Angoulême 2013 : Bertrand Morisset (Directeur du Salon du Livre de Paris) : " En France, l’argent public doit être soumis à un appel d’offre."

27 novembre 2012 11 commentaires
  • Fêtant les 15 ans de la présence de la BD sur le Salon du Livre de Paris (du 22 au 25 mars 2013), Bertrand Morisset, son directeur, dévoile une partie de son programme. Il profère aussi des mots très durs sur la gouvernance du Festival d'Angoulême.

Angoulême en est à sa 40e édition, mais vous aussi, vous fêtez un anniversaire en 2013...

Oui, c’est la 33e édition du Salon du Livre, mais cela fait 15 ans que la bande dessinée est un des axes majeurs de la manifestation, en gros depuis qu’on est revenus à la Porte de Versailles et que l’on a de la place. On a essayé de construire une présence de la bande dessinée basée sur quatre piliers que sont les auteurs, dessinateurs et scénaristes, l’art, au travers d’expositions, les éditeurs et quatrièmement, la rencontre avec l’auteur que l’on résume trop souvent par la dédicace, moins fugace en BD qu’avec un auteur de romans.

Quelles ont été les actions marquantes de ces dernières années ?

On a eu des expositions, comme celles de Rosinski, Bilal, Geluck, celle un petit peu boîte à surprise de Poisson-Pilote, l’expo Agatha Christie... Nous sommes très éclectiques, guidés par l’intérêt du client.

Est-ce la consommation du livre a fondamentalement changé au Salon du Livre depuis 15 ans ?

Non, je ne pense pas. Depuis qu’on a démarré les expositions et que l’on fait un peu de pédagogie, avec des master classes ou des Speed Dating entre auteurs et éditeurs, on ne peut pas dire que cela ait beaucoup changé. Il y a bien sûr les mangas, mais ils ont plutôt enrichi le monde de la bande dessinée. Il y a aussi le roman graphique qui a apporté une dimension plus intellectuelle, tandis que les bandes dessinées comme Quai d’Orsay ou les BD politiques lui apportaient une approche un peu plus sociétale. Les auteurs, qu’ils soient dessinateurs ou scénaristes ne s’interdisent plus rien. C’est tellement vrai qu’ils deviennent des hommes-orchestres. Ils font du théâtre, réalisent des films, font des dessins animés. Ce sont des véritables agitateurs.

En termes de fréquentation, vous en êtes à combien de visiteurs ?

Avec Japan Expo, nous sommes les seuls à avoir des chiffres authentifiés. Nous avons 190.000 visiteurs. Je suis incapable de dire combien viennent seulement pour la bande dessinée, mais nos expositions sont largement fréquentées. Tout a lieu dans le même lieu, ce qui est un avantage. Nous ne montrons quasiment que des originaux dans des expositions qui sont faites en étroite collaboration avec les éditeurs et les auteurs.

Cette année, nous fêtons les 20 ans de Titeuf par Zep. Il est complètement partie prenante de cet évènement, en accord avec son agent Jean-Claude Camano et son éditeur Jacques Glénat. Nous avons 30.000 enfants qui viennent avec leur classe. Ils vont tous passer par l’expo.

Nous n’avons pas de problème de chalandise, ni de mentir sur les chiffres. Nous voulons que les visiteurs qui viennent en profitent, sachant que les enfants de moins de 18 ans ne paient pas. Elles permettent de voir comment se dégagent des univers et un savoir-faire qui sont le propre de la bande dessinée. C’est un festival d’auteurs plus que d’éditeurs : il y a 2500 auteurs, et pour la BD, bien plus que dans certains festivals de province.

Il y a un anniversaire que vous ne ratez pas, ce sont les 75 ans de Spirou...

Oui, et nous avons trouvé très bien l’initiative de Frédéric Niffle de faire réinterpréter Spirou par des grands auteurs dans cette "Galerie des illustres" que nous avons choisi parmi les 200 qui existent. Cela montre surtout que la bande dessinée est capable de parodie, qu’elle a cette liberté satirique ou amoureuse par rapport à ses héros.

Est-ce la bande dessinée tient son rang par rapport aux autres invités du salon du livre, que ce soit le roman, le polar, ou encore dans les supports numériques ?

Il suffit de regarder notre programme : tous les grands acteurs de la bande dessinée sont là. Le partenariat avec le Conseil régional d’Île de France favorise la présence des petits éditeurs qui auront cette année une visibilité très forte. Ces éditeurs-là savent pourquoi ils sont là : ils y rencontrent un public très large qui n’est pas un public d’aficionados. La bande dessinée est aujourd’hui là où elle est grâce à eux. Mais il faut dépasser cela. Les mangas l’ont montré : il faut pouvoir exploiter la bande dessinée dans tous les secteurs de la vie culturelle. Quand on voit l’exposition Moebius à la fondation Cartier ou les enchères dans les salles de vente où les bandes dessinées qui atteignent celles de bijoux portés par des princesses du XVIIe Siècle, on se dit que la bande dessinée n’a plus à prouver qu’elle est là. Mais il faut qu’elle passe à un autre stade. Notre but est pédagogique : il consiste à permettre aux auteurs de BD de montrer leur travail à un public varié, qui vient du monde entier.

Notre boulot, c’est d’offrir une bonne programmation. Nous ne tarderons pas à vous annoncer l’arrivée de deux mangakas très connus.

On va aussi découvrir une grande exposition autour du travail d’Arleston où le scénariste de Lanfeust expliquera les raisons profondes de la création du monde de Troy. 200.000 personnes pourront le découvrir. On concocte aussi des choses sur les rapports entre la BD et le cinéma. Vous allez avoir beaucoup de surprises.

Angoulême 2013 : Bertrand Morisset (Directeur du Salon du Livre de Paris) : " En France, l'argent public doit être soumis à un appel d'offre."
De g. à dr. : Vincent Montagne, président de Média-Participations et actuellement président du Syndicat National de l’Edition, l’éditeur Antoine Gallimard, Bertrand Morisset et l’ancien ministre de la culture Frédéric Mitterand.

On sent dans vos propos sur l’audience des salons filtrer une allusion bien sentie à l’égard du Festival d’Angoulême...

Oui, bien sûr, c’est avéré. Si je faisais 200.000 entrées payantes, je ne crierais pas misère. Je respecte beaucoup le professionnalisme de leurs équipes, je ne respecte pas la manière dont l’argent public est capté par une société privée. Ce n’est pas républicain. J’espère que depuis trois ans qu’on alerte les autorités, elles vont enfin bouger. Ils annoncent 192.000 visiteurs, je ne vois pas comment c’est possible à Angoulême. Il faut que les festivals qui travaillent avec de l’argent public annoncent des chiffres véraces. Pourquoi pas un million ou deux millions ? C’est illégal. En France, l’argent public doit être soumis à un appel d’offre. À Angoulême, la loi est bafouée. Le Conseil Général, le Conseil Régional, la Mairie, le Ministère de la culture, la Chambre de commerce, le Tribunal de Grande Instance... Tout le monde est informé qu’il y a un vice de forme. Il y a une illégalité flagrante. Je ne dis pas qu’il y a malhonnêteté : l’argent que reçoit cette société privée est sans doute dépensé et d’ailleurs, ça se voit : Angoulême, ça coûte cher. Il ne faut surtout pas que cela s’arrête ! Mais des entreprises privées comme le Salon du Livre ou Japan Expo travaillent sur de l’argent privé. Cela ne veut pas dire que le FIBD ne doit pas l’être, mais il s’agit d’une distorsion de concurrence flagrante quand les chiffres de fréquentation ne sont pas contrôlés et que le prix de vente des stands font 30% de moins que le nôtre. On ne peut pas faire deux poids, deux mesures. Il faudrait que ce soit cette association qui reçoive l’argent public, pas une société privée qui n’a aucun contrôle de la part d’organismes habilités à vérifier l’usage de ces fonds publics.

Le Salon du Livre de Paris est contrôlé par la société Reed. Est-ce que vous faites-là une offre publique d’intérêt pour le FIBD ?

Non, pas du tout. Notre métier est d’organiser des salons, pas des festivals. Le boulot du FIBD n’est pas à remettre en question. En revanche quand un festival organise une activité commerciale, comme notre groupe, ou comme la SEFA qui organise Japan Expo, et qu’il y a des distorsions de concurrence, de l’argent public qui permet des choses que nous ne pouvons pas nous permettre, il y a un principe républicain et un principe commercial qui ne sont pas respectés. Le jour où il y aura une transparence, quitte à ce que le même opérateur soit désigné, je n’aurai plus rien à dire.

Pourquoi êtes-vous le seul à vous exprimer ?

Parce qu’il y a des icônes intouchables. Toucher à Angoulême est une faute républicaine, un péché. Nous ne touchons pas à Angoulême, à la crédibilité et à l’histoire du Festival. Il fait des belles expos, les éditeurs sont plutôt contents, là n’est pas la question. Une association qui créerait un comité de pilotage et qui déléguerait à un prestataire, ce serait déjà plus clair. Le Salon du Livre appartient au Syndicat national de l’édition, ce sont des fonds privés, contrairement au FIBD. On ne peut pas laisser entendre que s’il y avait un problème juridique avec son opérateur, le FIBD serait mort. La bande dessinée est forte, pas l’opérateur ou le président du Conseil Régional. Ces gens-là vont et viennent. Les auteurs, Uderzo ou Tardi, les labels d’édition, Casterman ou Dargaud, seront toujours là.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
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11 Messages :
  • Je ne savais pas qu’Angoulème annoncait de tels chiffres de fréquentation alors qu’il est impossible de s’y loger et que rare sont ceux qui font un aller retour dans la journée.
    Chiffre que je trouve surprenant !

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    • Répondu le 28 novembre 2012 à  22:36 :

      rare sont ceux qui font un aller retour dans la journée.

      Bah si, au moins 95% des visiteurs n’y passent que la journée, évidemment, et la majeur partie des visiteurs sont régionaux.

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  • Si l’argent public évite à Angoulême de se transformer en la Japan Expo ou le Salon du livre, c’est déjà pas mal...

    Des expos bien conservatrices et de la plainte qui sent sa dénonciation de cour de récré "madame madame, il touche des sous publics"

    Angoulême c’est à... Angoulême, c’est pas la même fréquentation que Paris... ça peut pas vivre que des visiteurs et c’est bien normal que les subsides locaux aide le festival à vivre, que ce soit une entreprise privée n’empêche que, sans cela, aucune manifestation de cette ampleur n’aurait lieu sur place.

    Et accessoirement, ça propose des trucs un peu plus novateurs que l’expo Arleston, Titeuf, Rosinski, Bilal, les 75 ans de Spirou, Geluck : quel est le critère de ces expos, l’âge des auteurs ou le niveau de leur ventes...

    Quand on lit ça on se dit que c’est pas si mal que ça, Angoulême.

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    • Répondu le 29 novembre 2012 à  10:17 :

      "quel est le critère de ces expos, l’âge des auteurs ou le niveau de leur ventes..." Et quel est le critères des expos à Angoulème, votre petite chérie ? L’argent public dépensait pour des auteurs underground qui crachent sur le système et vivent à ses crochets ? L’âge du copain au copain du copain qui n’en a plus pour longtemps, qui n’existe pas dans le paysage du neuvième Art mais que ses copains, ben y sont super fiers de lui ?

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      • Répondu par marcel marcel le 29 novembre 2012 à  15:17 :

        Je pense plutôt à toutes les expos de jeunes auteurs, les concours jeunes talents, les révélations blogs et stand fanzine qui permettent de montrer les choses nouvelles, les projets d’auteurs qui se créent sur internet ( Les Autres Gens, Mauvais Esprit...)... Tout ça subventionné car les mirco structures ne pourraient jamais se payer un stand.

        Sans parler des expos sur la bd étrangère, les koréens, les finlandais, l’afrique du sud... Des trucs qui ne risquent pas de vendre demain mais qui ont le mérite d’ouvrir un peu l’esprit des visiteurs, plutôt que de se regarder le nombril sur des trucs vus et revus.

        C’est pas demain qu’on verra au salon du livre des stands pour les micro structures ou sur des auteurs qui n’ont pas encore été reconnus par des milliers de vantes.

        Ce que vous nommez copinage, c’est la reconnaissance des pairs, c’est à dire une reconnaissance des auteurs par les auteurs et n’ont à l’aune des ventes.

        Je fais plus confiance à des auteurs reconnus qu’à la caisse enregistreuse pour décider de ce qui mérite ou pas d’être mis en avant.

        Le gros supermarché qu’est le salon du livre est juste une usine à fric, trop chère (scandaleusement cher : 1500 euros le stand prix de départ... pour deux mètres carrés... prix cadeau pour les petites structures, on rigole doucement).

        Bref, le salon du livre de Paris, c’est une fnac avec entrée payante et des animations de promotion au rayon fromage.

        Pas de risque, pas de nouveauté, que du balisé. Ennui.

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        • Répondu par Bertrand Morisset le 30 novembre 2012 à  10:24 :

          Cher ami,

          vous devriez vous renseigner.
          Énormément de petites structures éditoriales publiant de la bande dessinée sont au Salon du livre. Soit elles exposent avec le soutien de leur région, l’Île-de-France par exemple aidera 12 maisons de bande dessinée en 2013, soit en louant un stand de 6 m² pour une somme forfaitaire tout compris de 590 euros. Voici la réalité des chiffres.
          Pourriez-vous me donner le coût minimum d’un stand au Festival d’Angoulême qui pratique du dumping en profitant de l’argent public ?
          Bertrand MORISSET
          Commissaire général du Salon du livre

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          • Répondu par Marcel au carré le 30 novembre 2012 à  17:37 :

            L’île de France... mais... seriez vous en train de me parler d’un organisme... public ? Mais quelle horreur !

            Brrr, j’en ai froid dans le dos...

            J’espère que vous leur faites bien payer plein pot à ces salauds. On peut dire en tout cas que vous n’avez pas de vergogne à faire flèche de tous bois, bravo.

            Comme vous ne semblez pas être bien au courant de ce qui se passe sur votre propre salon, sachez tout de même que, grâce à ces organismes publics, on peut être au salon du livre à moins cher encore, certains éditeurs peuvent même être là... à titre gratuit... Mais ce n’est pas grâce au salon du livre, mais bien à des organismes publiques qui les invitent.

            Donc oui, merci les aides publiques. Merci l’argent public, dont vous bénéficiez directement en faisant payer les organismes publics le prix prohibitif par stand qu’on sait.

            En fait, la différence avec Angoulême, c’est que eux sont subventionnés par les organismes publics tandis que vous les racketez outrageusement. Différentes façon de faire, pour un même résultat.

            Donc, pour répondre à votre question : pour une petite structure fanzineuses, dans un nombre limité d’emplacement, certe, mais tournant d’année en année, pour varier les bénéficiaires, le coup d’un stand de 6M carré est gratuit...

            Pourquoi n’en feriez vous pas autant, d’ailleurs ? Cela permettrait de remplir un peu les stands délaissés par ceux qui n’ont plus les moyens de passer tout le temps du salon du livre à rembourser ce qu’il leur coûte.

            Et en plus, ça vous amènerait des choses nouvelles, des jeunes, des futurs clients et un peu d’ouverture , pour un coût zéro.

            Contrairement à Angoulême, qui est un festival limité en place, j’ai toujours été consterné de voir que l’immense espace du hall réservé au salon de Paris est de plus en plus réduit, avec des stands vides.

            Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce genre de chose n’est pas gratuit. C’est de l’investissement intelligent. C’est ce qu’a bien compris Angoulême, malgré tous ses défauts.

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            • Répondu par Gerald Auclin le 30 novembre 2012 à  22:48 :

              Vous exagérez... A Angoulême, les stands fanzines ne sont pas gratuits. Il y a quelques années c’était de l’ordre de 150 euros les 2m (et non 6m) linéaires (ça doit approcher les 200 maintenant, je pense). Ce qui reste assez peu cher (comparé au prix des stands éditeurs).

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          • Répondu par Gérald Auclin le 30 novembre 2012 à  22:34 :

            Tiens...tiens... et lesquelles s’il vous plaît ? On aimerait bien savoir...

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      • Répondu par Oncle Francois le 30 novembre 2012 à  12:08 :

        C’est tout le problème des têtes pensantes qui choississent les expos, et élaborent des listes ! Il n’ y a qu’à voir le faible nombre de BD belges primées !! On parle de BD francobelge, mais ces sélections semblent bien majoritairement concerner des livres typiquement français, peut-etre à tendance intellectuelle ou esthetisante, déliberement tournée vers un public adulte (alors que la BD publiée par Dupuis ou le Lombard est tout public, populaire sans sombrer dans le populisme, ce qui est tout à son honneur.). Il reste encore la catégorie Jeunesse, évidemment...

        Il faut se rappeler que Dupuis a longtemps boudé le FIBD : ils y prenaient des stands couteux, mais n’avaient jamais de prix. De grands auteurs ont pu s’y sentir humiliés par la faute du snobisme des organisateurs.

        Que la Fnac renonce à financer le FIBD, je peux le comprendre : elle a du se rendre compte que finalement, les albums nominés exposés fièrement dans ses rayons BD en février se vendaient fort mal, bien moins en tout cas que le dernier Cauvin ou Van Hamme. Tiens, au fait, on les a encore oubliés ??

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