Bande Dessinée : Pas de « soldes monstres » ?

13 janvier 2005 5
  • Chaque année, c'est les soldes. Les consommateurs se ruent dans les boutiques pour acheter à moindre prix les articles que les détaillants n'ont pas réussi à vendre au cours de la fin de l'année écoulée. On dégage les stocks avant la saison nouvelle. L'habitude est tellement ancrée que les marchands de jouets se mettent aussi à vendre en janvier des articles à prix cassés. Certains éditeurs de livres d'art, comme Benedikt Taschen, font de même. Pourquoi pas les libraires de BD ?

Quelle bonne idée ne serait-ce pas là ? Nous avons tous passé le mois de décembre à acheter nos « basiques », les quelques nouveautés indispensables à notre appétit d’images, et puis les cadeaux pour porter « la bonne BD » auprès de nos proches et de nos connaissances. Face à l’afflux de nouveautés (sur plus de 2000 bouquins parus dans l’année, près de 800 paraissent entre septembre et décembre), bon nombre de bons livres « passent à l’as ». La « période des soldes » serait propice à un déstockage massif de la part des éditeurs, donnant une seconde chance à des livres rendus invisibles par la masse des publications, tandis que les bédéphiles qui constituent le cœur de la consommation du secteur achèteraient tout simplement plus. Or, cette « période des soldes » n’existe officiellement pas.

Des soldes déguisées.

Pourtant, des « soldes déguisées » existent sur le marché : La Collection Pirate lancée par Dupuis en début janvier, propose des ouvrages à 3€, certes brochés et dans une collection distincte de la série principale. Dans l’esprit de l’éditeur de Spirou, ces opérations (qui marchent très bien) sont des produits d’appel destinés à recruter de nouveaux lecteurs qui, découvrant une série par cet intermédiaire, reporteraient leurs achats sur la série régulière figurant dans le catalogue de l’éditeur. Par ailleurs, certains points de vente - hors des circuits classiques : grandes surfaces et librairies- vendent des nouveautés récentes à prix cassés. Les éditeurs ne parlent pas volontiers de ce secret de Polichinelle. Il s’agit d’une pratique hypocrite qui a cours depuis longtemps et qui porterait sur le recyclage des « invendus ». Les albums sont parfois si neufs que l’on se demande s’ils ont été jamais distribués. Un circuit « occulte » qui provoque régulièrement des coups de gueule de la part des librairies comme des auteurs. Tous les éditeurs ne la pratiquent pas, du moins officiellement.

Le Prix du livre. Unique ?.

Ce sont pourtant des pratiques que la loi interdit. Depuis la promulgation de la Loi Lang, voici près de vingt ans, il est rigoureusement interdit au libraire de consentir une ristourne de plus de 5% au client. La solde ne peut intervenir qu’au bout d’une période à peine inférieure à un an et doit faire l’objet d’une annonce, l’éditeur étant par ailleurs obligé d’en avertir l’auteur. Les associations de libraires, comme l’Association des Libraires de Bandes Dessinées ont d’ailleurs en leur temps gagné plusieurs procès contre des enseignes de la grande distribution afin de leur imposer le respect de la loi. Même sur le net, des libraires comme Amazon ou BDNet ne dérogent pas. Cette mesure, dit-on, aurait préservé le réseau de la diffusion du livre en France, et celui de la librairie spécialisée de BD en particulier et par conséquent les petits labels de l’édition.

Il y a un certain nombre de raisons pourtant pour que cela change. Les ventes en librairie, sauf chez certains labels dont la diffusion est très restreinte, ne sont jamais faites « à compte ferme ». Le libraire a la faculté de rendre à l’éditeur les ouvrages restés invendus et qui restent en surnombre dans son stock. En compensation, le libraire s’engage à conserver en stock ses ouvrages pendant un certain temps, fixé souvent à trois mois. Or, dans les faits, les livres retournent de plus en plus vite. Certains mêmes ne sortent jamais des colis. Cette pratique pèse de plus en plus sur la gestion des éditeurs et s’avère parfois funeste pour certaines collections.

Enfin, pour les régions frontalières à la Belgique -où ce prix unique n’existe pas en raison de l’hostilité historique des éditeurs de BD à cette mesure- le problème est encore plus aigu : les libraires spécialisés belges pratiques couramment le prix cassé. La plupart des librairies bruxelloises pratiquent un rabais de 20% et il n’est pas rare qu’une grande surface ne vende pas une BD très notoire (Astérix, par exemple) à prix coûtant.

Une « Journée de la BD » ?

Dès lors, la question mérite d’être posée : Pourquoi ne pourrait-on pas mettre en place, pendant une période de six semaines, régie par un arrêté préfectoral, une période de solde où les libraires pourraient déstocker les invendus de la dernière saison ? Elle pourrait coïncider à un projet de la section BD du Syndicat National de l’Edition, une Journée de la BD pendant laquelle toute la Francophonie multiplierait des événements à l’exemple d’autres opérations menées par la profession comme le « Mai du livre d’art ». Une idée à laquelle le directeur du Festival d’Angoulême, Jean-Marc Thévenet, est résolument hostile. En effet, à ses yeux, c’est Angoulême qui est le moment privilégié de l’année pour la BD. Un état de fait face auquel les éditeurs de BD aimeraient cependant proposer une alternative.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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5 Messages :
  • > Bande Dessinée : Pas de « soldes monstres » ?
    17 janvier 2005 22:44, par Fercocq Lothaire

    Précision concernant la loi Lang : une remise supérieure à 5% peut être consentie :"Art. 5 Les détaillants peuvent pratiquer des prix inférieurs au prix de vente au public mentionné à l’article 1er sur les livres édités ou importés depuis plus de deux ans, et dont le dernier approvisionnement remonte à plus de six mois". Les soldes sont possibles, mais ne seront constituées que de livres relevant de l’erreur de gestion (pas de retour possible, pas d’autorisation exceptionnelle de retour obtenue.....).Reste au libraire , pour faire des soldes sur des titres importants, la possibilitée de commander des ouvrages avec une échéance importante (6-7 mois, par exemple.....), de les stocker, et de les mettres en vente au bon moment, avec une remise.

    Bien à vous.

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    • Répondu le 17 janvier 2005 à  23:55 :

      Votre précision est bienvenue. Mon article n’est pas du tout orienté contre la Loi Lang. Il évoque juste une hypothèse : Pourquoi ne pas appliquer à la BD la dynamique commerciale que permettent les soldes ? Les soldes, dans les fringues, concernent aussi bien les enseignes de grande distribution que les boutiques de créateurs. Elles répondent à une nécessité sociologique et économique, celle de permettre à une population qui n’a pas les moyens d’accéder, à un moment précis (et réglementé) de l’année, à des articles à moindre prix. Et, au passage, de dégager les invendus.

      Certains ne l’ont peut-être pas compris ainsi, mais mon analyse consistait à démontrer que, d’une certaine manière, le prix unique avait un peu de plomb dans l’aile : avec des actions commerciales qui « repackagent » des albums pourtant au prix courant en librairie, dans un format qui permet de casser le prix (Exemple : La collection Pirate de chez Dupuis) ; avec un marché européen sur lequel, comme c’est le cas en Belgique, la Loi Lang n’agit pas uniformément et où les ouvrages sont vendus à prix réduits avec des écarts très importants ; enfin –et je lève là un tabou qui peut déranger- certains éditeurs pratiquent depuis belle lurette des soldes discrètes dans des circuits de bouquinistes, afin d’écouler leurs stocks en violation complète de la Loi Lang. Je fais là un constat ; je ne dénonce personne, ce n’est pas mon affaire.

      Enfin, au moment où le Syndicat National des Editeurs met en place une « Journée de la BD » avec une grosse promotion à la clé, je vois bien là une « fenêtre de tir » pour un déstockage massif, évidemment réglementé et réfléchi, sans léser ni les intérêts des libraires, ni ceux des éditeurs et encore moins ceux des auteurs, alors même que la production augmente dans des proportions considérables (env. +35% cette année).

      Je dis : ouvrons le débat. C’est peut-être là le début d’une nouvelle pratique qui permettrait à la BD –quelle qu’elle soit- de gagner des nouveaux lecteurs.

      Bien cordialement,

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      • Répondu par Captain Caverne le 18 janvier 2005 à  14:46 :

        Autre point non mentionné dans cet intéressant article : les marges plus que confortables dégagées par les libraires. 25% est un strict minimum, et on parle plus de 35-40%... On comprend dans ces conditions pourquoi les libriaires eux-mêmes appliquent le rabais de 5% à nous, clients. Ils sont dans tous les cas loin d’être perdants (en plus donc des avantages déja mentionnés, comme la reprise des invendus).
        Si une déréglementation totale serait à mon sens brutal, repenser la loi Lang, où tout du moins ses champs d’applications, serait déja une bonne chose, et l’idée d’une "période de soldes" est pas mal du tout ! Où pourquoi pas la mise en place d’un délai avant que le prix d’un titre ne baisse de manière sensible (au bout d’un an par exemple) ?

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        • Répondu le 18 janvier 2005 à  16:40 :

          Les marges des libraires ne sont pas si confortables que cela. Dans d’autres secteurs (ameublement, habillement,...), elles sont bien plus grandes. En outre, le libraire a une obligation de service vis-à-vis du client, qui est de lui offrir le plus large choix possible, tout en ayant la compétence pour le conseiller, ce qui n’est pas évident au regard de la multiplication des genres en librairies, et des mangas en particulier et de la capacité de stocker limitée par l’argent (il faut investir dans du stock) et la place. Ne l’accablons pas, donc : c’est loin d’être un métier facile.

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    • Répondu le 18 janvier 2005 à  20:48 :

      Il faudrait aussi alors modifier le contrat d’édition qui lie les éditeurs et leurs auteurs, et qui signale bien souvent que ces derniers ne peuvent prétendre à des droits d’auteurs en cas d’ouvrages soldés.

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      • Répondu par Didier Pasamonik le 19 janvier 2005 à  09:00 :

        Je ne suis pas sûr que vous ayiez raison. Les contrats d’auteurs précisent souvent que le droit d’auteur est indexé sur le prix de vente hors taxes (PPHT) et que l’éditeur fixe lui-même le prix de vente de l’ouvrage. Dès lors, il suffit d’en informer l’auteur. Si tout est fait en transparence, où est le problème ? Cela dit, un avenant peut toujours être ajouté au contrat au besoin. Ce n’est pas la plus grosse contrainte, sauf évidemment l’administration que cela implique pour l’éditeur.

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        • Répondu par sphinx le 20 janvier 2005 à  02:11 :

          une bonne alternative serait de faire un sorte de gamme platinium comme pr les jeux videos, ou on vendrait a prix reduits au bout dun certain temps les bd ki ont ete vendues par exemple a plus de 50000 exemplaires ...

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          • Répondu par François T le 10 janvier 2007 à  11:04 :

            Moi j’aimais bien les magasins comme Maxi-Livres, où l’on pouvait trouver des albums à petits prix surtout les derniers temps où l’on trouvait des tirages de tête assez anciens neufs (Blake et Motimer, harry Dickson, Ric Hochet, Schtoumpfs...) à des prix plus qu’intéressants, certains titres ont même été bradés à 50 % les derniers jours.
            Dommage que maxi-Livres ait fermé ses enseignes, je me demande ce que sont devenus leur stock lorsque l’on voit dans des sites de ventes aux enchères en ligne ces mêmes tirages encore sous blister à des prix plus élevés... des petits malins auraient t’ils eu l’idée de se remplir les poches au dépend de ceux qui ne connaissaient pas l’info...

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  • > Bande Dessinée : Pas de « soldes monstres » ?
    26 janvier 2005 16:07, par briographe

    Je ne crois pas que cette idées de soldes du livre soit une bonne idée

    En France, la "loi Lang" réglemente le prix du livre : l’éditeur fixe un prix que le détaillant doit respecter, en proposant un prix public entre 95% et 100% du prix éditeur.
    L’intérêt de cette loi est multiple. En premier lieu, elle favorise les "petits" libraires. A l’évidence les grandes surfaces (généralistes ou spécialisées) aimeraient pouvoir vendre les livres à prix réduits. Elles n’y sont pas autorisées, ce qui permet aux petits libraires de pratiquer les mêmes prix que les grandes surface, à 5% près.
    Si bien qu’il existe toujours un réseau important de librairies, alors que les épiciers sont une espèce en voie de disparition.
    Ce n’est pas la seule conséquence de cette loi. Il y a aussi un effet positif pour les petits éditeurs : au lieu d’attirer leur clientèle par des bas prix, les grandes surfaces spécialisées ont été obligées de forger leur attractivité (pardon si c’est un néologisme) sur la richesse de leur catalogue disponible en rayon.
    Autorisez les libraires à proposer des remises, et demain des hard discounters du livre apparaîtront, qui se contenteront de mettre en rayon des gros tirages à prix remisés. De nombreux lecteurs se détourneront alors des librairies classiques (même spécialisées) et n’auront plus jamais l’opportunité de ’flasher’ sur un bouquin rencontré par le hasard du feuilletage sur place, ou proposé par les conseils avisés du libraire.
    Il est déjà difficile aux petits éditeurs de faire valoir leur production... si demain les libraires sont remplacés par des marchands de livres plus intéressés par la rotation des stocks que par le contenu des bouquins, c’est le public qui y perdra.

    A présent, sur l’idée de soldes du livre...

    On sait, dans les autres domaines (l’habillement par exemple), que le solde n’a pas d’effet sur les volumes de vente. Il modifie le comportement de l’acheteur, le poussant à repousser certains achats et à anticiper d’autres achats. Bref, le solde perturbe la saisonnalité des ventes mais n’a aucun effet sur le volume des ventes.
    Nombreuses sont les personnes qui ont à ce point modifié leurs habitudes d’achat, qu’elles concentrent l’essentiel de leurs achats pendant les soldes.

    Pensez-vous vraiment que cela puisse être positif au monde du livre ?
    Il me semble que les seuls qui pourraient y trouver avantage sont les grandes surfaces. Pour tous les autres : auteurs, éditeurs, libraires, bouquinistes... ce pourrait être un coup fatal.

    Quant au consommateur (le lecteur)... entre l’accès gratuit aux bibliothèques municipales et les bouquinistes, il bénéficie déjà de suffisamment de sources gratuites ou à bas prix de lectures pour que des soldes du livre ne soient pas une nécessité.

    Mais au fait... quelle est la situation chez nos voisins européens où le prix du livre n’est pas protégé ? Y a t-il des soldes ? Les libraires s’en sortent-ils ?

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