Dracula - Par Georges Bess - Glénat

23 janvier 2020 0 commentaire
  • Deux ans après la fin du second cycle du « Lama blanc », Georges Bess revient avec une somptueuse adaptation du « Dracula » de Bram Stocker. Un album déjà classique, à déguster à pleines canines, en course dans la sélection du Festival d'Angoulême 2020…

L’album reprend la trame du roman de Bram Stocker, mais avec un prologue différent, centré sur le personnage de Mina Murray, qui a évidemment un mauvais pressentiment à l’égard du sort qui attend son fiancé Jonathan Harker, parti en Transylvanie conclure un contrat avec un mystérieux client.

Georges Bess nous transporte ensuite dans les ténébreuses forêts des Carpates, où Jonathan devient, comme chacun sait, le prisonnier du comte Dracula. Le reste de l’album suit le déroulement de l’intrigue originale, des rives de la Mer Noire à Londres, aller-retour, jusqu’à l’haletante course-poursuite finale à travers la neige.

Dracula - Par Georges Bess - Glénat

L’histoire est très bien scénarisée et même si on la connaît par cœur, on se laisse très facilement entraîner par l’intrigue, parfaitement menée jusqu’à son terme. Si le lecteur est aussi facilement transporté, c’est avant tout par la maestria graphique de Georges Bess. Chaque planche est un monde en soi, grouillant de vie et de mort, puissant stimulant pour l’imaginaire.

On en sort littéralement envoûté, comme on a pu l’être auparavant en lisant Le Lama blanc ou Le Vampire de Bénarès.

Le lecteur est d’abord saisi par ces foisonnants décors de fond de page, à partir de dessins qui ont été scannés et redimensionnés, pour donner à chaque planche une identité visuelle particulière. Des natures mortes (ou presque…), composées de crânes, de végétaux et d’insectes, rythment le récit, contribuant largement à la réussite de l’atmosphère de l’album, une envoûtante fantasmagorie macabre qui vous enveloppe littéralement de son ombre au fil des pages. Les paysages eux-mêmes, à travers l’agitation et les contorsions des vagues et des arbres, participent à ce climat oppressant.

Les personnages sont très bien campés. Le comte, dont la silhouette est inspirée de Marc Tara, un ami de l’auteur, ainsi qu’il l’a confié dernièrement au micro de Victor Macé de Lépinay, est un mort-vivant d’une très grande classe, tour à tour séduisant et repoussant, tel que le dépeint Bram Stocker.

Quant à Jonathan Harker, il est comme toujours un peu dépassé par les événements, tandis que sa fiancée Mina passe de proie à redoutable chasseuse bien déterminée à vaincre le monstre qui lui a ravi son amie Lucy.

Avec son visage émacié, son regard concentré et sa barbe hirsute, le professeur Van Helsing joue parfaitement le rôle de l’impavide chasseur de vampire ,qui alterne entre érudit et homme d’action, et dont la force de volonté est à la hauteur de celle de son adversaire.

Georges Bess sait aussi remarquablement bien donner une âme aux lieux. Le château du comte devient ainsi un personnage à part entière : il avale littéralement Jonathan Harker qui se débat dans un labyrinthe qui se transforme peu à peu en prison. Comme les châteaux gothiques dessinés par Victor Hugo, celui de Dracula est hérissé de sombres tours pointues et change de forme au fil des planches.

Apparemment ruinée et abandonnée, la grandiose bâtisse est en réalité habitée par une force maléfique qui la transforme en véritable piège pour les voyageurs imprudents. Comme dans le roman, le château se fait toile d’araignée, quand le comte se déplace avec agilité sur ses murs verticaux, défiant les lois de la gravité, sous les yeux horrifiés de Jonathan.

Les interminables couloirs et les caves à l’insondable profondeur deviennent les entrailles d’un monstre qui digère lentement ses victimes. Le comte et sa demeure ne font qu’un.

Cadre incontournable des films de vampires, les cimetières occupent également une large place dans l’album. Dans les premières planches, le cimetière de Whitby, jouxtant les ruines d’une mystérieuse abbaye, future « résidence » du comte, instaure d’emblée un climat oppressant, annonciateur du drame à venir.

Plus loin, le cimetière londonien de Highgate abrite le tombeau de Lucy, transformée en vampire sous l’effet de la morsure de Dracula. Avec ses arbres torturés et ses entassements de monuments tordus, il est le modèle parfait du cimetière gothique, habité par une entité démoniaque, dont Van Helsing et ses amis finissent par triompher au cours d’une terrible nuit de cauchemar.

Graphiquement, l’album possède également une touche très Seventies, qui ravira les amateurs. Le côté psychédélique se manifeste par l’omniprésence de végétaux entrelacés et de fleurs, que l’on devine aisément vénéneuses. Ce sentiment est renforcé par les multiples juxtapositions de vignettes, sur des fonds de page flottants, zébrés de traits ondulants qui occupent souvent toute la zone d’impression. Certains personnages se détachent parfois sur de grands aplats d’encre noire agités de mouvements désordonnés, comme des racines ou des cheveux.

Tout a l’air simple, naturel, mais le découpage se révèle d’une redoutable efficacité. Le lecteur est ainsi plongé dans une dynamique de lecture très hypnotique, brutalement interrompue par les surgissements tonitruants du vampire, sous sa forme monstrueuse, dans le fracas du verre brisé ou d’un éclair chargé d’électricité. Le rêve légèrement angoissant tourne alors très rapidement au cauchemar.

Le style des personnages est lui aussi un clin d’œil à une certaine époque, chère à l’auteur. Outre le personnage de Dracula, véritable dandy hippie chic, celui de Renfield, l’aliéné entré à distance au service du « maître », emprunte ses traits à Keith Richards, le guitariste des Rolling Stones.

Les années 1990 ne sont pas oubliées, puisque l’auteur est aussi parfois influencé, consciemment ou inconsciemment, par le Dracula de Francis Ford Coppola (1992), que ce soit à travers la forme monstrueuse du comte ou les petites lunettes de soleil oblongues que porte le comte lorsqu’il circule en fin de journée dans les rues de Londres. Mais ces influences ne sont que des résurgences occasionnelles, dans une interprétation générale très personnelle et vraiment originale du roman de Bram Stocker.

Cet album s’impose d’ores et déjà comme un classique, auquel on prend plaisir à revenir pour savourer les dessins de Georges Bess et s’imprégner de leur mystérieuse atmosphère. Pour celles et ceux qui aiment écouter de la musique en lisant, la bande-son psychédélique du groupe Popol Vuh pour le Nosferatu de Werner Herzog (1979) accompagnera à merveille ce voyage au bout de la nuit vampirique.

Voir en ligne : présentation de l’album sur le site de l’éditeur

(par Paul CHOPELIN)

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