Catel et Bocquet : "Kiki fait partie de l’imaginaire collectif, comme le poster de Che Guevara"

19 avril 2007 1 commentaire
  • Catel et Bocquet ont mis leur talent en commun pour nous dresser le portrait de la muse de Montparnasse: Alice Prin dite Kiki de Montparnasse. Ce somptueux roman graphique est une porte ouverte vers les mondes de la peinture, du cinéma, de la chanson et de la littérature. Il a nécessité plus de trois ans de recherches pour proposer un ouvrage essentiel, un passionnant roman d'amour, hymne à la liberté et à la création.

Vous avez voulu dépeindre le milieu artistique qui était en ébullition à Paris dans les années 20, pourquoi vous êtes-vous centré sur le personnage de Kiki et ne pas avoir proposé plusieurs albums plus courts mais présentant d’autres personnages ?

Catel : Kiki fait partie de l’imaginaire collectif, tout comme le poster de Che Guevara, elle fut une femme émancipée qui a traversé l’époque en y laissant une forte empreinte. Lui consacrer plusieurs albums eût pu semblé peut-être disproportionné, malgré l’importance qu’elle a pu exercer parmi les artistes qu’elle fréquenta.

Bocquet : Nous avions aussi le souci de réaliser un roman graphique et non un feuilleton ! On voulait un pavé, le type d’ouvrage qu’il n’est pas possible de lire en une soirée. Nous souhaitions gommer la contrainte du 48 pages couleurs.

Est-ce pour cela que vous publiez chez Casterman sous le label Écritures ?

C : Exactement, l’aspect "écriture" se retrouve jusque dans mon graphisme que j’ai voulu plus instinctif, plus libre, plus rapide. J’ai donc dû trouver un nouveau système graphique qui me permettait d’honorer ses options ; de plus, il fallait aller vite afin de publier cet album dans des délais raisonnables.

Étrangement votre dessin semble plus abouti que sur votre série précédente, Lucie

C : C’est certainement dû à la rapidité qui a porté ce projet, j’ai été à l’essentiel. Cela a aussi été facilité par le fait que l’album a été dessiné dans la continuité de l’action ; j’ai ainsi réalisé les pages sur l’enfance d’Alice en utilisant mon style habituel, plus sage, plus innocent. J’ai ensuite abordé un style plus noir, mon trait s’économise et devient plus violent suivant en cela l’évolution de notre personnage.

B : Comme le souligne Catel, son graphisme n’est d’ailleurs pas loin de celui de l’École de Paris dont on parle, proche du trait de Van Dongen. Il y a une vraie filiation dont certains autres dessinateurs modernes ont pu se revendiquer, comme Sfar quand il évoque Pascin.

Catel et Bocquet : "Kiki fait partie de l'imaginaire collectif, comme le poster de Che Guevara"

C : J’ai également dû trouver une charte graphique qui me permettait de représenter tous les personnages historiques que Kiki croise. J’ai été bien aidé en cela par la visualisation de nombreux films ainsi que par la consultation d’une multitude de documents iconographiques.

Face à un tel destin et à une telle masse d’informations, comment avez-vous fait pour établir une dramaturgie qui ne ressemble pas à un maelström d’événements ?

B : On a rapidement décidé de nous recentrer sur l’histoire d’amour que vécurent Kiki et Man Ray, Kiki fut une grande amoureuse et cet épisode de sa vie reste certainement le plus important pour elle. C’est vrai que la tentation aurait pu être, avec le casting dont on disposait, de faire une espèce de bottin mondain, d’abuser du "name dropping". mais on s’est vite dirigé vers une évocation de la relation amoureuse unissant ces deux caractères éminemment interessants. Pour les plus curieux, ils trouveront à la fin de l’ouvrage un glossaire des différents intervenants.

C : Nous avons réalisé un vrai travail d’historien, j’ai ainsi recueilli de nombreux témoignages, je me suis rendu sur les lieux de l’action. J’ai eu beaucoup de difficultés pour représenter Kiki tant elle changeait régulièrement d’aspect, de coiffure ou de poids.

Pourquoi ce parti-pris de ne pas représenter la réalité sociale de l’époque qu’elle traverse, hormis le côté artistique ?

B : Elle a vécu la Première Guerre mondiale de très loin, d’autant que ces événements n’ont pas eu grande incidence sur sa vie. Elle était encore trop jeune pour en ressentir les effets, elle arrive à Paris à la fin des troubles. elle va juste profiter de cette frénésie fulgurante des années folles à l’issue du conflit. Le mouvement Dada et le surréalisme sont des ruptures brutales de la civilisation d’avant-guerre. Durant les années 30, Kiki est chanteuse et part faire des tournées en Allemagne, elle devient une sorte de reine du show business.

C : Dans ses mémoires, elle ne parle jamais de sa vie sociale, ses grandes histoires restent l’art et l’amour. Pendant l’Occupation, elle passe le plus grand de son temps avec son amant de l’époque, un plombier qui la battait, à l’Ile Bouchard, près de Chinon. Nous n’avons pas évoqué ces événements car on se serait éloigné de notre idée de base, à savoir ses relations avec Man Ray.

On a l’impression que vous avez voulu l’épargner en n’évoquant pas ou peu la misère, la violence ou sa dépendance à la drogue

B : C’est volontaire, nous n’avons pas voulu faire "grandeur et décadence" d’une artiste. Le plus important furent ses années de gloire, de création ; voir comment elle a pu marquer l’histoire de l’art. Ce qu’il faut retenir de Kiki est qu’elle fut une égérie.

Certaines scènes de l’album sont remarquables, comme la rencontre de Kiki et Man Ray au cinéma. Quelle est la part de réalité dans ce moment de grâce ?

B : On sait que la première fois qu’ils se sont rencontrés, ils sont allés au cinéma ; man Ray en parle dans ses mémoires.

C : Quant au film projeté, on a fait notre enquête en recoupant les dates de sortie des films ; on a tranché pour Foolish Wifes d’Erich Von Stroheim. Tout concorde pour qu’il ait pu être vu à cette date par nos deux amoureux.

B : Man Ray explique qu’il lui a pris la main. On a vu ce film je ne sais combien de fois pour en extraire les scènes et dialogues marquants et les introduire avec justesse dans l’histoire. Cette phase du travail est super excitante. Ces scénes servent aussi à définir le caractère des personnages, même si elles ne sont pas toujours réellement déroulées. Il en va ainsi de la partie d’échec entre Duchamp et Man Ray, une interprétation de notre part mais qui est tout à fait plausible. Pour moi, écrire Kiki, c’était aussi utiliser toute l’expérience acquise dans l’écriture de mes romans sur une bande dessinée. J’avais fait de la BD auparavant avec Arno ou Stanislas, mais cette fois-ci je voulais réellement créer un roman graphique. De plus, je voulais tenter l’expérience de collaborer avec une femme, travailler sur un sujet féminin. Quand je vois des bandes dessinées d’auteurs masculins avec des héroïnes, je suis rarement convaincu par la psychologie des personnages.

Catel & Bocquet.

Avez-vous eu l’occasion de pouvoir écouter les disques enregistrés par Kiki ?

C : Hélas non, nous sommes d’ailleurs très frustrés sur ce plan là ; nous avons fait de longues recherches mais en vain. On aurait bien aimé réaliser aussi un album cd comme j’avais pu le faire avec Edith Piaf pour les éditions Nocturne. On sait que ces enregistrements existent, alors on lance un appel à d’éventuels collectionneurs qui posséderaient ces trésors !

Comment avez-vous abordé la représentation graphique des nombreuses scènes de nu sans tomber dans l’érotisme facile ?

C : Je me suis empêché de dessiner des scènes plus crues, j’aurais volontiers été dans l’érotisme plus violent mais, une fois de plus, on serait sorti du contexte. Quant à ma façon de représenter la nudité, le but était de dessiner le corps de Kiki comme celui d’un modèle sans trop l’idéaliser, comme une page blanche qui inspirait les artistes.

B : Voilà une autre raison pour laquelle je ne pouvais mener ce projet à bien qu’avec une auteure. Catel y a amené toute sa sensibilité, son intelligence, sa pudeur. Un tel livre aurait pu basculer facilement dans la pornographie ou le sordide avec quelqu’un d’autre.

(par Erik Kempinaire)

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Lire la chronique de l’album

Lire les notices sur Kiki de Montparnasse et Man Ray sur Wikipedia.

Illustrations (c) Catel, Bocquet & Casterman
Photo (c) Nicolas Anspach

 
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