André Diniz : "Maurício m’a montré la favela et ses habitants de la meilleure façon qui soit."

16 juillet 2012 1 commentaire
  • André Diniz a réalisé la bande dessinée {"Photo de la Favela"} qui narre la vie de Maurício Hora, habitant et photographe de la première favela du Brésil. Nous les avons rencontrés à Paris en juin dernier pour le lancement du livre à la librairie "Le Merle Moqueur".

"Photo de la Favela" est votre premier album paru en France. Pouvez-vous nous en parler et nous parler de Maurício Hora ?

André Diniz : Mon contact avec la France a commencé d’une manière étonnante : je discutais avec Ricardo Manhães, un de mes amis brésiliens qui dessine des BD en France, afin de montrer ce roman graphique à un éditeur français. Il m’a parlé des éditions Des ronds dans l’O et je leur ai écrit par e-mail.

Curieusement, à ce moment-là, je ne savais pas comment parler ou écrire en français en dépit du fait qu’apprendre cette si belle langue soit un de mes vieux rêves. Alors, j’ai écrit un message avec des phrases simples en portugais et l’ai traduit en français en utilisant Google Traduction ! J’ai envoyé le message et - surprise - Marie Moinard, l’éditrice, m’a répondu, intéressée pour évaluer la BD. J’avais une version anglaise et je leur ai envoyée.

André Diniz : "Maurício m'a montré la favela et ses habitants de la meilleure façon qui soit."J’ai publié environ 20 albums au Brésil, incluant des BD alternatives, didactiques et d’auteur ; et j’ai gagné 16 prix, tous au Brésil (Photo de la Favela a gagné les prix du meilleur album et du meilleur scénariste pour l’année 2011, une année si spéciale pour les bandes dessinées brésiliennes !). Photo de la Favela est ma première œuvre publiée en dehors du Brésil et j’en suis très fier ; en particulier d’être publié en France et au Royaume Uni.

Maurício est une personne incroyable car il parle comme quelqu’un de la favela mais, dans le même temps, il peut voir la favela avec distance, comme un chercheur en sciences sociales ou comme un poète. Je n’avais jamais été dans une favela avant (malgré le fait d’être de Rio, je ne suis pas une exception) et Maurício m’a montré la favela et ses habitants de la meilleure façon qui soit.

Son père était l’un des premiers dealers de drogue à Rio de Janeiro, tel que l’on entend ce "commerce" aujourd’hui. Mais c’était dans les années 1960 et 1970, et le crime à Rio à cette époque semblait si ingénu comparé à aujourd’hui.

Dans son enfance, il a essayé de comprendre ce que signifiait pour quelqu’un d’avoir son père dans la criminalité. Mais, comme son destin, il a choisi l’autre côté : il a été séduit par la photographie. Il a choisi de changer les choses avec un appareil photo, pas avec une arme à feu. Ce n’est pas un choix facile. L’histoire du passé criminel de son père et du choix de Maurício d’une voie artistique (et du challenge de vivre et survivre dans une favela) est l’histoire qu’il m’a racontée.

Extrait de "Photo de la Favela"
(c) Des ronds dans l’O

Votre style graphique pour "Photo de la Favela" est en noir et blanc très contrasté ; on pense parfois à celui de Frank Miller sur "Sin City". Est-ce une de vos influences ? Parlez-nous de votre style...

Eh bien, j’ai deux passions, quand nous parlons d’art : les gravures sur bois et l’art africain. Il y a quelque chose de rustique et d’exagéré dans ces deux styles qui me fascinent. Et cela se combine avec un éventuel « style brésilien » peu utilisé dans les BD brésiliennes (nous avions un maître qui est mort il y a dix ans : Flavio Colin. Il a dessiné une BD écrite et publiée par moi en 2000, appelée "Fawcett", mais avant cela, il dessinait des bandes dessinées depuis les années 1970). J’aime le style graphique de "Sin City" et je pense que chaque film, BD ou autre que je connais a eu une influence sur mon travail actuel, mais je ne pense pas que Frank Miller soit une influence directe.

En fonction du thème de chaque BD, je fais quelques ajustements sur mon style (plus ou moins rustique, N&B ou couleur...). Il y a quelques pages récentes que j’ai dessinées et que l’on peut voir sur mon site web.

Sur l’une de mes précédentes BD appelée "Quilombo Orum Aiê", une aventure "spirituelle" à propos de trois esclaves dans le Brésil du XIXe siècle, j’ai utilisé beaucoup plus de l’influence africaine, mais j’ai dessiné quelques pages dans un style plus proche de la "Favela". Beaucoup de lecteurs ont parlé de ces pages spécifiques, et cela m’a encouragé à dessiner la biographie de Maurício Hora dans ce style.

Avez-vous d’autres projets de BD en France ? "Morro da Favela" a été traduit en France, en Angleterre, et bientôt en Italie ?

Oui, j’ai une autre BD qui sera publiée en France, mais je ne suis pas autorisé pour le moment à donner plus de détails à ce sujet - désolé ! Je la dessine encore, et ce sera un thème différent. Je serai sur Angoulême en 2013, mais cette BD ne sera pas encore publiée.

Je suis passé à Rome après Paris, invité au Crack, un festival de BD indépendantes, mais je n’ai pas encore d’éditeur en Italie.

Que cela vous fait-il d’être un personnage de Bande Dessinée ?

Maurício Hora : J’en suis très fier, car ce n’est pas courant de voir la vie de quelqu’un d’une favela racontée de façon si belle et positive. Le plus commun est tout le contraire. Cette BD aurait probablement été une histoire policière si elle avait été réalisée par un autre artiste. Mais cela a été vraiment différent grâce à la sensibilité d’André.

Pouvez-vous nous parler en quelques mots de vous, des favelas et de la photographie ?

La Favela est un endroit dont les gens découvrent comment on y vit. Personne ne peut dire qu’il connait la favela. La favela n’est pas un simple lieu physique, la favela c’est le peuple qui y vit. C’est pourquoi je suis fier de dire que je suis quelqu’un de la favela !

Pour un artiste pauvre, la photographie est un puissant outil que je peux utiliser pour lutter pour les besoins de cette communauté. Peut-être la photographie a-t-elle sauvé ma vie. À présent, j’essaie de donner à d’autres jeunes la même opportunité.

Pouvez-vous nous parler d’André ?

Cela a pris environ un an entre la fin de nos entretiens et le moment où j’ai vu la BD terminée. Je ne pouvais pas imaginer que je lui avais dit tant de choses sur ma vie ! Il faut être un bon intervieweur pour saisir l’histoire orale et l’arranger en un script merveilleux. Il a été fantastique. Non seulement moi, mais aussi toute ma communauté sommes très heureux de cette BD.

André Diniz et Maurício Hora à la librairie "Le Merle Moqueur" à Paris lors du lancement du livre en français

(par François Boudet)

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