Des intégrales BD pour l’été (1e partie) - Récits de pirates, de fantastique et d’anticipation en mode compact

24 juillet 2014 6 commentaires
  • Pareillement aux fêtes de fin d'année, la période estivale semble le moment opportun pour publier des recueils d'intégrales, qu'il s'agisse de séries cultes, ou d'une seconde vie proposée aux séries courantes grâce à un nouveau format. Commençons avec les intégrales de Dargaud et du Lombard.

Que l’on soit aoûtien ou juilletiste, la période estivale semble décidément propice pour profiter d’une intégrale susceptible de revenir sur une longue saga ou de retrouver les saveurs de son enfance. Le rythme ralenti des publications pendant ces quelques semaines favorise cette immersion et peut-être préfère-t-on placer dans ses valises quelques albums plus denses... Quoiqu’il en soit, les éditeurs semblent concentrer une partie de leur production anthologique sur ce moment-charnière.

L’indémodable Barbe-Rouge !

Des intégrales BD pour l'été (1e partie) - Récits de pirates, de fantastique et d'anticipation en mode compact
Les couvertures originales sont malheureusement oubliées dans cette version en intégrale.

Après des années d’attente, nous étions heureux de vous présenter les deux premières nouvelles intégrales du Démon des Caraïbes, sorties coup sur coup à la fin de l’année 2013. Heureusement, les premiers épisodes avaient été restaurés dans leur format de 62 pages. Une entreprise louable que n’ont pas manqué pas de saluer les amateurs de la série : ils peinaient à comprendre pourquoi la seconde moitié du Roi des Sept Mers n’avait été publiée que 20 ans plus tard sous le titre du Jeune Capitaine, et numérotée comme un vingtième album ! Pour les dossiers introductifs de ces intégrales on retrouvait le duo hétéroclite de spécialistes Jacques Pessis & Gilles Ratier.

Six mois plus tard, voici que paraît déjà le troisième volume de cette série mythique qui contribua à la réputation de Pilote, et qui reprend sans doute parmi l’une de ses plus grandes aventures : le diptyque du Vaisseau fantôme et de L’Île de l’homme mort, accompagné par le très beau Piège espagnol.

Le duo Charlier-Hubinon est alors à son sommet pour quelques années. Les récits débordent d’aventures, de suspense et de rebondissements. Personnages et décors sont magnifiquement réalisés, que cela soit au cœur des tempêtes, sur une île battue par les flots ou dans l’atmosphère compassée de la cour d’Espagne : un chef d’œuvre du genre !

Le Piège espagnol, avec un des plus savoureux "méchants" de la série...
Barbe-Rouge, par Charlier & Hubinon.
Une peinture réalisée par Victor Hubinon, en 1966.

Si le tandem Charlier-Hubinon fonctionne à merveille, c’est moins le cas pour les deux spécialistes qui rédigent le court dossier introduction de présentation. Alors qu’auparavant ils signaient tous deux conjointement, chacun livre maintenant sa vision respective, à part de l’autre.

Cela amène des des redondances dans l’information, notamment concernant les dix pages dessinées par Eddy Paape pour le Vaisseau fantôme, alors qu’Hubinon soignait un problème de santé.

Si les deux dossiers se focalisent sur Victor Hubinon, ils en livrent cependant deux visions différentes : la première, manquant parfois de structure, revient sur son enfance, sa passion pour la peinture, ses vacances, ses hobbies,.. La seconde est plus technique : elle décrit le partage de dessin entre Hubinon et Charlier sur leurs premiers albums, puis sur la vision stéréotypée du héros, la qualité de l’encrage, l’association d’Hubinon avec Paape, etc.

Ces deux analyses pourraient se compléter : l’une est plus superficielle et plus mondaine ; la seconde s’adresse vraiment aux connaisseurs. Hélas, même s’il est parfois très intéressant, cet attelage tire le propos à hue et à dia, de façon finalement quelque peu contreproductive.

Une véritable intégrale

Ainsi, alors que Gilles Ratier présente une courte mais efficace comparaison de l’encrage de Paape et d’Hubinon, on reste stupéfait qu’aucun des nos deux spécialistes n’ait ressenti le besoin de rapporter le véritable bonus de cette intégrale : celle de nous apporter des planches inédites en album.

En effet, ainsi que nous le rapportions précédemment, la jeune structure Dargaud ne pouvait à l’époque se permettre de modifier son format et de dépasser la sacro-sainte numérotation de 48 planches par album. C’est ainsi que les premiers titres de la série furent divisés comme nous l’avions évoqué précédemment en plusieurs volumes, certaines pages passant à la trappe. C’est que J-M. Charlier, par ailleurs le directeur artistique du journal à l’époque, avait du mal à respecter à la lettre le format de son éditeur, comme cela a pu être le cas dans Buck Danny par exemple : il a parfois été emporté par son récit, peinant même à boucler son intrigue avant le terme fatidique. D’où quelques dépassements qui portaient d’autant moins à conséquence que le marché de l’album était alors balbutiant.

Une demi-planche tragique, retirée initialement de l’album

On les retrouve heureusement reproduites à l’identique dans cette intégrale. Certes, elles n’étaient pas indispensables au fil de l’histoire, mais on apprécie de retrouver enfin une version complète qui éclaire sous un nouveau jour les premiers moments de l’oeuvre.

Il s’agit effectivement de passages plus rudes dans cette intrigue de chasse au trésor qui prend parfois des tournures dramatiques. Ainsi, les lecteurs de cette intégrale peuvent profiter des planches qui présentent d’une montée de tension en vent debout (pl 9), de la mort accidentelle d’un jeune gabier qui s’écrase sur le pont (pl 13-14), le début de mutinerie qu’Eric déjoue en tirant sur un de ses hommes (pl 37), comme de la découverte du charnier sur la fameuse île (ppl. 39-40). On peut imaginer que ces coupes discrètes ont été réalisées par Charlier lui-même, mais certainement sous la contrainte de la Commission de la Loi sur la protection de la jeunesse de 1949, pour éviter de présenter les scènes les plus violentes.

La lecture de cet histoire dans sa version intégrale, accompagnée par deux autres récits aussi captivants, achève de convaincre le lecteur le plus indécis. Voilà un recueil qui trouvera une place utile dans votre valise, promettant des heures de lectures et d’évasion en compagnie de deux grands maîtres de la bande dessinée belge classique.

Montage de la "planche" du charnier, également retirée de la version en album.

Le Lombard : Au cœur de l’action

Vous avez envie de vous évader avec des séries plus modernes ? Le Lombard, qui préfère quant à lui proposer ses recueils les plus imposants en fin d’année, nous offre une collection brochée et en petit format. qui soulagera vos valises. Trois séries complètes sont mises à disposition pour des prix respectifs de 14,99 € et 19,99 €, selon qu’il s’agisse d’intégrales de trois ou quatre tomes.

Aux amateurs de récits denses et bien construits, nous ne pouvons que conseiller la lecture de Wisher. Porté la puissance graphique de Guilo de Vita (Kriss de Valnor), Sébastien Latour y détaille un monde féérique qui espionne les humains depuis des années. Ce récit fantastique urbain joue habilement de nos contes et légendes, tout en proposant un suspens de bon aloi.

Davantage porté sur l’anticipation, One présente un groupe d’agents spéciaux capables de lire dans les pensées. L’efficacité de Sylvain Cordurié permet de présenter cette capacité sous un jour nouveau. Allié au punch du dessin de Radivojevic, ce récit regorge d’action et de suspense. Un bon divertissement.

Enfin, pour les plus terre-à-terre d’entre nous, Le Lombard abat sa dernière carte avec une intégrale de Poker de Jean-Christophe Derrien & Simon Van Liemt, un thriller convenu qui saura distraire les lecteurs qui ne veulent surtout pas se prendre la tête. Après tout, ce sont les vacances !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Lire nos précédents article sur ce thème : Les intégrales Dargaud-Lombard rattrapent leur retard sur Dupuis et Les intégrales du Lombard : pas si petites que cela !

De Wisher, lire les chroniques des premier, deuxième, troisième et quatrième
Lire également notre chronique de la série Poker

 
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6 Messages :
  • Hello cher Charles-Louis !

    Merci pour ta lecture attentive de ce troisième tome de l’intégrale de « Barbe-Rouge » et de ses pages de présentation, ainsi que de ton analyse. Ceci dit, pour mieux comprendre mon investissement dans ces textes d’introduction, je te conseille de lire l’article suivant : [http://bdzoom.com/66814/patrimoine/sur-la-vague-des-pirates-de-la-bande-dessinee/].

    J’y explique précisément que, suite aux refus successifs des premiers « dossiers » proposés par Jacques Pessis (seul maître à bord) de la part des ayants droit, Philippe Charlier a insisté pour que les éditions Dargaud me contactent afin que je participe à l’écriture de certains chapitres de ces dossiers. Toutefois, ces derniers restent supervisés par Jacques Pessis.

    Appuyé en ce sens par les responsables des éditions Dargaud, Jacques a fait le choix d’une présentation non chronologique (contrairement à ce que je peux faire seul chez Dupuis pour les dossiers des intégrales de « La Patrouille des Castors », par exemple). Or, si cette mise en avant peut paraître plus alléchante, elle a ses limites (1) et empêche, par exemple, de s’appesantir sur tel ou tel détail, comme les différences entre la parution dans Pilote et celle dans les premiers albums publiés par Dargaud (cela sera peut-être le cas d’un chapitre à venir dans les tomes suivants, il ne faut pas désespérer, même s’il n’y a pas vraiment grand-chose à dire là-dessus). Ceci dit, il ne s’agit absolument pas d’un bonus, puisque l’intégralité de ces histoires a déjà été proposée dans la précédente intégrale éditée chez Dargaud à partir de 1992 ; le tome 3, daté de 1993, proposant exactement les mêmes histoires et pratiquement le même texte non signé de Pessis : seuls la maquette et mes courts écrits sont donc vraiment inédits…

    Si, dans les 2 premiers tomes, ce qui s’apparente à un dossier a été signé de nos deux noms (Jacques ayant intégré les écrits qu’il m’avait commandé sur « Les pirates de leur jeunesse » ou « Les ancêtres de Barbe-Rouge » — chapitres largement amputés qui devraient pourtant se poursuivre dans les tomes suivants, car il n’y avait pas assez de place dans le tome 3 —, « Les Pirates des Caraïbes » dans la maquette du n° 0 de Pilote, « La construction des scénarios de Charlier », « Charlier et Pilote », etc.), il a décidé de séparer nos signatures pour ce tome 3. Je n’ai rien contre : au moins, on voit clairement qui a écrit quoi ; ce qui ne m’a quand même pas empêché de continuer à proposer quelques changements ou rectifications aux textes souvent plus « lyriques » de Jacques.

    Pour le moment, je ne sais pas comment se composera le « dossier » du tome 4 (certainement de la suite des « Ancêtres de Barbe-Rouge » et du chapitre « La passion de la mer chez Charlier », des articles commandés par Pessis depuis la mise en route des écrits sur « Barbe-Rouge » destinés à cette intégrale), j’attends des nouvelles de l’ami Jacques : homme fort sympathique et de grande culture, mais très occupé puisqu’il fait beaucoup (trop ?) de choses en même temps. Et comme je suis logé à la même enseigne…

    La bise et l’amitié

    Gilles Ratier

    (1) D’autant plus que les volontés éditoriales ne sont pas les mêmes : chez Dargaud on tente de toucher un public très large, alors que chez Dupuis on souhaite séduire aussi les collectionneurs et amateurs nostalgiques. Ce qui explique des textes plus faciles d’accès et beaucoup moins longs chez le premier : un dossier d’intégrale chez Dargaud totalise environ 15 000 caractères, alors que chez Dupuis il en fait 35 000 ; les rédacteurs ne jouent pas dans la même catégorie !

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    • Répondu par jpa le 27 juillet 2014 à  09:58 :

      merci pour cette très instructive réponse, et encore plus pour la note finale. Puisque les deux éditeurs ont dans le cas des intégrales, une politique éditoriale différente, j’aimerais savoir laquelle est la plus efficace sur le plan commercial. Et si la politique de Dupuis s’avérait la meilleure - sait-on jamais - , ne pourrait-on pas espérer voir Dargaud et Le Lombard changer d’avis et enfin proposer des intégrales de qualité. Il me semble que Casterman a montré la voie en rééditant les intégrales de Chevalier Ardent avec un dossier d’accompagnement de loin supérieur à celui de la première édition (même si tout n’est pas encore parfait. Encore bravo pour le travail des vrais historiens de la bd.

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      • Répondu par Gilles Ratier le 27 juillet 2014 à  13:41 :

        Bonjour à tous à nouveau…

        Dans la rentabilité d’une intégrale, il faut prendre en compte bien des aspects : le nombre de ventes effectives et le prix de vente (bien entendu), mais aussi le prix du papier et de l’impression, les défraiements (ou salaires) des maquettistes, des rédacteurs du dossier et des directeurs littéraires, les droits d’auteurs (ou aux ayants droit) et la notoriété de la série rééditée (plus elle est connue, plus l’intégrale a des chances de se vendre sur le long terme).

        Hélas, je n’ai pas de chiffres de vente précis, mais à la vue de certains tirages (là encore, je n’ai pas tout en mains pour pouvoir bien analyser l’ensemble du phénomène des rééditions), je crains que les intégrales Dargaud ou Le Lombard soient bien plus rentables que celles de chez Dupuis (à l’exception de quelques cas notables comme celles de « Gil Jourdan », « Johan et Pirlouit », « Buck Danny » ou « Les Castors »).

        La bise et l’amitié

        Gilles Ratier

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    • Répondu par Charles-Louis Detournay le 27 juillet 2014 à  13:30 :

      Cher Gilles,

      Merci pour tes éclaircissements.
      Quant à la taille des dossiers, réaliser des pleines pages avec une seule citation en gras s’apparente selon moi à de la gabegie :-)

      A bientôt

      Charles-Louis Detournay.

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      • Répondu par Gilles Ratier le 27 juillet 2014 à  16:58 :

        C’est un choix d’éditeur, mon cher, pas le mien, tu t’en doutes... Une fois de plus, mon rôle sur cette intégrale est très limité...

        Re-La bise et l’amitié

        Gilles

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