Cosey : "C’est sans doute la dernière fois que je dessine le Tibet "

12 décembre 2006 0 commentaire
  • Cosey, l'auteur de Jonathan, nous propose la seconde partie de son diptyque : Le Bouddha d'Azur. L'occasion de faire le point après l'exposition qui lui était dédiée dernièrement.

Comment avez-vous eu l’idée du scénario du Bouddha d’Azur ?

De mes lectures et de mes rencontres : c’est un « patchwork » d’éléments, que j’ai vécu ou rencontré, sur plusieurs années. Mon dernier voyage au Tibet s’est déroulé dans le Kham, une province très reculée. Comme d’habitude, j’ai pris beaucoup des photos. J’ai ensuite laissé passer le temps pour digérer mon voyage.
Après un an ou deux, la nostalgie est venue et des éléments remontaient à la surface. En fait, je fonctionne toujours de la sorte : je commence à écrire le scénario d’après ces souvenirs, ces envies. Evidement, je les transpose complètement. Il y a inévitablement un petit côté autobiographique dans mes récits.

Votre héros, Porridge, est plus entreprenant que Jonathan …

A partir du moment où on réalise une série, deux choix s’offrent à l’auteur concernant le personnage principal : soit le héros qui se bat contre des adversaires de plus en plus fantastiques ; à vrai dire, cela ne m’intéresse pas du tout. Soit, le héros est le témoin de ce qui arrive à d’autres personnages. Parce que ce dernier ne peut pas vivre des milliers d’aventures lui-même. C’est d’ailleurs toute la difficulté que j’ai avec Jonathan
Dans un one-shot, on repart de zéro, c’est plus facile pour placer son intrigue.

Cosey : "C'est sans doute la dernière fois que je dessine le Tibet "
(c) Dupuis/Cosey
Couverture du Bouddha d’Azur

Vos personnages de femmes ont des caractères forts : Kate, Drolma, Evolena, et dans le Bouddha d’Azur, Lhahl.

En effet, mes héroïnes sont rarement passives. J’aime parler de personnages féminins qui ne soient pas des poupées, c’est-à-dire des femmes nunuches, gentilles, ou uniquement jolies. Je préfère les femmes qui ont une forte personnalité, et éventuellement un mauvais caractère !

Vous abordez le bouddhisme et la réincarnation à travers cette jeune femme, …

Mon héroïne, Lhahl, refuse son sort, mais cette négation ne modifie rien, car le destin la rattrape de plus belle. C’est le principe de la tragédie, sauf que cela se termine bien. A la fin de l’histoire, on se rend compte que les deux héros ne pouvaient éviter de se retrouver. C’est énoncé dans l’introduction : « Lhahl et Porridge qui mille fois se rencontrèrent, mille fois se séparèrent ». Lhahl, bébé, est portée par sa mère pour passer en Inde, comme beaucoup de réfugiés tibétains. Si sa jeune maman n’était pas morte, elle serait arrivée chez son cousin, le jardinier de Porridge. D’une manière ou d’une autre, il fallait qu’ils se retrouvent…

Avez-vous vécu de telles expériences ?

Cela m’est arrivé de rencontrer une personne, et de comprendre qu’on avait eu plusieurs chemins pour se croiser. Pour une voie qui s’est réalisée, il y en avait d’autres qui étaient tout aussi inévitables. Mais faut-il penser à la « réincarnation » ? Je préfère laisser le lecteur interpréter ces situations.

On se plonge également dans le passé, loin de l’actualité de Jonathan ?

Un scénario contemporain est moins propice à l’imagination, car on manque de recul pour raconter une fiction. En évoquant des événements passés, je peux être plus revendicatif concernant l’occupation chinoise, contrairement aux propos pacifistes des derniers Jonathan. Par exemple, je mets dans la bouche d’une jeune Chinoise sa vision de l’émancipation du Tibet grâce à l’aide appréciable de son pays. J’ai rencontré beaucoup de Chinois qui récitent cet endoctrinement. C’est d’ailleurs l’aspect le plus frappant lorsque l’on voyage : rencontrer des personnes qui ont d’autres façons de penser, quelles qu’elles soient.

(c) Dupuis/Cosey
Le Tibet perçue par la Chine

La rencontre avec les autres, lors de vos voyages, vous tient à coeur ?

Surtout venant d’une autre culture : c’est plus facile parce qu’on n’a pas les mêmes conventions, et que cela entraîne la création d’une nouvelle relation. Quand on partage la même culture, chacun s’appuie sur un univers de conventions qui sont autant de barrières : la rencontre est donc faussée. Dans Le Bouddha d’Azur, on retrouve beaucoup de rencontres entre personnes de culture distincte. Il contient cette fascination de l’autre, différent et si intéressant.

Sans vous auto-plagier, vous réalisez quelques parallèles entre votre dernier album et « A la recherche de Peter Pan » ?

Certaines sont volontaires, comme la rencontre entre l’étranger et la native se baignant dans une source thermale, … ou les deux héros écrivains.
D’autres sont involontaires, et je m’en suis rendu compte que plus tard : les deux effondrements. Les traces dans la neige, également. Il y a beaucoup d’éléments qui me viennent inconsciemment, et donc parfois déjà présentés de manière un peu différente. A partir de là, je trie et j’essaye d’éliminer tout ce qui pourrait être répétitif.

Avec Le Bouddha d’azur, on sort des expériences de décalage entre son et image, comme Saigon-Hanoï, et Zeke [1]

Pour Le Bouddha d’Azur, je souhaitais écrire pour le plaisir du lecteur. Mais j’ignore si, dans le futur, je continuerai dans cette voie. Je tourne autour de nouveau des aspects expérimentaux, mais j’essaye de ne pas perdre de vue le lecteur. C’est un peu comme un sentier de montagne où je vois mon but en point de mire. La pente est raide et la marche est difficile. Je change de direction, tout en continuant à monter pour atteindre mon but. Pour apporter éventuellement du plaisir, il faut que j’en trouve moi-même.

C’est la première fois que vous parlez du Tibet en dehors des Jonathan ?

Dans « A la recherche de Peter Pan », je pensais ne pas redessiner les alpes valaisannes une seconde fois, j’y ai donc réuni tout ce que je souhaitais évoquer de cette région. En réalisant la série Jonathan, il m’est arrivé de garder certaines idées pour les prochains albums. Mais, pour le Bouddha d’Azur, je me suis dit que je n’étais pas certain de redessiner le Tibet, j’ai y donc réuni les souvenirs de mes cinq voyages dans ce pays.

Vous avez mélangé aventure, religion, philosophie orientale, et romantisme dans ce diptyque ?

J’essaye toujours de faire le meilleur album ! C’est d’ailleurs un de mes préférés, avec A la recherche de Peter Pan, Kate, Souviens-toi Jonathan (malgré les faiblesses du dessin), et Saigon-Hanoï.

(c) Dupuis/Cosey

Dernièrement, vous aviez incorporé Zeke dans cette liste.

Tout compte fait, il n’était pas peut-être pas aussi bon que les autres. Je le trouve intéressant car l’expérience était amusante, mais moins prononcée que dans Saigon-Hanoï. Les personnages de Zeke sont aussi moins attachants.

La musique se glisse toujours dans vos ouvrages. Quelle est vraiment sa place ?

Je suis mélomane, j’apprécie de nombreux styles de musique. J’aime communiquer cela au lecteur car selon moi, elle est très complémentaire à la lecture de BD. Parler des musiques que mes personnages écoutent fait partie de leurs portraits. Cela fait sans doute grincer les dents à certains lecteurs qui ont d’autres goûts, mais on ne peut pas plaire à tout le monde.

Concernant votre dessin, comment jugez-vous votre ligne brisée actuelle, si caractéristique ?

Je suis content de la direction que prend mon trait actuellement, mais c’est encore trop besogneux. J’aimerais être plus simple, épurer l’ensemble pour être plus direct, et aussi plus spontané.

Au sein de ce diptyque, vous utilisez beaucoup plus de gros plans, une façon de plonger le lecteur au cœur de vos personnages ?

C’est tout à fait inconscient, mais c’est le scénario qui me le dicte. C’est parce qu’on joue sur cette interactivité que j’apprécie être un auteur complet. Selon moi, face à un scénario, il n’y a qu’une image possible, il faut la trouver, ce qui est rarement évident. Une grande part de la magie de la BD vient de là.

Le second tome contient-il plus de pages que ce que vous aviez prévu initialement ?

J’avoue avoir été entraîné par mon histoire. Nous avions, l’éditeur et moi-même, envisagé de faire trois tomes, mais nous souhaitions éviter de nous étendre pour privilégier la qualité. Vers la fin du deuxième album, des scènes sont apparues de façon impromptue, au dernier moment. J’ai donc dû resserrer un peu. L’objectif suprême de tout scénariste, c’est que les personnages prennent la parole, quitte à vous contredire. En fait, cette dernière phrase est une bonne définition de l’état créatif !

(c) Dupuis/Cosey

Vous venez d’être pré-publié dans Spirou, est-ce une sorte de retour aux sources ? Vous qui aviez été publié dans le magazine Tintin

C’était une demande de ma part. Etre publié dans le journal de Spirou était un rêve d’enfant. J’ai pensé que cette histoire était adaptée au lectorat du journal …

Vous aviez lancé le premier titre d’Aire Libre, et on vous retrouve maintenant au sein de la nouvelle collection de Dupuis : Empreintes.

Je voulais publier ce récit dans Aire Libre. Mon éditeur m’a proposé d’intégrer ce diptyque à Empreintes. Le Bouddha d’Azur s’adresse à un public un peu plus jeune…

N’est-ce pas limitant pour vous ?

Pour être honnête, je me sentais plus à l’aise dans Aire Libre : J’aime voir mes travaux aux côtés de ceux de Blain, Guibert, Jean-Claude Denis, Stassen. Je me sens plus proche des auteurs d’Aire Libre, que ceux d’Empreintes. Ces derniers sont tout aussi talentueux, mais dans un domaine différent. Ceci dit, je ne pense pas que le lecteur achète un album pour la collection, bien qu’Aire Libre ait réussi à imposer un style.
(c) Cosey/Raspoutine

Vous êtes-vous déjà replongé dans d’anciens voyages pour un futur scénario ?

Je suis en recherche d’idée. Je n’ai jamais rien de précis en tête avant de commencer. Je tiens quelques éléments pour l’instant, cela reste très vague. A priori, cela ne se déroulera pas en Asie, mais cela peut changer du jour au lendemain. Je ne maîtrise pas ce moment de la création, et j’ignore donc dans quelle direction on s’engagera.

Est-ce que vous seriez tenté de publier vos carnets de voyage, par exemple, comme Sfar que vous appréciez ?

Je ne me sens pas assez à l’aise pour publier mes croquis, bien que j’apprécie cette démarche. J’essaie d’impliquer le côté personnel dans des scénarios, plutôt que de livrer des matériaux bruts. Mais peut-être qu’un jour, ils seront publiés...

(par Charles-Louis Detournay)

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Plus d’informations sur cet auteur dans le dossier Cosey, l’aventure intérieure

Photo : (c) Charles-Louis Detournay

[1Dans ces deux albums, Cosey dissocie les commentaires (ou dialogues) de ce qui est présenté dans la case. On se retrouve alors avec deux parties indépendantes du récit qui avancent conjointement .

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