Didier Quella-Guyot ("Papeete, 1914") : « La Guerre de 1914 à Paris et à Papeete, ce n’est pas pareil ! »

17 novembre 2011 0 commentaire
  • Rencontre à Saint-Malo avec Didier Quella-Guyot venu présenter en compagnie de Sébastien Morice son dernier album "Papeete, 1914." Théoricien des pratiques pédagogiques à partir de la BD et critique, notre auteur s'essaie depuis quelques années avec bonheur au scénario.

Comment vous est venue l’idée d’aborder la Guerre de 14 à… Tahiti ?

C’est un article trouvé dans un recueil de la revue L’Illustration qui a attiré mon attention sur un événement peu connu : le bombardement de la ville de Papeete en 1914.

J’aime bien le contexte des années de début de siècle avec, naturellement, une vision critique sur ces années-là. L’article que j’avais lu montrait quelques photos et il y avait quelque chose de choquant et de troublant dans le fait que des bateaux allemands aient pu à un moment bombarder cette île si éloignée, alors qu’on a une vision très grise de ce conflit. On a la connaissance des tranchées boueuses et épouvantables, mais on a du mal à imaginer que cette guerre-là ait pu se dérouler sous le soleil du Pacifique. C’est ce qui m’a intéressé…

J’ai eu envie d’en savoir plus sur ce qui reste malgré tout un « épiphénomène », les conséquences ont été minimes (un ou deux morts, dit-on) mais il y a encore des rues à Papeete qui évoquent par leur nom ces événements. Si cela reste peu connu, ça pouvait être un bon départ pour une histoire, à condition d’y greffer une intrigue policière ! Les choses s’alimentent et l’aspect policier va aller en s’amplifiant avec le second tome car derrière l’histoire officielle, il y a une intrigue à mener, à terme !

Dans ce premier tome Rouge Tahiti,on a en effet l’impression que le récit hésite entre différents registres : enquête policière, fiction historique et chronique de mœurs…

Ce n’est pas une hésitation, mais une nécessité. Il fallait installer un contexte, des personnages et une ambiance coloniale, très importante à l’époque, et montrer tout ce que le commandant Destremau va mettre en place pour éviter qu’on puisse attaquer Papeete. Ces « préparatifs » seront d’ailleurs plus longs… que l’attaque elle-même !

Toutes ces manœuvres ainsi que la confrontation des différents personnages m’intéressaient autant que les bombardements. Il faut dire que Destremau, le gouverneur Fawtier, le peintre Morillot ont réellement existé… Les autres, comme Simon Combaud, le « héros » ou le cafetier René sont le produit de mon imagination, même si chacun à leur niveau aura un rôle important.

« Papeete, 1914 », ce n’est pas que de l’histoire, loin de là, ce n’est pas que de l’enquête policière, c’est aussi par goût personnel, des confrontations de personnalités, des chocs culturels, ce que vous avez appelé de la chronique de mœurs. Oui, il y a de tout ça et le deuxième volet donnera tout son sens à ces différentes directions… J’aime bien quand d’une histoire qu’on a lue ou vue, il ne reste pas que l’intrigue mais des personnages, des caractères, voire des échanges, des réparties. C’est souvent ça qui donne envie de relire un bouquin. Sûrement pas le dénouement, puisqu’alors on le connait déjà.

Didier Quella-Guyot ("Papeete, 1914") : « La Guerre de 1914 à Paris et à Papeete, ce n'est pas pareil ! »

À ce propos, la description très sensuelle des vahinés semble obéir un peu à des idées reçues bien ancrées chez les personnages. N’y a-t-il pas un risque de complaisance vis à vis de certains clichés ?

Quoiqu’on en dise, les mœurs étaient beaucoup plus libres là-bas, car les coloniaux s’y libéraient des contraintes métropolitaines. La façon dont les femmes étaient traitées étaient due à la fois à une certaine liberté sexuelle, cependant contrôlée par la morale religieuse locale, très forte quoi qu’on en dise. Cette image de « femme facile » attachée aux Tahitiennes, on la retrouve cependant dans de nombreux ouvrages de l’époque, et pas seulement dans les romans ! C’était sans doute aussi dans l’imaginaire collectif colonial.

Morillot, le peintre qui arrive après Gauguin trouve sur place un public, des modèles… disons très coopératifs ! Les artistes, les militaires, les fonctionnaires qui débarquent à Tahiti, dans le contexte de cette époque, ont « tous les droits » ! Et en toute impunité ! Précisons, au passage, qu’il s’agissait souvent de très jeunes femmes ! On s’est finalement contenté de restituer un peu de cet état d’esprit, mais aussi de cette idée du sens de la vie et de la jouissance des Tahitiens ! Bien qu’il n’ait jamais été question de faire un reportage sur les us et coutumes à Papeete en 1914, je me suis assez documenté pour, j’espère, ne pas avoir caricaturé l’atmosphère de l’époque, de l’omniprésence de la métropole au poids de l’église (les fameuses robes missionnaires !), en passant par le commerce chinois ou allemand et plein d’autres choses qui trouvent place par petites touches.

De fait, 1914 à Paris et 1914 à Papeete, ce n’est pas pareil !

Le traitement des couleurs par Sébastien Morice est particulièrement réussi et séduisant, parfaitement en accord avec le contexte de l’histoire

Si on reprend l’exemple d’Octave Morillot, c’est un marin, un ancien officier devenu peintre à Tahiti (on y reviendra notamment dans le tome 2). Il dit lui-même que ce qui l’intéresse, le fascine, c’est la couleur. Tout comme Gauguin, il est là... pour la couleur. Pour lui, Tahiti, c’est la couleur, ce sont pratiquement ses propos. Le sujet convenait donc parfaitement à Sébastien qui non seulement est un extraordinaire coloriste mais aussi avait envie de dessiner de colorier ces ambiances, sa mise en couleur correspond tout à fait à sa vision des choses !

On s’est rencontré pour le Café des Colonies (Éditions Petit à Petit), album déjà remarqué par sa qualité de coloriste. Comme on s’était déjà bien entendu à cette occasion, sur la manière de raconter, de voir les choses, de mettre en page, je lui ai donc proposé ce travail pour Emmanuel Proust avec lequel j’avais déjà publié plusieurs albums.

On a l’impression que votre travail de scénariste prend le pas sur celui de théoricien de la BD pour lequel vous avez beaucoup donné ?

C’est une question de temps et donc de choix ! Écrire me prend de plus en plus de temps et comme j’ai aussi un emploi d’enseignant à plein temps, je délaisse donc en partie ce qui est pédagogie de la BD au profit d’activités en tant que scénariste [1] , et de critique aussi, car je continue d’exercer cette activité qui me plait beaucoup : j’aime bien savoir ce qui se fait, je lis encore beaucoup d’albums et c’est vrai que c’est aussi une forme de pédagogie que d’en rendre compte [2].

Beaucoup d’auteurs ne connaissent pas ou peu ce que font leurs confrères, ça me désole toujours un peu. Je ne regrette cependant rien de toutes ces années que j’ai consacrées à la pédagogie de la Bande Dessinée car cela m’a beaucoup aidé et m’aide encore dans la construction de récit, dans la manière de raconter. On apprend toujours à voir ce que font les autres et comment ils le font.

La suite, les projets… ?

Chez le même éditeur, une nouvelle adaptation d’Agatha Christie, Les Vacances d’Hercule Poirot (Meurtre au Soleil), toujours avec Thierry Jollet, paraîtra début 2012. Il y aura aussi le tome 2 des Cagouilles, avec Jean-Claude Bauer, un thriller de la série « Manipulations » en cours de financement sur le site de l’éditeur Sandawe.

Chez Emmanuel Proust, d’autres projets sont également en discussion, pour 2013. Par ailleurs, comme Papeete, 1914 reçoit un très bon accueil, la critique, on peut le dire, est jusqu’ici particulièrement flatteuse, cela nous donne des ailes et je travaille à présent à une autre aventure pour Simon Combaud, mais pas à Tahiti…

Pour être complet, un bouquin sur Hergé paraîtra également en mai (à L’Apart Éditions) et deux recueils de nouvelles, également.

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(par Patrice Gentilhomme)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.


Illustrations : © Morice & Quella-Guyot, Emmanuel Proust 2011
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Photo : © Nicolas Anspach

[1Didier Quella-Guyot a notamment dirigé l’excellente collection pédagogique la BD de Case en classe éditée par le Scereen-Poitou Charente et animé le site l@bd.

[2Par ailleurs il est également membre de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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