Bartleby, le scribe - Par Jose-Luis Munuera - Dargaud

13 mai 2021 0
  • Et si l'on disait non ? Adaptation réussie d'un roman d'Herman Melville mettant en scène un employé qui décide de s'opposer à tout et à tous. À l'heure des nombreuses adaptations littéraires en BD (trois pour 1984 d'Orwell cette année !), "Bartleby" méritait bien la sienne. C'est le défi relevé brillamment par J-L Munuera.

À l’origine se trouve une nouvelle, Bartleby, le scribe, une histoire de Wall Street, écrite par Herman Melville, l’auteur de Moby Dick. Que raconte-t-elle ? Pour ne pas ennuyer ceux qui ont lu la nouvelle ou vu une des nombreuses adaptations cinématographiques ou théâtrales, ni en dévoiler trop à ceux qui la découvrent, on « préférera ne pas » en dire trop : c’est l’histoire d’un type… Qui dit non à toutes les requêtes, ou plus exactement qui préférerait ne pas les exécuter (c’est le fameux « I would prefer not to » rendu ici par « Je préférerais pas »).

Bartleby, le scribe - Par Jose-Luis Munuera - Dargaud

Cet homme, c’est Bartleby, un petit scribe donc, embauché dans un cabinet notarial new-yorkais, rue de Wall Street (ce qui a son importance) dans les années 1840-1850 et qui, très rapidement, refuse peu à peu de faire tout qu’on lui demande introduisant un grain de sable dans le fonctionnement du cabinet. Son chef, et aussi narrateur, ne sait trop que faire, pris entre la nécessité de faire tourner sa boutique (il le paie, enfin !), et un attachement grandissant à ce scribe atypique, qui refuse vraiment tout : vérifier les copies dans un premier temps, puis obéir à tout ce qui lui est demandé comme sortir chercher un document, puis sortir tout court et même, au final, quitter les lieux une fois les bureaux déménagés.

C’est tout l’ordre social et toute la machinerie capitaliste naissante qui se trouvent ainsi remis en cause. Bartleby passe dorénavant l’essentiel de son temps à regarder le mur (on y revient) qui bouche la vue par la fenêtre. C’est donc une histoire simple en apparence mais extrêmement profonde à la fois, avec un fort potentiel comique ou absurde, aux interprétations possibles multiples, ce qui fait tout l’intérêt de ce texte. Bartleby est-il un fou, un asocial, un militant adepte de la désobéissance civile, tout cela à la fois ?

De cet excellent matériau littéraire, Munuera a su tirer une adaptation remarquable : dialogues ciselés, en partie empruntés au texte original ; dessins soignés, à la limite de la caricature en ce qui concerne les personnages, et notamment les assistants bourrus au physique judicieusement étiré, ne rêvant que de chasser le malotru ; mise en page nerveuse, alternant intérieurs des bureaux et extérieurs new-yorkais verticaux aux tons et couleurs plutôt sombres et oppressants ; planches au découpage varié, pleines pages, voire doubles pages.

Munuera est à la fois proche du texte original, repris le plus souvent, mais sait aussi s’en affranchir. Là où Melville fait du patron de Bartleby le seul narrateur de la nouvelle, Munuera commence par une sorte d’introduction montrant un autre écrivain, Thoreau, considéré comme un des premiers écologistes, auteur de La Désobéissance civile et contemporain de Melville, glisse ensuite des discussions avec un proche, qui fait un peu office de voix off, fait des allusions à notre présent (comme ces fameuses fraises hors saison. « C’est le progrès », mais « c’est néanmoins contraire aux lois de la nature »). Tout cela contribue à rendre le récit dynamique et parfaitement contemporain, sans trahir l’œuvre originelle. Traduire, c’est trahir, adapter aussi, le tout étant de trahir fidèlement !

Le travail éditorial est tout aussi réussi. Sur la jaquette, Bartleby nous tourne le dos, seul, mais au milieu d’une foule, tournant le regard vers… (il vous faudra ôter la jaquette pour le découvrir sur la couverture cartonnée, ce qui est pour le moins bien vu, tout comme cette numérotation latérale et non en bas de page. Rien n’est habituel ici).

On connaissait le travail collaboratif de Munuera dans plusieurs séries (Merlin avec Sfar, Nävis avec Buchet et Morvan ; plusieurs tomes de Spirou avec ce même Morvan) et son intérêt pour les histoires imaginées et l’imaginaire, pour lequel il a d’ailleurs reçu un prix en 2012. Il s’aventure ici avec bonheur sur le terrain de l’adaptation littéraire, projet qui a couru sur trois ans, comme l’auteur l’indique lui-même.

Une BD qui réjouira l’œil et l’esprit et qui donne envie de lire ou relire le texte original de Melville, une merveille littéraire de 50 pages seulement. On ne pouvait espérer mieux.

(par Philippe LEBAS)

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