Christophe Malavoy, Paul & Gaëtan Brizzi : « Avec "La Cavale du Docteur Destouches", on navigue dans un improbable historique tout en maintenance l’aspect fantasmagorique de l’écriture de Céline »

17 octobre 2015 0 commentaire
  • Un acteur et réalisateur français accompagné deux maîtres de l'animation décident de réaliser leur première bande dessinée en adaptant le périple autobiographique de Céline ! Une recette improbable, mais à la réussite spectaculaire !

En tant qu’acteur, mais aussi réalisateur et écrivain, qu’est-ce qui vous a attiré dans le style de Céline ? Sa truculence, qui va de pair avec votre attrait pour l’univers fellinien ?

Christophe Malavoy, Paul & Gaëtan Brizzi : « Avec "La Cavale du Docteur Destouches", on navigue dans un improbable historique tout en maintenance l'aspect fantasmagorique de l'écriture de Céline »Christophe Malavoy : Je pense qu’il y a une relation assez étroite entre Céline et Fellini. Pas étonnant d’ailleurs que ce dernier ait voulu porter à l’écran Voyage au bout de la nuit : un mélange de cauchemars, de fantasmagories, de rêves, etc. Céline me touche en tant qu’auteur, c’est pour moi l’un de nos plus grands poètes du XXe siècle : il a réussi à saisir la nature humaine dans sa complexité et sa noirceur, dans sa grandeur comme dans sa laideur, dans sa petitesse autant que dans sa connerie ! Il nous touche parce qu’il parle de ce que nous sommes au plus profond de nous : à vouloir espérer les choses tout en passant notre temps à les détruire, c’est le paradoxe des hommes.

Céline bousculait les clichés ?

Christophe Malavoy : Il dit la vérité, ce qui fâche forcément. Il n’y a pas qu’une vérité, mais en tant que médecin, il dispose d’un poste d’observation indéniable sur la nature humaine. Médecin des pauvres, il voit la misère, il la soigne et tente de l’endiguer. Imaginez-vous les dispensaires des années 1930 dans les banlieues de Paris, cette misère dont il disait : « Paillasson devant la ville sur laquelle on crache et on s’essuie les pieds, qui songe à elle ? » C’est d’une actualité brûlante !

N’oublions pas qu’il souffre depuis son retour de Flandres en 1914 : invalide du bras droit, commotion cérébrale. Puis il a cumulé toutes les maladies : en Afrique, il a attrapé le paludisme, la dysenterie, etc. Et de ses voyages sur les différents continents, il en a gardé la mémoire. Céline n’était rien d’autre qu’un chroniqueur, qui a raconté ce qu’il a vu, et on lui en a beaucoup voulu. Après avoir observé le désastre de la situation en Russie, il rapporte dans Mea Culpa ce qui est devenu le communisme : la misère effroyable dans laquelle vit le peuple, le délabrement que produit le pouvoir de Staline. Et il se fait taper sur les doigts par tous les communistes de France qui n’ont jamais mis un pied en URSS.

On ne peut pas non plus passer sous silence ses trois pamphlets antisémites. Sont-ce ces controverses qui vous ont attiré vers le personnage, derrière l’auteur ?

Christophe Malavoy : Non, ce qui m’intéresse, c’est d’aller à l’encontre des idées reçues, et de sortir de l’ornière du stéréotype. Les pamphlets de Céline sont l’arbre qui cache la forêt, et c’est la forêt qui m’intéresse. Sans les oublier, je ne peux réduire Céline à ses pamphlets, ce serait criminel pour la littérature d’enterrer Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit, ou les trois petits romans dont nous nous sommes inspirés et qui sont de petits chefs d’œuvres !

Concernant justement cette trilogie, qu’est-ce qui vous a justement motivé à vouloir l’adapter en bande dessinée ?

Christophe Malavoy : Ma première motivation était d’en faire un film, pour une fois plus réaliser quelque chose d’inédit car je ne supporte pas de refaire ce qui a déjà été fait. C’est une période de l’Histoire qu’on retrace difficilement, car on ne parvient pas en France à parler de nos travers, de nos mauvais choix. Rappelons que Céline fait partie de la majorité des Français qui sont antisémites à l’époque. Ne parlons pas des 175.000 résistants qui se sont démultipliés après le 6 juin 1944 !

Ce film que vous vouliez réaliser est tombé à l’eau ? Ce qui a vous poussé vers la bande dessinée ?

Christophe Malavoy : Cette production cinématographique est un gros investissement sur un sujet qui demeure délicat pour beaucoup. Et je me suis tourné vers la bande dessinée car l’univers célinien est très proche du dessin. La truculence de Céline donne une grande liberté aux dessinateurs de s’approprier le sujet, par sa rondeur, sa fantasmagorie de visions et de cauchemars, sans oublier sa sensualité. Ce mouvement perpétuel le prédisposait donc bien à la bande dessinée. De mon scénario du film, j’avais imaginé quelques séquences en animation. Et c’est comme cela que j’ai fait la rencontre des frères Brizzi. Constatant leur talent, je me suis rendu compte que tout le film devait se réaliser en animation, car l’évocation de l’univers célinien sera plus forte que la reconstitution historique !

Gaëtan Brizzi : De plus, les effets spéciaux actuels ne permettent pas toujours de dépasser un certain réalisme. Or le récit de Céline comporte des aspects hallucinatoires, des scènes ancrées dans le réel et des images presque baroques. L’animation permettait donc de traduire l’aspect fantasmatique visionnaire de Céline.

Paul Brizzi : C’est surtout pour cela que le projet de Christophe nous a séduit. S’il nous avait demandé une transposition réaliste de ce voyage authentique, cela nous aurait certainement moins intéressé. Des séquences comme celle du Rat de l’acteur Le Vigan nous ont permis également de délirer, et Céline comme d’autres grands littérateurs sont la meilleure inspiration pour des artistes tels que nous. Nous avons donc trouvé dans le scénario de Christophe tous les éléments pour en faire un grand film d’animation, mais n’était-ce déjà pas une bonne idée de faire d’abord la bande dessinée pour expliquer ce que pourrait donner le film potentiel ? Nous avons donc traité cette bande dessinée comme le story-board d’un film, dans un aspect graphique beaucoup plus poussé bien entendu.

Christophe Malavoy : Dès que l’on parle de Céline, beaucoup de personnes se fâchent ou s’énervent. Nous voulions donc montrer nos intentions : revenir sur les diverses facettes de Céline, sans vouloir atténuer ou masquer la réalité, mais sans non plus le réduire aux pamphlets, que l’on évoque d’ailleurs dans l’album.

Dans l’esprit des romans, vous avez maintenu Céline, au soir de sa vie, qui narre son périple. Cette prise de recul était-elle si importante à vos yeux ?

Paul Brizzi : Christophe voulait montrer Céline, perclus par la maladie, qui parle au lecteur pour expliquer cette partie de sa vie : il nous apostrophe, il digresse, et il nous emmène dans ce temps où il est parti avec sa femme et son chat sur les routes de France et d’Allemagne. C’est donc son point de vue, comme pour mettre les choses au point.

Gaëtan Brizzi : Selon moi, Céline nous raconte l’histoire du Docteur Destouches, lorsqu’il a foutu le camp de Paris.

Christophe Malavoy : Même s’il l’évoque déjà dans Mort à Crédit, cet aspect de la narration permet de montrer les relations entre Céline et sa mère, qu’il aimait beaucoup sans pour autant parvenir à la supporter. D’ailleurs, on retrouve dans l’album la phrase maîtresse de l’œuvre de Céline : « Ma mère, elle a tout fait pour que je vive, c’est naître qu’il n’aurait pas fallu ! » Il a tellement été déçu par l’humanité, son comportement, sa veulerie, etc. C’est ce qui l’attirait vers les animaux, ou les danseurs qui échappaient à cette lourdeur humaine.

Paul Brizzi : L’album tourne donc entre deux grands moments : lorsque Céline quitte sa mère, et le moment où il apprend qu’elle est morte.

Céline a déjà beaucoup été dessiné par Tardi chez Futuropolis. Comment vous êtes distancié de sa vision ?

Gaëtan Brizzi : Nous connaissions bien entendu le travail de Tardi, mais nous avons essayé de l’oublier pour nous focaliser sur le scénario de Christophe, et nous avons alors donné notre vision subjective des images que nous envoie Céline. Nous avons grossi le trait lorsque cela nous semblait opportun, afin d’aborder la caricature lorsque le texte et les personnages s’y prêtaient. Nous nous sommes particulièrement bien servis du personnage de l’acteur Le Vigan. Et le langage anar et « Audiard » de Céline méritait qu’on le brosse parfois à gros traits !

Quels ont été les codes de la bande dessinée qui vous ont été le plus utiles ?

Christophe Malavoy : La bande dessinée permet des profondeurs de champ, des points de vue, des clairs-obscurs et des cadrages très particuliers. Ce qui a permis de transposer ce délire célinien, sans oublier sa poésie. Le travail des frères Brizzi dans le cinéma se ressent dans cet album, et participe à cette évocation car Céline avait le sens du cadrage, du détail et de la lumière. C’est ce que nous avons voulu mettre dans cet album, et ce niveau de détail n’est d’ailleurs pas courant en bande dessinée !

Paul Brizzi : Nous avons bien entendu travaillé chaque case pour elle-même, les informations qui devaient passer par le dialogue et le dessin, tout en respectant l’équilibre de la planche. Ce qui m’a particulièrement plu, ce sont les délires de Céline, comme sa diatribe contre Sartre, Mauriac et Proust. Plutôt que dans faire une séquence, nous avons agrandi le plan pour évoquer une multitude d’informations sans ôter l’aspect baroque de sa pensée. Nous avons donc réalisé une composition qui s’apparente à une fresque.

Gaëtan Brizzi : Il en est de même avec ses voyages à l’intérieur de sa tête, ou ses ébats avec cette allemande qui déborde de chair : on navigue dans un improbable dont nous avons voulu maintenir l’aspect fantasmagorique. Dans ce voyage historique et très documenté, nous avons apprécié ces exagérations scéniques qui permettait d’aller sans transition dans le fantastique, en maintenant l’équilibre de son écriture. Voilà notre vision de Céline.

Comment vous êtes-vous partagé le travail ? L’historique pour l’un, la caricature pour l’autre ?

Paul Brizzi : L’animation est un travail d’équipe, nous nous sommes donc partagés le travail dès le début. Nous réfléchissons ensemble pour la conception et la mise en scène. Pour l’exécution, je me charge des personnages et Gaëtan s’occupe des décors, des voitures, des avions, des châteaux, etc.

Gaëtan Brizzi : Nous avons pris beaucoup de plaisir à réaliser à trois cet album, pour l’aspect rabelaisien de l’écriture de Céline. Parfois, nous craignions d’aller trop loin, mais Christophe nous rassurait, et nous poussait à continuer dans cette voie !

Christophe Malavoy : Ils sont parvenus à traduire la dynamique et le mouvement qu’on retrouve dans l’écriture de Céline !

Et la suite ? Voudriez-vous retravailler ensemble ? Pour évoquer la suite de son périple ?

Paul Brizzi : Avec Christophe, nous nous sommes découverts des affinités, et nous serions heureux de continuer à travailler ensemble.

Christophe Malavoy : Selon l’accueil de cet album, nous pourrions alors travailler sur la suite de ce périple, à savoir l’arrivée de Céline au Danemark, qui est tout aussi intéressante que truculente !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

De g à d : Gaëtan Brizzi, Christophe Malavoy & Paul Brizzi
Photo : CL Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Photo en médaillon : CL Detournay

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