Charlie Adlard : « Travailler dans le format franco-belge me procure un très grand plaisir ! »

28 janvier 2020 2 commentaires
  • Alors que le dernier album de {Walking Dead} paraît en français chez Delcourt, nous revenons avec son dessinateur sur le diptyque de "Vampire State Building" qu’il a réalisé chez Soleil, dans un format franco-belge, sur un scénario de Patrick Renault et d’Ange.

Charlie Adlard : « Travailler dans le format franco-belge me procure un très grand plaisir ! »De qui est venue l’idée de réaliser une série au format européen ? Était-ce une requête de votre éditeur français ?

Non, cela provient à la base d’une envie personnelle, car j’aime vraiment ce qu’on appelle en français « la bande dessinée » [1]. J’ai toujours voulu travailler dans ce registre. Et même, d’une manière générale, je voudrais travailler davantage encore pour le marché français ! J’aime le format de la BD franco-belge, j’aime ce que les auteurs y réalisent, j’aime les possibilités qu’il renferme et ce qu’il y a moyen d’en faire. J’aime avant tout sa qualité : j’ai le sentiment que vos bandes dessinée sont réalisées avec plus d’amour, plus d’attention et de détails que sur le marché américain. Travailler sur ce format me procure donc un très grand plaisir !

J’imagine que cela ne vous a pas demandé un trop grand travail d’adaptation car vous avez déjà travaillé avec ce format ?

C’est exact, j’avais réalisé le tome 5 de la série multi-dessinateurs Corpus Hermeticum, avec Le Souffle du Wendigo. Cela remonte pourtant à près de dix ans, et je n’ai malheureusement pas eu l’occasion d’en refaire car Walking Dead m’a complètement accaparé. Ce premier album franco-belge ne devait représenter qu’un simple coup d’essai, il a pourtant marqué pour moi le début d’une vraie relation de long terme avec Soleil.

Le premier tome est paru dans un plus grand format en noir et blanc.

Aviez-vous exprimé des envies particulières vers votre éditeur Soleil ?

Non, pas particulièrement, nous sommes toujours restés en contact en dépit du grand chamboulement dans ma vie qu’a été Walking Dead. Mon éditeur chez Soleil est un jour arrivé avec ce récit de Vampire State Building, et je dois avouer que j’ai immédiatement adoré ce titre et ce qu’il pouvait représenter. Cela donnait déjà un excellent avant-goût du contenu, tout en exploitant un concept qui n’avait pas été exploité auparavant, j’étais emballé !

Vous n’avez pourtant pas tout de suite relevé le défi ?

Non, il a fallu attendre deux-trois ans avant que je puisse accepter. J’expliquais à Soleil que j’aimais vraiment beaucoup le sujet, mais qu’il devait le donner à un autre dessinateur car j’étais tant occupé avec mes comics que je ne pouvais vraiment rien faire d’autre. Mais ils n’en démordaient pas ! Il y a quatre ans, mon agenda s’est un peu allégé et j’ai été content de les appeler pour leur dire : « Let’s do it ! ». Bien sûr, j’ai dû travailler de manière sporadique car je ne pouvais pas arrêter Walking Dead. Toutes les trois-quatre semaines, j’avais donc un peu de temps à consacrer à Vampire State Building.

Un extrait du tirage collector N&B.
Le T2/2 est paru en novembre dernier.

Ce diptyque est divisé en chapitres, à la manière américaine, avec des césures assez nettes. Aviez-vous demandé aux scénaristes de maintenir ce rythme de réalisation ?

Non, d’emblée, ils étaient arrivés avec la moitié du premier livre, qui respectait déjà ce chapitrage. Puis, ils ont continué à me fournir le récit par petits pans de 3 à 6 pages, par séquence.

Ces césures qui forment des chapitres ont-ils pour but de publier également le récit aux USA ?

Bien entendu, nous souhaitons qu’un maximum de lecteurs puissent profiter du livre, mais je ne suis pas responsable des droits de diffusion (rires). Les deux livres ont avant tout été réalisé pour le marché français, et j’ai voulu réaliser le meilleur travail possible sans penser à sa publication au-delà du marché franco-belge.

Êtes-vous intervenu dans le déroulé de l’histoire, en faisant l’une ou l’autre remarque ?

Non, je suis trop respectueux pour me permettre d’intervenir ainsi dans le travail des autres. Je sais comme cela peut-être frustrant de recevoir un commentaire de scénariste vous indiquant comment vous devez travailler tel dessin alors que vous ne voyez pas comment le réaliser. Je ne veux pas indiquer aux autres comment ils doivent travailler alors qu’ils sont de facto experts en leur domaine. Et puis, de manière générale, si je n’avais pas trouvé que l’histoire était bonne, je ne l’aurais tout simplement pas dessinée !

Par son format, la BD franco-belge propose plus de cases que le comics. Cette autre façon de composer la page n’a pas été une difficulté pour vous ?

Non, je préfère d’ailleurs cette façon de raconter, que cela soit dans le nombre de cases ou le nombre de pages mais aussi par rapport aux comics que vous payez environ 5 US$ pour lire vingt-deux pages en dix minutes. En tant qu’auteur de comics, comme vous devez réaliser vingt-deux pages chaque mois, la tentation est grande de ne proposer qu’une seule grande séquence du récit et de broder autour, ce qui peut être frustrant pour le lecteur lorsqu’il s’en rend compte. C’est entre autres pour cela que je préfère le franco-belge qui propose un rythme de narration plus intense, avec plus de pages et un rythme de travail beaucoup plus faible par pages : la plupart des auteurs franco-belges réalisent un moyenne de cinquante à soixante pages par an, je pense, contre deux cents cinquante dans les comics. Beaucoup d’auteurs européens se sentiraient sans doute oppressés en travaillant sur le mode américain où ils ne peuvent pas placer la même substance dans chaque case.

Pour votre part, avez-vous abordé le récit différemment en vous disant que vous dessiniez pour le franco-belge ?

Je dessine toujours de la même façon à partir du moment où je pose mon outil sur le papier. Par contre, pour chaque livre, je réfléchis quel outil va le mieux convenir au récit. Vais-je employer les mêmes feutres ? Dans ce cas, Vampire State Building est le premier livre que j’ai réalisé numériquement.

Comment avez-vous approché cette nouvelle façon de travailler ?

Quelques-uns de mes amis auteurs français travaillent sur Cintiq, ce qui m’a beaucoup intéressé. Puis, j’ai vu chez un autre ami qu’il travaillait sur Philips, et j’ai trouvé que le travail était très beau, et l’outil particulièrement intuitif. J’ai donc sauté le pas. J’ai surtout essayé le numérique pour m’amuser sans imaginer que je pourrais réaliser un livre par ce biais. J’avais quelque peu utilisé Photoshop en son temps, qui était un outil très voire trop puissant, avec trop de possibilités. Néanmoins, cette expérience m’a permis d’entrer plus facilement dans le numérique, car il y a de nombreuses similarités entre les deux. Pourtant, j’ai trouvé que ClipArt Pro proposait des crayons et des feutres beaucoup plus réalistes avec un rendu plus naturel que Photoshop. Je me suis donc dit que je pouvais finalement réaliser un livre de cette façon.

Beaucoup d’auteurs qui passent du traditionnel au numérique se retrouvent parfois piégés à consacrer du temps à des détails qui ne se voient pas toujours sur le rendu final. Avez-vous eu le même problème ?

En effet, la tentation est grande de zoomer pour complément tel ou tel élément. J’ai essayé de pas être obsédé par cette démarche, même si je dois avouer bien honnêtement qu’il m’a parfois été compliqué de m’arrêter pour passer à la case suivante. Mais comme je travaillais sur une Cintiq de vieille génération, la résolution était bien moins bonne que sur un Mac, ce qui m’a sauvé de ce piège. Heureusement que mon ancien bureau n’était pas assez grand pour me permettre de travailler sur un plus grande Cintiq ! Je suis en train de faire construire ma maison avec un plus grand bureau, et lorsque nous déménagerons, je pourrais m’offrir une belle Cintiq 32 pouces 4K ! (rires)

Charlie Adlard
Photo : Charles-Louis Detournay.
Le dernier tome de Walking Dead vient de paraître aux éditons Delcourt.

Les deux livres de Vampire State Building sont parus dans un délai assez court de sept mois, j’imagine que vous aviez pris de l’avance pour relever ce challenge ?

Bien entendu, avec ce rythme de travail, j’avais demandé qu’ils attendent que je réalise un album et demi avant de publier le premier. Le tempo de l’histoire nécessitait une sortie assez proche des deux albums, et je voulais m’assurer de tenir le planning que nous avions validé ensemble. Je me rends bien compte que je suis dans une position très privilégiée, car Walking Dead m’a permis d’être confortable financièrement. Je peux donc m’assurer de disposer d’un peu de temps pour faire les choses comme je le désire plutôt que de me précipiter pour terminer un livre.

Alterner les deux productions avec ces techniques différentes vous a-t-il permis de revenir à chaque fois sur Walking Dead fort d’une nouvelle envie, après avoir profité d’une récréation ?

Désolé de pas éviter le cliché, mais dans mon cas, le changement était aussi sain qu’une séance de repos. Travailler sur Walking Dead était un véritable exercice physique, fait d’encre, de papier et de douleur. Cela m’a donc fait beaucoup de bien de changer complètement d’univers. Et je voudrais que le reste de ma carrière puisse continuer de cette façon, en mélangeant deux univers et deux façons de créer. Je ne veux pas être qu’un artiste travaillant en numérique, tout autant que je ne veux plus être un auteur travaillant uniquement en traditionnel. Et je veux continuer d’apprendre en numérique en m’essayant à d’autres types de stylos et de feutres pour me rendre compte du rendu que cela peut donner. L’avenir nous dira ce qu’il en sera !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Tous les visuels sont : © Éditions Soleil, 2019 – Adlard, Ange, Renault.
Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay.

[1NDLR : Charlie Adlard différencie les termes « comics » et « bande dessinée ». Ce dernier pour évoquer le format usuel franco-belge et ce qui l’entoure.

 
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2 Messages :
  • Ce serait bien d’y revenir pour de vrai au format franco-belge et pas pour que cet auteur. D’une manière générale, les éditeurs BD font trop dans le luxe : albums trop chers, papier glacé qui coûte plus cher et qui fatigue la lecture avec ses reflets, livres trop lourds car trop de pages, livres trop grands ou trop petits (pas pratiques à tenir). Les éditeurs ont tout essayé, c’est la foire et plus ça va, plus j’en viens à regretter l’ancien format standard. Certes 48 pages, c’était peu mais les livres n’étaient pas encombrants. Les premiers formats Delcourt étaient chouettes. Soleil aussi à ses débuts... Mais je regrette vraiment aujourd’hui la qualité papier des anciens Astérix. Ça nous manque ces albums moins tape à l’oeil de Dupuis, Novedi, Hachette, Dargaud, Lombard... Acheter une BD aujourd’hui, c’est dépenser plus de 15 euros pour un truc qui va prendre une place folle sur des étagères.

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    • Répondu par PATYDOC le 31 janvier à  07:07 :

      Le plus grave c’est que les éditeurs ne suivent pas leurs collections ni leurs formats - comme indiqué dans l’article ci-dessus d’ailleurs . On se met à des petits formats chers et difficilement lisibles parfois, qu’en plus on ne suit pas ( dupuis, lombard, Casterman, glénat, humanos, etc ).

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