Aya Oda ("Room Paradise") : « Au Japon, il n’est pas facile pour une femme de montrer qui elle est vraiment »

19 août 2013 0 commentaire
  • Invitée lors de Japan Expo par Soleil Manga, à l'occasion de sa nouvelle série {Room Paradise}, Aya Oda nous a accordé un entretien au cours duquel nous avons pu revenir sur certains éléments de sa carrière et de ses récits.

Aya Oda a débuté sa carrière au milieu des années 1990. Elle devient rapidement une auteure majeure du magazine Sho-comi (abréviation de Shojo Comic, magazine shojo phare de l’éditeur Shogakukan). Dans ce cadre, elle publie Playboy Café, Lovey Dovey, Beauty, Hakoniwa Angel ou Ensemble jusqu’à la fin du monde. En 2008, elle change de magazine de prépublication, mais pas d’éditeur, passant au Petit Comic qui s’adresse à des lectrices plus âgées, au jeunes femmes actives. Ses titres y sont catégorisés josei, et non plus shojo. C’est dans cette revue qu’Aya Oda réalise Trop jeune pour moi ?!, Avoue que tu m’aimes ! et Room Paradise.

Aya Oda ("Room Paradise") : « Au Japon, il n'est pas facile pour une femme de montrer qui elle est vraiment »
La discrète Aya Oda lors de Japan Expo 2013

Les histoires proposées par Aya Oda se présentent comme des romances assez simples (ses histoires ne dépassent pas les cinq volumes) fondées sur le triangle amoureux et/ou un couple impossible. La mangaka témoigne d’une maîtrise de ces codes narratifs, ce qui confère à ses récits un caractère "accrocheur" évident. Elle joue ainsi souvent de fantasmes schématiques, fondés sur le statut social et professionnel de ses protagonistes, qui constituent autant des obstacles que des stimuli pour la mécanique désirante qui doit unir ses héros.

Elle rencontre un véritable succès en France, avec plus de 100 000 exemplaires vendus pour ses différents titres. Soleil Manga, qui l’a fait venir lors de Japan Expo 2013, a édité l’ensemble de ses œuvres en France hormis Beauty, paru chez Panini Manga. Son public français semble pour l’heure essentiellement composé de jeunes filles.

Très discrète sur sa vie privée, la jeune femme n’a pas souhaité être prise en photo autrement que de dos, au travail. D’où le dessin qui constitue le médaillon de l’article.

Etiez-vous déjà venue en France ? Et quelle impression ce voyage vous fait-il jusqu’à présent ?

Je suis déjà venue, il y a cinq ans, à Paris, mais en tant que touriste ! J’ai trouvé la ville très belle. Là, je viens dans un cadre professionnel et j’aurai juste la dernière journée de mon séjour en France pour visiter.

Comment se déroule le contact avec les fans français ? Quel accueil vous réservent-ils ? Cet accueil est-il et différent de celui que vous pouvez rencontrer au Japon ?

Cela se passe très bien. Si on devait comparer les fans, je dirais que les Japonais ont tendance à être tendus, à rester comme pétrifiés devant moi, alors que les Français sont beaucoup plus avenants, souriants et enjoués. C’est très agréable.

Pouvez-vous nous dire quel fut votre parcours pour devenir Mangaka professionnelle et à quand vous pouvez faire remonter votre vocation ?

Professionnellement parlant, tout a débuté pour moi avec un concours dans le Sho-comi. J’ai envoyé des planches et j’ai gagné le prix. Mais je m’exerçais depuis déjà longtemps. Enfant déjà, je voulais devenir mangaka.

Dans votre pratique professionnelle, vous évoquez à plusieurs reprises trois changements importants : celui de magazine de prépublication, celui du passage au numérique pour le dessin, et par conséquent le fait de ne plus avoir vos assistantes chez vous pendant une partie de la conception des chapitres. Pouvez-vous revenir sur ces trois « événements » et ce qu’ils ont représenté pour vous ?

Lovey Dovey, une romance scolaire
© 2007 Aya ODA / SHOGAKUKAN / Soleil Manga

Le passage chez Petit Comic est dû d’abord à une question d’âge. J’ai vieilli et mes lectrices aussi dans le même temps. Le changement de magazine correspond ainsi au passage à la tranche d’âge supérieure à laquelle mes histoires ont commencé à s’adresser. Et cela s’est fait de manière relativement naturelle. Même s’il y a eu, comme toujours je pense, une certaine période d’adaptation, avec une part d’incertitudes, un sentiment d’insécurité quand même, quelques difficultés éprouvées pour appréhender ce nouveau public visé.

Pour le passage au digital, il faut mesurer le fait qu’il y a eu un gros travail effectué en amont. J’ai essayé, petit à petit, je me suis exercée, et c’est seulement lorsque je me suis sentie réellement à l’aise avec la technique que j’y suis réellement passée en termes de publication. Ça ne s’est pas fait du jour au lendemain, loin de là ! Tout le processus s’est échelonné sur une assez longue période.

Concernant les assistantes enfin, là aussi, cela s’est fait progressivement. J’ai d’abord proposé à une seule assistante de rester chez elle, et il s’agissait de l’assistante que je savais capable de bien se débrouiller toute seule. À partir de là, en observant que les échanges fonctionnaient bien entre elle et nous – moi et le reste de l’équipe – si le travail n’en pâtissait pas, les autres, une par une, ont pu rester chez elles pour effectuer leur travail.

Avez-vous des regrets concernant le passage au numérique pour le dessin ? Éprouvez-vous de la nostalgie concernant le fait de ne plus partager régulièrement des moments avec vos assistantes ?

Je regrette quand même assez régulièrement le papier. C’était globalement plus facile pour moi de dessiner sur ce support. Côté assistantes, on peut parler d’une vraie nostalgie : c’était beaucoup plus animé à l’époque où l’on se côtoyait directement !

Room Paradise, la nouvelle série d’ Aya Oda, se déroule dans le milieu de l’architecture
© 2013 Aya ODA / SHOGAKUKAN / Soleil Manga

Quelles sont vos sources d’inspiration ? Quand vous parlez de ce que vous aimez, vous évoquez souvent la musique, différents groupes de musique que vous allez voir en concert, mais concernant vos œuvres, de quoi partez-vous de manière concrète ?

Ma véritable inspiration, si je devais en quelque sorte l’avouer, ce serait le café et les discussions qui s’y déroulent ! Je me rends fréquemment dans ce qu’on appelle au Japon les « Family Restaurants ». Je m’y pose, seule, et j’écoute les conversations autour de moi, qui se tiennent aux tables d’à côté. Ce que j’y guette, ce sont les histoires d’amour de tous ces gens que je ne connais absolument pas !

Quels sont les mangas ou mangakas qui vous ont marquée en tant que lectrice et qui peuvent avoir une influence sur votre œuvre ? Et actuellement, que lisez-vous en général comme manga ?

Chie Shinohara  [1] et Kazuko Fujita [2] sont pour moi deux références majeures qui m’ont inspirées. Sinon, dans mes lectures actuelles, ce qui m’a récemment impressionnée, c’est Thermae Romae, de Mari Yamazaki.

Comment naît un projet de manga ? De quoi partez-vous pour inventer une histoire ? D’un personnage, d’une situation, d’un cadre ?

Cela peut partir soit d’un personnage que j’aurais envie de dessiner, soit d’un thème qui me tient à cœur, sur lequel j’aurais envie de travailler. Par exemple l’architecture pour Room Paradise.

À partir de cette base, comment se passe le travail de lancement d’une série ? Travaillez-vous de votre côté, de manière personnelle, ou bien cela se fait-il à partir d’échanges avec votre éditeur ?

Le processus le plus classique, c’est que je travaille sur la nouvelle série, en profondeur, avant de la proposer à l’éditeur dont j’attends ensuite le feu vert. Les échanges se font sur cette base-là. Jusqu’à présent je n’ai par exemple jamais travaillé sur une idée ou une proposition, de thème ou autre, provenant de ma rédaction.

À partir de l’idée première, comment prévoyez-vous ou anticipez-vous le développement de l’histoire ? Connaissez-vous d’emblée les grandes étapes de l’intrigue ou vous laissez-vous parfois déborder par vos personnages ?

J’ai dès le départ une idée précise d’où je veux aller. Mais cela n’est posé que globalement : dans les détails, évidemment, il y a du mouvement. En revanche, la chute, elle, est présente dans mon esprit dès le début d’une intrigue et guide la conduite de l’ensemble.

Dans Playboy Café, le dénouement est, fait rare chez Aya Oda, plutôt amer
©2006 by Aya ODA All rights reserved / Soleil Manga

Dans Playboy Café, notamment, cela m’avait frappé : on trouve une définition du « petit diable » en ouverture de la série, reprise lors du dénouement, avec une fin assez cruelle, l’une des rares de ce type chez vous d’ailleurs, loin du « happy end » habituel.

C’est vrai. D’ailleurs, par principe, je ne m’oblige jamais au « happy end » et je garde en tête la possibilité de fins plus amères. Mais dans les faits, effectivement, je dois bien avouer que je préfère le « happy end » et que ce genre de dénouement est c’est celui pour lequel j’opte la plupart du temps.

Les cadres posés, les milieux dans lesquels les héros évoluent sont souvent très forts et typés : café, mondes de la mode, de la musique, de l’architecture. Pourquoi ces choix, quels avantages ont-ils à vos yeux pour raconter vos histoires ?

En fait, ces cadres constituent à mes yeux des bases solides, fermes, identifiables, qui me servent à faire évoluer les personnages de manière claire. Cela forme un support pour l’action qui me permet de mettre en scène les relations entre les personnages. Cela me semble bien plus efficace et porteur que de voir les personnages agir, se mouvoir, n’importe où, dans des cadres neutres ou interchangeables, sans appui en quelque sorte pour vivre leur histoire.

Après, si l’on regarde au cas par cas, tous ces cadres constituent autant d’univers qui m’intéressent, au minimum, ou me passionnent franchement. C’est une nécessité pour moi, dans la mesure où chacun d’entre eux implique que je me documente abondamment en amont de la série. Il faut donc que ce soit quelque chose qui, d’une manière ou d’une autre, me tienne à cœur.

Comment cela s’est-il passé pour l’architecture du coup, cadre premier de Room Paradise ?

J’ai travaillé à partir de livres pour une documentation globale, à partir d’Internet, davantage dans le détail, pour ce qui est visuel. Et puis, comme d’autres fois déjà, je suis allée à la rencontre de professionnels pour voir comment cela se passait en interne, dans ce milieu particulier, découvrir s’il y avait des choses spécifiques que je pouvais récupérer pour mon histoire. Il ne s’agit pas du tout de gens qui pourraient faire partie de mon entourage, au contraire : c’est à chaque fois l’occasion de rencontrer des environnements et des gens nouveaux. J’y tiens beaucoup.

Dans Trop jeune pour moi, une réelle différence d’âge sépare d’abord les deux héros : une jeune femme sort avec un lycéen !
© 2010 Aya ODA / Shogakukan Inc. / Soleil Manga

Vos couples sont construits sur des différences initiales très fortes, en termes de statut, de reconnaissance ou de réussite sociale, ou même d’âge. Quel sens cela a-t-il pour vous ?

Construire la relation à partir de deux personnages diamétralement opposés, cela me procure une véritable marge de manœuvre. Ce qui m’intéresse en premier lieu, c’est de dessiner le rapprochement. L’écart, la différence, a donc avant un aspect pratique en termes narratif pour moi.

D’ailleurs, sur le plan narratif, dans vos mangas, on observe souvent comme déclencheur de l’action, une forme affirmée de travestissement. Celui-ci peut être physique, mais il est aussi souvent moral (changer de comportement pour se conformer à un modèle qu’on choisit, mais qui ne nous ressemble pas nécessairement). Est-ce un élément essentiel de votre dynamique narrative ?

Effectivement, c’est un élément structurel fondamental. Pour comprendre cela, il faut savoir qu’au Japon, il n’est pas facile pour une femme de montrer qui elle est vraiment. Dans mes séries, j’aime parler de jeunes filles – à travers l’amour bien évidemment, mais à un moment, cela constitue presque un prétexte – qui parviennent à s’assumer et à montrer qui elles sont vraiment. Pour moi, cela s’inscrit dans cette perspective qui conduit une jeune femme à s’assumer publiquement, face aux autres, comme affranchie du poids de leur regard.

D’ailleurs, j’ai le sentiment qu’il y a une évolution dans l’œuvre. Au début, on avait plutôt des jeunes filles qui poursuivaient des garçons (Playboy Café, Lovey Dovey), alors que maintenant nous sommes davantage en présence de garçons assez sûrs d’eux et de leurs sentiments et qui cherchent à conquérir les héroïnes plutôt fuyantes dans un premier temps (Trop jeune pour moi ?!, Avoue que tu m’aimes). Partagez-vous cette remarque sur une évolution des relations entre filles et garçons dans vos œuvres et si oui à quoi cela correspond-il selon vous ?

Au fil de l’oeuvre, les personnages féminins grandissent, et pensent à leur vie avant de penser romance
© 2011 Aya ODA / SHOGAKUKAN Inc. / Soleil Manga

On peut en effet observer une telle évolution dans mes intrigues et dans le comportement de mes personnages féminins ! Mais cela est en grande partie dû au changement de lectorat visé par mes œuvres. Mes histoires actuelles ne s’adressent pas au même public que celle que j’écrivais au début de ma carrière. Mes lectrices sont aujourd’hui bien plus âgées qu’auparavant. Du coup les histoires de jeunes filles, sûres de leurs sentiments et qui y vont franchement, ce n’est plus possible pour elles, tout simplement ! À partir d’un certain âge, on a vécu un certain nombre d’histoires, et on peut avoir développé une forme de méfiance vis-à-vis de l’amour. C’est aussi pour cette raison que mes héroïnes, aujourd’hui, sont beaucoup moins entreprenantes que celles d’autrefois.

Concernant les personnages masculins, mes héros, j’ai moins le sentiment qu’il y ait eu une franche évolution : dès mes débuts, j’ai essayé de proposer des garçons décidés essayant de conquérir les jeunes filles !

(par Aurélien Pigeat)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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[1Importante mangaka ayant débuté dans les années 1980, Chie Shinohara est principalement connue pour une très longue fresque fantastique et historique qui entretient une forte parenté avec Thermae Romae de Mari Yamazaki : dans son Anatolia Story, manga aussi connu sous le titre Red River, l’héroïne, une jeune lycéenne japonaise, se trouve projetée dans l’antiquité hittite. Nous vous en parlions justement il y a quelques mois Ce manga fut publié par Shogakukan dans le Petit Comic, le même magazine que celui dans lequel Aya Oda est actuellement publiée, et valut à Chie Shinohara le Prix Shogakukan en catégorie shojo en 2001. Elle avait déjà été récompensée en 1987 pour Yami no Purple Eye, publié dans le Shojo Comic. Sa carrière a donc suivi la même évolution que celle d’Aya Oda.

[2Née en 1957, Kazuko Fujita est l’auteure d’un manga de sport, sur le volleyball, qui connut un réel succès au début des année 1990 : Makoto Call !, publié dans le Shojo Comic de Shogakukan et qui lui valut le Prix shojo de l’éditeur en 1992.

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