Eddy Paape : "Si mes scénaristes avaient été ponctuels, je n’aurais jamais créé autant de séries"

26 avril 2008 8 commentaires
  • À l’occasion de la rétrospective {{Eddy Paape}} à la « {Seed Factory} », nous publions une interview de l’auteur réalisée en 1996. Celle-ci était essentiellement consacrée à {Luc Orient} et à sa collaboration avec {{Greg}}. Elle témoigne cependant de son talent d’habile artisan, et de sa capacité à dessiner des séries aux thématiques différentes tout en apportant une dose d’innovation.

Comment avez-vous rencontré Greg ?

Je connais Greg depuis la fin des années ’50. À l’époque, je travaillais pour la « World Press » et lui pour « International Press ». Mais de temps à autre, je dessinais des histoires pour cette deuxième société. J’ai rencontré Greg en y livrant mes planches… Lorsqu’il est devenu rédacteur en chef du journal Tintin en 1965, il m’a proposé de créer sous ses scénarios une série pour ce journal : Luc Orient.

Justement, comment perceviez-vous Greg en tant que rédacteur en chef de Tintin ?

C’était un très bon rédacteur en chef, car Greg est quelqu’un qui a beaucoup de poigne. Il est très solide ! Il sait ce qu’il veut. Dès qu’il mettait un projet en route, il fallait qu’il aboutisse. Il faisait son métier sciemment : sans accorder de faveur à l’un ou l’autre.

Eddy Paape : "Si mes scénaristes avaient été ponctuels, je n'aurais jamais créé autant de séries"
« Luc Orient » disponible depuis peu en intégrale au Lombard

Comment définiriez-vous le personnage de Luc Orient ?

Dès le premier album, Greg et moi-même avons établi la trame et l’ambiance de la série. Contrairement à un personnage comme Valhardi qui est passé d’une fonction d’employé de bureau à celle de détective. Luc Orient est un chercheur sportif –mais pas surhumain- d’un âge mur. Il est entouré de la secrétaire Lora et du professeur Kala. C’est ce dernier qui envoie Luc Orient en mission sur terre, dans l’avenir ou sur d’autres planètes… Par exemple, pour leur première mission, ce trio affronte un peuple extraterrestre venu de la planète Terango. Ils sont membres d’une cité scientifique appelée Eurocristal et effectuent pour cette cité des missions très étranges… J’ai voulu faire quelque chose de totalement différent pour sortir de l’univers de Valhardi, Marc Dacier, des Histoires de l’Oncle Paul, … Nous avons créé le cycle Terango qui rompt l’ambiance de tout ce que j’avais pu faire jusqu’à cette époque !

Greg disait volontiers qu’il écrivait une histoire humoristique pour Luc Orient que vous avez toujours dessiné sérieusement. En étiez-vous conscient ?

Je crois que Greg inventait des histoires sérieuses pour Luc Orient mais il y mettait beaucoup d’humour. Dans les histoires de Luc Orient, il y a deux pôles différents : une saga « space-opéra » et de l’humour. L’humour est présent dans cette série d’une autre manière que les scénarios de J.-M. Charlier, comme Marc Dacier. Jean-Michel avait plus un humour clownesque, « tarte à la crème ». L’époque et les personnages de Jean-Michel Charlier s’y prêtaient. Greg intégrait aux histoires de Luc Orient un humour plus « sérieux ». Et puis, je voyais les récits d’une manière réaliste : je ne pouvais pas dessiner des choses farfelues. Luc Orient, Lora et le professeur Hugo Kala sont des scientifiques qui aiment bien profiter de la vie : boire, manger, rire, s’amuser, … Il fallait que le lecteur le sente. Il a sûrement dit cette phrase comme une sorte de boutade.

Votre style graphique n’est-il pas plus contrasté, plus inventif dans cette série ?

Peut-être ! J’essaie d’adopter des techniques différentes au niveau de la mise en page et de l’encrage dans chacune de mes séries. Mon style graphique dans Les Misérables n’est pas le même que celui de Yorik des Tempêtes, il en va de même pour Luc Orient et Marc Dacier. J’essaie toutefois de garder une « griffe » commune dans mes séries : une griffe « Eddy Paape ».

Est-ce au moment du départ de Greg pour les États-Unis que Jourd’hui vous a fourni une histoire de dix pages (« Les rayons du feu du Soleil » dans l’album « Les Spores de Nulle Part ») pour Luc Orient ?

Oui, c’est pendant cette période que j’ai travaillé avec Jourd’hui. Ce scénariste travaillait pour le cinéma et voyageait beaucoup. Il était, à l’instar de Greg et Charlier, toujours en retard. Je ne pouvais pas continuer comme cela. J’ai donc développé une autre idée de Jourd’hui moi-même (« Roubak, ultime espoir »).

Greg était donc en retard dans la livraison de ses scénarios …

Eh oui ! Tous les dessinateurs qui ont travaillé avec Charlier et Greg font partie d’un grand club… Avec Greg, je recevais régulièrement des mots qui disaient : « Pas de panique. Davantage de pages arrivent. » (Rires)… Et il fallait attendre quelques semaines avant d’avoir la suite de l’histoire. Duchâteau est le seul qui n’est jamais en retard ! Il m’écrivait ses scénarios à la main, mais je les recevais à temps. Greg et Charlier tapaient leurs scénarios à la machine et divisaient scrupuleusement leurs feuilles en deux colonnes : l’une pour l’image et l’autre pour le texte.
À cause de ces retards, j’ai créé avec d’autres auteurs différentes séries telles que Yorik des Tempêtes, Udolfo, etc. Je devais continuer à travailler sur d’autres séries pour avoir une rentrée financière. Si mes scénaristes avaient été ponctuels dans leur travail, elles n’auraient jamais existé !

Lorsque Greg est parti de Bruxelles pour Paris ou New-York, n’avez-vous pas eu quelques problèmes pour votre collaboration ?

Non. Nous nous connaissons bien, on peut donc faire du « sur mesure ». Il me téléphonait –rarement- pour que nous parlions de nos envies… On était fatalement d’accord sur la trame des histoires. Après, le seul contact que nous avions était le courrier ! Et encore…

N’avez-vous jamais été tenté de créer certaines fusions entre les Terriens et les Extraterrestres dans Luc Orient tels que des mariages…

Il y avait un scénario qui était en route et qui correspondait à cette idée. L’histoire s’appelait : « Le Mur ». Une mission était partie de la planète Terre pour les étoiles bien avant Luc Orient. Luc Orient est retourné à la recherche de cette mission sur un empire où règne un empereur qui a épousé une Terrienne. La rescapée de la mission… Et naquit un petit prince au « sang bleu » ! J’ai dessiné les six premières planches mais l’histoire était en désaccord avec les premiers albums de la série : on n’a jamais mentionné que d’autres missions étaient parties avant celle de Luc Orient… J’en ai fait part à Greg !

La première planche du "Mur", l’histoire inachevée de Luc Orient
(c) Paape & Greg.

Johnny Congo ressemble étrangement à un personnage qui a été créé par Victor Hubinon et Jean-Michel Charlier : Tiger Joe.

On devait effectivement reprendre le personnage de Tiger Joe pour les éditions Lefrancq. L’éditeur nous a demandé d’y travailler. Mais, les droits n’étaient pas libres ! Alors que j’étais arrivé à la sixième planche, les détenteurs de droits nous ont demandé d’arrêter cette reprise. J’ai dû transformer toutes les premières planches. Nous avons donc créé Johnny Congo un peu maladroitement. Un troisième album était en préparation, mais les éditions Lefrancq ont eu des problèmes de finances et de diffusions à cette époque….

Une autre série issue de votre collaboration avec Greg était Tommy Banco…

Un éditeur italien voulait éditer Luc Orient dans son pays. Mais nos albums y étaient déjà distribués par un autre éditeur. Il nous a donc demandé de créer un nouveau personnage pour l’Italie. Tommy Banco est un ancien militaire devenu cascadeur. Entre-temps les droits de Luc Orient pour l’Italie ont été libérés. Dès lors, il a publié Luc Orient. Greg et moi avons fait paraître les histoires de Tommy Banco en Belgique. Il y a eu un album en noir & blanc chez Bédéscope et deux albums couleurs chez Lombard.

Sur certains Luc Orient, vous êtes secondé par un jeune dessinateur appelé Andréas …

C’était un de mes élèves à l’Académie de Saint-Gilles où je professais. Andréas était un excellent élément. Je trouvais qu’il serait intéressant pour lui de me seconder sur Luc Orient ou Udolfo. Lorsqu’il est parti vivre en Bretagne, il recevait les doubles du découpage. Il m’envoyait les crayonnés que je retouchais – éventuellement- et encrais.

La biographie, écrite par Alain De Kuyssche

Avez-vous quelque chose à ajouter à propos de votre collaboration avec Greg ?

Je regrette profondément qu’il y ait eu un tel écart – sept ans- entre les deux derniers Luc Orient ! Il y a différents facteurs qui sont la cause de cet écart : l’indisponibilité de Greg, le manque d’enthousiasme des éditions du Lombard… Je m’aperçois que les éditeurs préfèrent s’appuyer sur des jeunes auteurs qui pourront encore dessiner une dizaine d’albums et plus sur les anciens qui ont un avenir incertain… Les maisons d’édition ont malheureusement éjecté un bon nombre de dessinateurs de plus de 60 ans. Publier les « anciens » -qui restent graphiquement valables- est une mise de fonds que les éditeurs sont certains de ne pas pouvoir récupérer.

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander L’intégrale de Luc Orient - T1 sur Internet
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Lire la chronique de Didier Pasamonik

Illustrations : (c) Paape, Greg, Le Lombard, avec l’aimable autorisation de la Fondation Eddy Paape.

Photo (c) Nicolas Anspach.

Interview parue originellement dans le n°14 d’Auracan – Septembre/octobre 1996

Exposition Eddy Paape

Jusqu’au 30 Juin 2008

L’exposition est ouverte au public du lundi au vendredi de 9 à 18 heures.
Fermée les samedis, dimanches et jours fériés.

Seed Factory
Avenue des Volontaires 19
1160 Bruxelles
Belgique
Tel : 00322 743 47 20

 
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8 Messages :
  • et merc dacier ?
    26 avril 2008 19:00, par JOJO

    Il me semble bien avoir lu dans les année 90 qu’un nouvel épisode de Marc Dacier écrit par Cothias et dessiné par Eddy Paape était en cours de réalisation. qu’en est il aujourd hui ?

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    • Répondu le 26 avril 2008 à  20:08 :

      Les héritiers Charlier ont stoppé net la réédition entamée à l’époque - et la reprise annoncée. Quelques planches sont reprises dans la monographie mais je doute que Paape ai la vitalité nécessaire à les poursuivre aujourd’hui.

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  • Pas très élégant de publier un article paru originellement dans Auracan (et d’ailleurs repris sur leur site actuel avec beaucoup plus de visuels) sur ActuaBD ...
    Ne risquez-vous pas des ennuis ?

    Els

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 1er mai 2008 à  20:09 :

      Auracan a publié cette interview sans l’autorisation de son auteur, ce dont, en ce qui nous concerne, nous nous sommes assurés. Du reste, notre publication précède la leur. L’auteur leur a même demandé de retirer cette interview de leur site. Par conséquent, vous donnerez vos leçons d’élégance aux personnes concernées.

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      • Répondu le 1er mai 2008 à  20:43 :

        Hum !
        Vous feriez bien de prendre un bon avocat !!!
        Je ne connais pas les tenants et aboutissants, mais dans ce cas précis, le droit d’auteur ne peut être invoqué : il s’agit de publication de presse, et c’est le support original (et commanditaire) qui possède les droits de publication.

        Un juriste.

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        • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 1er mai 2008 à  22:02 :

          Sauf, M. Le supposé juriste anonyme qui ne connaît pas le dossier, que le fanzine qui a publié l’interview (largement épuisé) n’a jamais signé un contrat de cession, et encore moins exclusif, avec l’auteur. Il est par conséquent resté propriétaire de ses droits.

          Vous qui êtes juriste, vous savez quelle conclusion en tirer, alors même que des rédactions comme celles du Monde sont en conflit avec leurs éditeurs précisément sur la question des droits de publication sur internet de leurs articles.

          J’ajoute que l’auteur les a mis en demeure de retirer l’article dans les 24 heures. Ils savent donc ce qui leur reste à faire.

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          • Répondu le 6 mai 2008 à  16:44 :

            Cher Monsieur Pasamonik,

            Je suis malheureusement à New-York et n’ai pas tous mes dossiers sous la main.
            Toutefois, je peux vous dire avec certitude que
            1) Auracan est un site belge, et à ma connaissance, ActuaBD aussi. Je ne retrouve plus l’éditeur responsable, mais il me semble que c’est Patrick Albray, sur le site est en tout cas mentionné"dont l’éditeur est domicilié en Belgique, obéit aux lois belges. En cas de litige, seuls les tribunaux du Brabant Wallon sont compétents."
            2) c’est donc clairement la Loi, les règles et la jurisprudence belges qu’il faut invoquer.
            3) En conséquence, je retrouve dans Jur@ et Jurisquare quelques jurisprudences
            a. Bruxelles, cour d’appel, 14 juin 2002
            b. Gand, cour d’appel, 27 mai 2004
            c. Anvers, première instance, 12 avril 2006
            d. Bruges, première instance, 17 octobre 2007
            e. Bruxelles, Cassation du a), 7 mai 2006
            f. Arlon, Appel, 31 mars 2006

            Etc etc … toutes reconnaissent sans équivoque que le travail à caractère journalistique n’est pas soumis au droit d’auteur. Si l’article est clairement un article "de commande" ou assimilé comme tel, (et faisant partie d’un dossier, il n’y a pas d’équivoque), le support original détient tous les droits exclusifs de publication. A la rigueur, et là il n’y a pas consensus, l’éditeur serait amené à repayer une seconde fois les droits de publication, mais cela reste à prouver (tout dépend du contrat).

            En espérant vous avoir été utile !

            Un supposé juriste anonyme (mais que vous connaissez bien !) qui vous remet bien son bonjour !

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            • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 6 mai 2008 à  18:09 :

              Cher M. Le juriste,

              En général, la règle numéro un du juriste, c’est la prudence. Celle-ci impose en général de travailler sur pièces. Je ne connais pas vos cas de jurisprudence, vous ne connaissez pas le cas précis de M. Anspach dans cette affaire. Mais on peut l’expliquer.

              M. Anspach n’a jamais été l’employé de la société Auracan, une Asbl belge (comme dirait mon ami Laudy, un "groupe sans gain"). Il a fait ce travail bénévolement, sans être payé. Il est donc naturel qu’il dispose comme il l’entend du fruit de son travail.

              Il n’y a jamais eu de contrat entre M. Anspach et Auracan. Les cas que vous évoquez concernent probablement des articles commandés à un journaliste salarié. Il n’y avait pas de lien de salariat entre Auracan et M. Anspach. Il est libre de faire ce qu’il veut du fruit de son travail et Auracan devrait le savoir. Par conséquent, M. Anspach a la possibilité de faire valoir son droit d’auteur, il me semble. C’est en tout cas l’usage. Il est par ailleurs de notoriété publique que Nicolas Anspach est rédacteur en chef d’ActuaBD et qu’il ne collabore plus avec Auracan depuis plusieurs années. Peut-être regrettent-ils son départ, mais cela ne doit pas empêcher les gens d’Auracan d’appliquer les règles, notamment de courtoisie.

              En résumé, M. Anspach n’a donc formellement jamais rien cédé. Il a juste accepté une publication dans le fanzine (papier) Auracan. Il n’avait jamais autorisé la publication de son article sur d’autres supports, en particulier l’Internet. En revanche, il en a cédé la jouissance à ActuaBD. Les nombreux auteurs qui nous lisent comprennent très bien sa position. Je précise qu’il ne s’agit ici en aucun cas d’un droit de citation, mais bien la publication d’un article complet.

              Auracan a publié cette interview après que nous l’ayons fait (un copié-collé de la nôtre, d’ailleurs, puisqu’y figuraient également les corrections apportées par notre rédaction) sans prendre soin de demander l’autorisation, ni même de prévenir M. Anspach. C’est cette inélégance qui a fait réagir M. Anspach.

              Au reste, ce débat n’est plus de mise puisque Auracan s’est exécuté suite à la demande de M. Anspach.

              Nous les en remercions.

              Et puisque je vous connais, M. le juriste, inutile de dialoguer anonymement par voie de forum. En ce qui nous concerne, nous n’avons rien à cacher.

              Si vous vous voulez continuer la conversation en privé, vous pouvez toujours envoyer un mail.

              Car évidemment, sur ces sujets, le débat sur le forum s’arrête là, puisque l’affaire est close.

              Répondre à ce message