoin vital de liberté. Privilégiant la répétition et l’expérimentation, certains musiciens se mettent à construire des morceaux sans début ni fin, sans objet non plus, qui semblent flotter dans l’air. Ce rock cosmique, ouvert sur le monde, fait table rase du passé et propose un futur alternatif. »

Les auteurs dépeignent adroitement ce mouvement musical, mais cet article ne s’adresserait qu’aux pointus de la littérature musicale s’il n’était judicieusement mis en valeur par le contexte spécifique de cette Allemagne en reconstruction. Ou plutôt ces deux Allemagne, car l’émergence du mouvement se situe principalement en ex-RFA, et dans Berlin–Ouest. La contextualisation politique et sociale se double des références mondiales : l’émergence du mouvement Punk en Angleterre, l’utilisation des drogues planantes, et finalement l’influence de cette musique sur le reste du secteur, véhiculée entre autres par quelques têtes d’affiches comme David Bowie.

Très, voire parfois trop détaillé, Face B passionnera les amateurs de musique ou ceux qui ont vécu ces années de bouleversement. Le reportage éveillera en eux bien des souvenirs nostalgiques.

Le Casino des Catastrophes

D’ampleur internationale, ce troisième sujet concerne différentes générations par sa pertinence. En effet, le nombre et l’ampleur des derniers séismes naturels n’a échappé à personne, et les perspectives de l’aggravation de la situation à cause du réchauffement climatique en font un sujet… brûlant !

Carole Suhas a étudié en détails le jeu des assurances qui se met en place pour faire face à ces catastrophes à l’ampleur exponentielle. Comment les assurances sont-elles couvertes par les États, et comment les États ont-ils accepté de mettre des sur-assurances sur le marché mondial afin de s’assurer un équilibre entre bénéfices et pertes substantielles ? Ce qui signifie que d’importantes caisses de retraite misent notamment sur la probabilité d’un tremblement de terre ou d’un cyclone dans un pays en voie de développement, afin que les bénéfices puissent payer les retraites de ceux qui ont cotisé. Édifiant !

Pour traiter un sujet aussi complexe qui mêle le quotidien de millions de personnes et la macro-économie financière à l’échelle planétaire, il fallait bien le dessin ultra-clair de Pierre Lecrenier. Le dessinateur du Belge trouve là un sujet à la hauteur de son talent. Loin de sa série dont le niveau scénaristique tend à progressivement descendre, Lecrenier passe du code d’Hammourabi aux Catbonds, autrement dit « les obligations catastrophes ».

En passant du constat simple des assurances, au schéma complexe qui régit les jeux financiers de ces Catbonds, ce sujet dédié au Casino des catastrophes se révèle tout simplement passionnant, grâce à l’équilibre entre les explications claires et complètes de Suhas et le dessin d’une grande lisibilité de Lecrenier.

Le nucléaire en question

On ne peut malheureusement pas en dire autant sur le sujet traitant du nucléaire dans (Incon)Science. Traiter ce sujet complexe en dix pages devait représenter une réelle gageure.

Et même si on apprécie que les références à la radioactivité naturelle et les produits au Radium des années 1920 avant qu’on n’en maîtrise toutes les conséquences néfastes, le flou engendré par les schémas des différents états des atomes et des entités subatomiques ne permet pas de vulgariser le sujet. Bien au contraire !

(Incon)Science, par Cecily

Heureusement, l’honneur est sauf quelques pages plus loin avec l’édifiant reportage consacrée au besoin d’encore s’équiper de bombes atomiques. Erwan Seznec & Pierre Maurel réalise une édifiante analyse des essais nucléaires réalisés par les différents pays (dont la France), ainsi que les conséquences néfastes que cela a provoqué sur la faune, la flore et la population.

Le constat est net, sans bavure, et pose question. Où se situe l’intérêt de continuer à dépenser des sommes astronomiques dans une technologie qui n’a plus de sens à l’aune de la géopolitique actuelle ? Surtout avec le manque de protection de certains sites nucléaires militaires !

"La bombe en question", par Maurel & Seznec

Pour évoquer ces faits, ces témoignages et ces déclarations politiques plus qu’embarrassantes, Pierre Maurel a choisi un trait très fin et une mise en couleur à l’aquarelle. L’ensemble est lumineux, très lisible tout en maintenant un réalisme bien nécessaire pour maintenir une proximité avec le lecteur. Quelle réussite !

D’autres reportages…

Comme de coutume, La Revue Dessinée ne réalise pas que de longs reportages, mais alloue également quelques pages à des sujets plus précis, ce qui n’en diminue pas leur pertinence ! On citera entre autres le reportage de FabCaro l’auteur, l’année dernière, de l’ultra-primé Zaïzaïzaïzaï (Six pieds sous terre) et qui s’intéresse ici avec attention et humour au yoga.

Le fameux James, quant à lui, s’intéresse à la sémantique des repas ? Pourquoi les Belges et les Suisses soupent-ils lorsque les Français dînent ? Quelle est la bonne utilisation et à qui la faute ? Une adroite façon de replacer le sujet au milieu de l’assiette.

Par Fabrice Erre & Terreur graphique

Puis, le sujet immanquable est représenté par Trait pour trait : une mini-analyse, parFabrice Erre & Terreur graphique, de la caricature et de la satire en France. Une remise en perspective réussie, notamment dans la perspective de « l’intelligence » et du « bon goût », alors que d’aucuns considérer ces attaques grossières. Un joli sujet de discussion à l’heure de l’apéro !

Quant au récit de huit pages traitant du philosophe, poète, théologien, missionnaire, apologiste chrétien et romancier humaniste Raymond Lulle, l’ambitieuse introduction promettait un meilleur traitement, surtout en raison de l’association déjà fructueuse de Vandermeulen & Casanave. Dommage d’avoir cantonné ce passionnant sujet dans une biographie bien réductrice...

Par Vandermeulen & Casanave

Concluons par le focus réalisé par Billioud & Spiessert à propos de la photo de Ghandi : un « instantané » instructif. En revanche, nous sommes légèrement déçus par la diversité de styles adoptés par Benjamin Flao pour son Voyage au Bouthan. Dommage car le sujet est passionnant et ces aquarelles réalistes sont superbes.

Benjamin Flao : un superbe "Voyage au Bouthan".

Le summum de ce numéro réside dans le trait inspiré de l’Argentin Jorge Gonzàlez qui se consacre à l’incroyable récit de la vie d’Alfred Nakache, le nageur d’Auschwitz. Cette histoire authentique écrite par François Thomazeau ne contente pas de dresser le portrait de cet incroyable champion juif déporté par les nazis : il le confronte à celui de Jacques Cartonnet, un autre nageur qui ne connut pas le même destin. Voici ce que Thomazeau en écrit :

« Ils sont les deux faces d’une même médaille : l’un est brillant, l’autre est presque trop modeste. L’un est un parfait dilettante, l’autre un travailleur acharné. L’un s’engage dans la Collaboration, l’autre est déporté dans les camps de la mort, soumis aux caprices de ses bourreaux qui l’obligent à faire le spectacle dans la piscine d’Auschwitz. »

Ce double portrait donne une vision singulière de ce que la France a pu vivre dans sa globalité au cours de l’Occupation. Une incroyable leçon de vie, qui prend encore un autre atour alors que les Jeux Olympiques de Rio débutent dans quelques jours, 80 ans après ceux de Berlin en 1936.

Alfred Nakache, le nageur d’Auschwitz

La Revue Dessinée prouve une fois de plus qu’il est possible de donner une autre dimension à l’actualité en utilisant les meilleurs talents de la bande dessinée, non seulement lui conférant du fonds mais aussi une sérieuse documentation de référence. Ces 228 pages sont passionnantes, de bout en bout !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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