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Dibbouk - Par Tomek Heydinger - Editions Les Enfants rouges

  • Tomek Heydinger nous plonge dans l’imaginaire juif ashkénaze par l’intermédiaire d’un vieil écrivain américain, Moïse Rozenfeld, issu de cette diaspora. Entre scènes de vie des rues de New-York et immersion dans la communauté juive d’avant-guerre, l’auteur nous raconte le XXe siècle avec un regard singulier.

Cette bande dessinée est une plongée historique dans une époque oubliée. L’époque où les juifs ashkénazes d’Europe centrale vivaient dans des communautés autonomes, les shtetls. C’était avant la Catastrophe. Leur langue était alors principalement le yiddish, une langue germanique mêlée d’hébreu, de russe, de polonais pratiquée depuis des siècles...

Cette BD excelle dans la description de cet environnement, grâce à son travail de documentation perceptible dans les décors et les costumes. On découvre ainsi toute la hiérarchie sociale de ces communautés qui fonctionnent quasiment en autarcie sous la houlette d’une grande autorité spirituelle : le rabbin.

Cette immersion est possible grâce au dessin très maîtrisé de Tomek Heydinger qui signe pourtant ici son premier album. Une ligne claire entre Chris Ware et Adrian Tomine, tout en rondeur pour les personnages que l’on reconnaît au premier regard. Un dessin assez détaillé en particulier dans l’évocation de la ville soutenue par des aplats de couleur qui rendent l’atmosphère tantôt angoissante tantôt mélancolique. En lisant les dialogues, on imagine bien la sonorité savoureuse du yiddish dont on retrouve quelques mots émaillant les dialogues.

Dibbouk - Par Tomek Heydinger - Editions Les Enfants rouges

Le personnage principal de Dibbouk est un écrivain. On pense au Prix Nobel de littérature Isaac Bashevis Singer ou à Martin Buber. Notre homme de plume a beaucoup de succès et écrit des romans qui plongent ses lecteurs dans l’atmosphère des communautés juives ashkénazes qu’il a connues dans sa jeunesse. Pourtant, il est dépressif et vit seul. Son passé le hante régulièrement sous la forme de cauchemars qui lui servent en partie de matière à ses écrits. Ses angoisses métaphysiques prennent la forme du Dibbouk, littéralement un revenant, l’esprit des morts du folklore juif popularisé par Shalom Anski. L’écriture semble donc permettre à Moïse Rozenfeld de se soigner et d’éloigner les démons qui le hantent.

Le fait que ce soit une bande dessinée qui raconte l’histoire d’un écrivain crée un jeu métatextuel très intéressant. Si Moïse Rozenfeld écrit pour se soigner, pourquoi Tomek Heydinger écrit-il ? En lisant Dibbouk, on ne lit pas simplement une tranche de vie sur un écrivain américain ou un récit historique sur un passé disparu, on lit avant tout une réflexion sur le pouvoir et la liberté de l’écriture. Quand un champ culturel commence à se remettre en question, à jouer des codes avec son média, il gagne en puissance. Tomek Heydinger s’autorise toutes les libertés en faisant revenir le passé dans le présent du personnage principal, grâce aux vertus du média bande dessinée.

Un premier album maîtrisé qui sort des sentiers battus pour nous offrir une réflexion passionnante sur l’écriture et la mémoire le tout porté par un superbe dessin.

(par Louis GROULT)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

"Dibbouk" - Tomek Heydinger ( scénario et dessin ) - Les Enfants rouges - Sortie le 14 octobre 2021 - 23.8 x 17.1 x 2 cm - 224 pages couleurs - 23 euros

 
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