Ange : « Marie des Dragons n’a rien à voir avec la Geste »

25 novembre 2009 3 commentaires
  • Mi-ange, mi-démon, ces deux personnes ne forment qu'un seul scénariste : capables d'humour avec les Blondes, créateurs d'une des plus grandes séries d'Heroïc Fantasy en la Geste des Chevaliers-Dragons. Ils ont également écrit un des polars les plus oppressants : Bloodline. C'est une nouvelle épopée qu'ils entament en lançant Marie des Dragons !

Avec votre série intitulée Marie des Dragons, on se retrouve à la frontière entre le monde réel et l’Heroïc Fantasy qui est une de vos marques de fabrique …

Non, nous ne nous aventurons pas une nouvelle fois dans l’Heroïc Fantasy car Marie des Dragons est une bande dessinée historique et d’aventure. Bien entendu, nous y avons incorporé un élément moins banal, mais cette bizarrerie n’est pas au cœur du récit, ce n’est qu’un élément d’intrigue parmi d’autres. Bien sûr, les frontières entre les genres sont toujours difficiles à définir, mais la meilleure de ces définitions nous semble celle du choix narratif ! Et comme Marie des Dragons est raconté comme une bande dessinée historique d’aventure, c’en est une ! Le reste n’est que de la chantilly sur le gâteau !

Alors, concernant ces ‘dragons’, certains de vos personnages peuvent les voir, au contraire des autres. Quel est ce don particulier ?

Ange : « <i>Marie des Dragons</i> n'a rien à voir avec <i>la Geste</i> »
Ces créatures qui surgissent du réel surgissent-elles vraiment des dragons ?

Les créatures – car, comme dirait Frère Claude, ce ne sont pas des Dragons – habitent un autre univers, l’Outre-Monde. Celles-là, personne ne les voit… sauf Marie, et les moines qui sont dans un état très particulier de transe. Mais des ombres, des incarnations de ces créatures peuvent parfois se frayer un chemin jusqu’à la terre. Alors, tout le monde les voit.

En présentant une femme combattante en couverture d’un album évoquant les dragons et signé de votre pseudonyme, un rapport direct se crée avec la Geste ! Volontaire ?

Une couverture sybilline

Ce n’est pas une coïncidence, ET nous ne voulons surtout pas alimenter le rapport avec la Geste. En fait, nous faisons tout pour distinguer Marie des Dragons de La Geste ! Bien sûr, le combat est difficile. D’abord, La Geste des Chevaliers Dragon est notre série la plus connue, donc nos lecteurs vont forcément la citer. Ensuite, il y a « Dragon » dans le titre des deux séries, et dans les deux cas, une jolie femme est l’héroïne. Donc, oui, le combat semble perdu d’avance…

Mais pourtant, nous jurons sur tous les mânes de tous nos ancêtres que les deux séries n’ont pas grand-chose en commun. Car la Geste des Chevaliers Dragon est de la pure Heroïc Fantasy, composée d’histoires complètes avec un dessinateur différent à chaque tome et, comme je le disais, Marie des Dragons ne joue pas sur ces registres : c’est une série à suivre, où les mêmes personnages sont développés au fil des tomes.

Pourtant, ce n’est pas une coïncidence si, dans les deux cas, une femme combattante est l’héroïne. Il y a un thème commun et très important dans les deux séries : celui des femmes indépendantes, autonomes et fortes dans un monde masculin, et la manière dont ce contexte affecte leur choix de vie, leurs choix sentimentaux et leur destin.

Un destin qui forge le caractère !

Seule depuis son enfance, Marie porte en elle des racines étranges qui en font un personnage intéressant. Qu’est-ce qui vous a poussé à en faire une femme ?

Caractère ... et sensualité

C’est une femme parce que je suis une femme (dit Anne). Parce qu’une femme, c’est quand même plus joli à regarder… (dit Gérard). Le fait que Marie soit une femme est tout de suite un scénario en soi. Cela ajoute un élément à l’intrigue. Un homme vengeant le massacre de sa famille, au moyen-âge, ce serait classique, mais dans le cas d’une femme, il faut imaginer d’où lui vient sa science du combat, et comment elle va s’y prendre face à la réaction des hommes. Sera-t-elle plus fragile, plus furieuse, ou aigrie par le dédain que les autres lui portent ? Que lui est-il arrivée quand elle était plus jeune, seule sur les routes ? Quelle relation a-t-elle aujourd’hui avec ses compagnons d’armes ? Tous ces « fils » de scénario naissent d’eux-mêmes, à partir du moment où le choix se pose sur une femme.

Pourtant, il est rare de voir une femme choisir ainsi un partenaire au hasard pour satisfaire son plaisir. Vouliez-vous y placer une forme d’émancipation ?

Oui, mais le mot est un peu moderne. Les femmes qui suivaient les armées avaient déjà, à l’époque, une sexualité très libre, ainsi que les femmes pauvres ou seules qui s’en servaient comme moyen de subsistance. Seules les demoiselles nobles ou bourgeoises étaient véritablement surveillées. Le Moyen-âge était bien plus libre qu’on le pense aujourd’hui. Marie ne réfléchit dont pas à sa sexualité en terme « d’émancipation », elle fait comme les hommes et comme une femme dans sa situation. Par contre, cela la déclasse socialement, pour employer une autre expression moderne.

Une émancipation qui peut surprendre

La Geste vous permet de collaborer avec divers dessinateurs. Qu’est-ce qui vous a attiré vers le choix de Thierry Demarez ?

Thierry avait fait un travail magnifique sur le septième tome de la Geste, et c’est un des dessinateurs les plus investis, les plus rapides que nous connaissions. Il a aussi une manière de dessiner très classique, ce qui pour nous est un compliment car il a une narration très claire, une mise en page qui n’est pas éclatée (les dessins ne sortent pas des cases) , et qu’il est capable d’accepter un scénario très dense, c’est-à-dire dix à douze cases par planche, avec de nombreux et parfois longs dialogues. Quand il nous a dit qu’il était fan de Thorgal et grand admirateur de Rosinski, nous étions ravis car cela faisait longtemps que nous voulions nous lancer dans une série « à la Thorgal », c’est-à-dire au long cours, avec des albums denses, évoquant les aventures de personnages secondaires forts, une narration sage où la compréhension prime mais doté de décors époustouflants, etc. Pour cela, il fallait un dessinateur capable de dessiner vite, bien et longtemps. Et ceux-là sont plus que rares.

Certaines ambiances ont un petit air de Thorgal ...

Nous n’avons pas demandé à Thierry de dessiner comme Rosinski, et ce n’était pas son style sur La Geste. Mais quand les premières planches de Marie des Dragons sont arrivées, nous trouvions qu’il y avait définitivement un aspect « rosinskesque ». Je ne pense pas qu’il ait fait cette évolution consciemment, mais nous avions tant parlé de Thorgal

Le neuvième tome de La Geste des Chevaliers-Dragons salue le retour de la politique au sein de l’intrigue. Quelles sont vos différents ressorts scénaristiques pour alimenter le monde de la Geste ?

Vive la politique ! Les anciennes de l’Ordre affirment que l’Ordre des Chevaliers Dragon ne se mêle pas de politique, c’est pourtant le thème du quatrième tome, Brisken, où nombre de guerrières se font massacrer justement parce que la Matriarche refuse d’entrer dans le jeu des intrigues. Mais en vérité, comme le dit le Chevalier Oris dans le tome 2, « Tout est politique », politique au sens noble : « la science de la cité ». L’arrivée des Chevaliers Dragons – un ordre féminin puissant – dans un monde patriarcal va en changer les règles. La manière dont ses règles vont évoluer, dont la société va réagir, est en effet un des ressorts principaux du monde de la Geste. Le second, c’est de la bagarre et des dragons, et le troisième, ce sont les choix personnels et la responsabilité individuelle.

Quels sont les thèmes que vous désirez aborder dans les prochains tomes, et quels sont les dessinateurs qui les mettront en scène ?

Chaque tome a vraiment une époque, un lieu, une ou des héroïnes différentes. Cependant, l’histoire comparée et parallèle de l’Empire et de l’Ordre continuera à être développée en filigrane tout au long de la série. Nous allons beaucoup jongler avec les époques, de la préhistoire à un futur de quelques siècles après le temps T, qui est celui du premier tome… Mais nous resterons dans le médiéval, avec peut-être un léger parfum renaissance.

Pour les prochains tomes, Edouard Guiton a bientôt terminé le dixième, Looky s’occupe du tome 11, et Christian Paty en aborde un autre (il a eu droit à une Wild Card qui lui permet de faire deux tomes de la Geste). Nous voulons toujours réaliser un tome exclusivement dessiné par des dessinatrices, ce qui pour la série d’Heroïc Fantasy la plus féministe ne serait que justice, mais c’est long à mettre en place.

Comment choisissez-vous les dessinateurs de vos albums ?

Sur conseil de Soleil ET d’après nos propres critères esthétiques. Il faut aussi que le courant passe, et que le dessinateur soit solide : nos scénarios sont très denses, avec beaucoup de cases par planche, beaucoup de décors, et beaucoup de dialogues. Ce n’est pas une partie de plaisir… Mais que cela ne vous fasse pas peur, talentueux dessinateur qui lisez cette interview, venez donc vous essayer sur une Geste !

Après avoir débuté en force avec Varanda, vous est-il arrivé d’orienter un récit selon les spécificités d’un dessinateur ? Plus habiles à dessiner les femmes… ou les dragons ?

Nous orientons toujours le récit selon les spécificités du dessinateur, quitte à faire évoluer, parfois de manière drastique, le scénario en cours d’album. Il y a parfois des petites adaptations sans importance, parfois amusantes : un dessinateur qui détestait dessiner les ronds, par exemple, les théâtres et amphithéâtres sont devenus hexagonaux.

Il y a l’adaptation à la manière de dessiner, et aux préférences personnelles : de nombreux dessinateurs nous ont demandé un scénario qui se passe au cœur du Veill, sur une zone tourmentée, sauvage et déformée, peuplée presque uniquement de créatures. Hélas, on ne peut le faire qu’une ou deux fois sur la série, sinon cela va devenir répétitif… Et puis, il y a l’adaptation à la manière de raconter, à la narration du dessinateur. Quelqu’un qui fait des décors et des scènes d’actions éblouissantes ne sera peut-être pas le meilleur pour rendre lisible un scénario complexe avec de nombreux personnages, beaucoup d’intrigues en même temps, des actions en premier et en second plans, des ellipses, etc. Le tome 9 de la Geste, « Aveugles », était particulièrement complexe, parce qu’il y avait à la fois les scènes d’action (dans les grottes), les décors complexes, ainsi que des scènes de bals et de diplomatie. Francisco Ruiz a réussi un tout de force, car l’ensemble est clair et très réussi : il mérite une médaille !

Est-ce que la publication suit votre rythme d’écriture, ou arrive-t-il qu’un tome prenne du retard et sorte après l’écriture d’un autre ?

La publication suit le rythme du dessinateur. Nous travaillons en flux tendu avec lui et l’album sort quand il a terminé… Mais nous sommes aussi difficiles pour les couleurs que pour le dessin (demandez à Stéphane Paitreau ce qu’il pense de notre obsession du « bleu ciel »)… Bien sûr, si un dessinateur est plus lent qu’un autre, son tome peut être décalé d’un cran… Ce qui n’a aucune importance puisque les histoires sont indépendantes.

Des planches complexes, mais bien équilibrées.

Mais pour mieux comprendre, reprenons ce que nous disions dans un entretien pour votre excellent confrère Sceneario.com au sujet des six premiers tomes : Philippe Briones a réalisé le tome 2 (celui qu’avait entamé Etienne Leroux), Pascal Barré, un dessinateur venu du jeu vidéo devait réaliser le 3 (qui est devenu le 4) et n’a pas commencé, Sylvain Guinebaud a réalisé le 3 (mais lui pensait que c’était le 4), Christian Paty a commencé le 4 (qui est devenu le 5), Jean Florian Tello a commencé le 4 (qui était le 3 à l’origine) juste avant de se suicider, Arthur Suydam a failli commencer le 4 (qui était toujours le même album que le 3 d’origine) mais le barrage de la langue était trop important, Philippe Briones a réalisé le tome 4 (le même tome 3 d’avant, comme on peut le constater, un album avec un passé et un passif assez important), Arthur Suydam a entamé le 6 mais le barrage de la langue était encore plus important, c’est donc Laurent Sieurac qui l’a dessiné. Comme vous pouvez le constater, c’est assez simple.

Faire varier les scénarii est sans doute un de vos impératifs au sein de la Geste ?

On ne peut pas faire vingt albums traitant de deux chevaliers partant tuer un dragon. Il faut absolument secouer le statu quo. Mais ce n’est pas difficile, car nous concevons La Geste comme l’histoire, la géographie, la sociologie d’un monde transformé par l’arrivée des dragons, et chaque album donne une petite pièce de puzzle. Un jour, vous aurez tout le puzzle (quand nous aurons soixante-dix ans…)

Vous développez votre imaginaire entre les romans et la bande dessinée. Comment votre binôme fonctionne-t-il ?

50-50. Ou un mot chacun. (rires) En fait, c’est plus une question de mille feuilles qu’autre chose, une couche après l’autre, une idée après l’autre, chacune améliorant ou éliminant la précédente… Quand on travaille avec son cerveau (ce qui est le cas de la plupart des scénaristes), en avoir deux est un avantage certain (c’est pareil quand on est manuel, avoir deux mains, c’est mieux). Mais cela ne garantit pas la qualité ou le succès, car après tout, les ouvriers se mettent parfois des coups de marteau sur les doigts.

Comptez-vous continuer Belladone ?

Oui … Mais l’arrêt des séries n’est pas toujours de la responsabilité des auteurs. Quand une série ne trouve pas son public, ce qui veut dire plus crûment que c’est un échec et qu’elle n’est pas viable, il vaut mieux l’arrêter et passer à autre chose. C’est frustrant pour les lecteurs qui la suivaient, mais pas plus que quand un dessinateur abandonne de lui-même une série qui tourne pour aller faire autre chose à côté ou en face. Et là, la plupart du temps, on entend personne râler… Je suppose que les lecteurs des Maléfices d’Orient se sont plaints de l’arrêt de cette série en 1990, mais je pense que Didier Tarquin a fait une autre série depuis, Lanfeust quelque chose…

Deux visages pour développer autant d’univers ...

Quelles sont vos autres actualités ?

Nous avons sorti trois romans cette année : Le Grand Pays aux Editions Bragelonne, L’Arche de Noa aux éditions Intervista, et À mille milles de toute terre habitée chez Syros. En fait, nous mettons globalement un an pour écrire un roman, mais comme nous n’avions rien sorti depuis trois ans, le hasard du calendrier donne cette illusion d’abondance.

Début 2010, Nous allons lancer une série de Fantasy, Tibill le Lilling avec Laurent Cagniat, ainsi que Jack Black, un thriller rapide et nerveux avec un rythme très comics, Afif Khaled sera aux commandes du premier tome. Et toujours les Blondes dont le tome 11 sort en même temps que le tome 9 de la Geste des Chevaliers Dragons… et d’autres choses que nous ne pouvons dévoiler ici par peur de redevenir grenouille.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Les photos sont © Ange - Mélikian. Tous droits réservés.

 
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3 Messages :
  • j’ai été très déçu par le scénario deMarie des dragons surtot avec le monde paralelle je n’ai donc pas apprécié cet album avec pourtant un dessin superbe.je connais hélas d’autres personne qui ont été déçus aussi iln’aurais pas fallu mélanger les deux style : historique et fantasy. ca va tuer cette série.domage car thier Demarez est un furur grand dessinateur,ca se voit !

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    • Répondu par Karine le 25 novembre 2009 à  11:51 :

      Moi, j’ai adoré ce mélange et plusieurs de mes amis et amies ont aimé l’album aussi à cause justement de ce mélange. Après tout, c’est bien la même formule que Thorgal, comme ils disent dans l’interview.
      Je connais aussi des lecteurs qui sont déçus par XIII surtout le dernier par Berthet ou Blacksad ou Lanfeust. ça ne veut rien dire, simplement que les gens n’ont pas tous les mêmes gouts.
      Et oui, Thierry Demarez est un grand dessinateur et ça se voit qu’il a trouvé SA série.

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      • Répondu par Jack le 27 novembre 2009 à  08:55 :

        On reconnait les ami(e)s du dessinateur !
        Pour le reste, je félicite l’imagination débordante de ANGE qui occupent le terrain mais voilà des années qu’ils lancent des séries, qui en majorité s’arrêtent au bout de un ou deux albums.
        Ils feraient mieux de se concentrer sur leur 2 ou 3 séries phares. Personnellement je n’achète plus ces albums tests dont on n’est pas sûr de voir la suite.
        Le succès de la Geste vient également du fait que les histoires sont indépendantes et unitaires. Cela peut faire réfléchir...

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