Gérald Forton : itinéraire d’un « Gun for hire » [INTERVIEW INÉDITE]

  • Ce sont les aléas d’un quotidien comme ActuaBD composé de bénévoles. Les collaborations s’en vont, s’en viennent… Pendant plusieurs années, Nicolas Anspach a contribué à notre site leader de l’information de la BD francophone. C’était un « serial interviewer ». Et puis, c’est le destin, attiré par le démon de la bande dessinée, il a travaillé un peu dans l’édition avant de créer son propre label, les Éditions Anspach, dont nous parlons parfois dans nos pages. Apprenant la disparition de Gérald Forton, il nous avait envoyé des photos qu’il avait prises de lui. Mais au détour d’une conversation, nous découvrons qu’il avait sous le coude une interview inédite du dessinateur franco-belge exilé aux USA. Nous la reproduisons ici avec quelques images tirées du site de l’un de nos plus fidèles lecteurs, Jean-Luc Muller alias Mandrake, dont nous vous donnons les coordonnées en fin d’article. Il est également le réalisateur du petit documentaire sur Gérald Forton que nous reproduisons ici. Joli travail de mémoire de deux passionnés.

Vous êtes l’un des premiers auteurs francophones à partir aux États-Unis à la fin des années 1970 afin de travailler pour l’industrie des comics. Pourquoi avoir choisi cette voie-là ?

Par accident ! Télé Junior m’avait demandé de partir aux USA afin de négocier l’achat d’adaptations en comics de séries télévisées américaines. Les éditeurs de Télé Junior voulaient voir paraître des BD de ces personnages dans leur journal. J’ai donc été aux États-Unis pour négocier l’achat de droits… Et je suis resté vivre à New York ! Par après, j’ai commencé à travailler pour les Américains lorsqu’ils ont vu ce que je faisais avec leurs personnages.

Vous avez dessiné Spider-Man ou Hulk pour Télé Junior. Comment considériez-vous ce travail ?

Je n’étais pas très intéressé par les super-héros. Je suis un Gun for Hire [1]. On me demande d’animer une série, un personnage, je le fais. C’est mon métier, et je devais remplir les pages du journal.

Vous étiez un mercenaire du dessin ?

Oui. Je travaillais sur commande ! J’ai toujours eu envie de dessiner différents univers. Ce n’était peut-être pas professionnellement le meilleur choix, mais que cela soit en Europe ou aux États-Unis, je me suis amusé à sauter d’un personnage à l’autre, à apprivoiser des personnages que je ne connaissais pas… Quand un dessinateur était en retard, ou malade, aux USA, je prenais la relève. Cela ne me dérangeait pas !

Gérald Forton : itinéraire d'un « Gun for hire » [INTERVIEW INÉDITE]
Un mercenaire du dessin
Photo : Jean-Luc Muller / Mandrake

La manière de travailler différait-elle, à l’époque, entre les USA et la France ?

Les délais étaient resserrés aux États-Unis. Nous avions un mois pour remplir un comic book. Trente pages, en un mois, ce n’est pas rien ! Elles sont plus petites que le format européen, mais le travail était conséquent ! Il fallait travailler… vite ! Nous ne sommes pas considérés comme des auteurs aux USA ! Les dessinateurs remplissent un cahier des charges, une commande. Afin d’avoir un rythme de parution conséquent – ou un volume nécessaire – les éditeurs n’hésitent pas à mettre trois ou quatre gars sur une série. Un dessinateur crayonne, un autre encre, un troisième se charge des couleurs, etc. À vrai dire, cela amusait mes contacts d’en avoir un qui, comme moi, se chargeait seul de tout ce travail !

Parmi toutes les séries que vous avez faites aux USA, sur laquelle avez-vous pris le plus de plaisir ?

Le western, en fait. Quand j’ai travaillé sur Jonah Hex, qui est un personnage qui avait perdu de sa notoriété, ils m’ont demandé de le reprendre. Mais ils ont arrêté, ont placé le personnage dans l’espace et l’ont progressivement transformé en super-héros. Puis, j’ai travaillé sur un personnage. Le seul super-héros noir : Black Lightning. C’était un super-héros car il était habillé comme un super-héros, mais sans pouvoir spéciaux. C’étaient des expériences intéressantes…

Jonah Hex, un comic book sur lequel a travaillé Gérald Forton
© DC Comics
Black Lightning, un comic book de Gérald Forton
© DC Comics

Vous avez aussi travaillé avec Stan Lee…

Non, c’est une légende. J’ai rencontré Stan Lee, qui était à Los Angeles, et qui s’occupait de dessins animés, mais je n’ai jamais travaillé avec lui.

Vous avez travaillé pour Dreamworks… Qu’avez-vous fait pour l’audiovisuel ?

Grâce aux trois associés qui ont bâti Dreamworks, j’ai été engagé dans l’animation. J’avais déjà 20 ans d’expérience dans l’animation puisque j’ai travaillé pour les studios Filmation, puis pour Hannah Barbara. Quand Filmation a été racheté par l’Oréal, ils ont fermé le studio, et tous les dessinateurs de Filmation ont cherché à travailler chez les autres. J’ai travaillé pour tous les studios. À part Disney, chez qui je ne voulais pas du tout travailler. À part cela, j’ai travaillé pour tous les studios, en faisant une saison. Une fois celle-ci finie, on arrête pendant une quinzaine de jours, puis on cherche à joindre une nouvelle équipe. On travaille en général plusieurs mois sur les shows, les productions…

Comme j’étais dans le département de présentation des projets aux diffuseurs, je devais faire des illustrations, pour préparer les projets. Je faisais des dessins qui devaient servir aux studios pour présenter les dossiers aux networks. Je travaillais toute l’année sur les storyboards, la création de personnages et les présentations, qui étaient des illustrations pour le show que l’on voulait présenter pour pouvoir le vendre aux networks.

Qu’est-ce que cela vous a appris du point de vue du dessin ?

Beaucoup. Je ne connaissais rien du tout à l’animation. L’animation proprement dite, je n’en ai jamais fait, puisque j’étais dans la création de personnages. Mon premier job dans l’animation, cela a été pour He-Man, que l’on appelle ici Musclor. Je devais faire des scènes d’action, dans toutes les positions possibles. J’en ai fait pendant un an, de façon à constituer une espèce de bibliothèque dans laquelle les scénaristes allaient puiser. C’étaient des scènes qui étaient déjà faites, et ils gagnaient du temps, donc les studios de l’argent. Donc, pour moi, cela n’avait rien de l’animation. Pour moi, c’était facile, je ne faisais que des scènes d’action. Je suis resté chez Filmation tous le long de la production de Musclor. Et après, j’ai abandonné l’animation, car ils commençaient à animer des éponges, et cela m’amusait beaucoup moins. Et je me suis tourné vers le cinéma pour faire des storyboards.

He-Man alias Musclor, par Gérald Forton
© Filmation

Sur quels films avez-vous travaillé ?

Sur les dessins animés Swamp Things, Mohamed Ali, Robocop, Ninja Turtles, sur les films Coyote Ugly, Starship Troopers, Grey Gardens, et j’ai fait plein de publicités pour la TV où ils emploient aussi des storyboarders.

"Starship Troopers", un film storyboardé par Gérald Forton.
Droits réservés.

Là, aussi, c’était un apprentissage ?

Non, car j’avais quand même ma formation dans l’animation. Le storyboard en animation est plus difficile que le storyboard de cinéma, du fait que dans l’animation, il n’y a qu’une caméra, et dans les films, il y en a trois ou quatre.

"Bob Morane : dans l’ombre du cartel". Quand Gérald Forton animait les aventures du héros d’Henri Vernes, l’écrivain et scénariste lui aussi décédé cette année.
Droits réservés.

Dans votre période européenne, quelle était votre série préférée ?

Teddy Ted, que je signais avec Lécureux. Parce que c’est du western, et c’est mon sujet favori.

Quels souvenirs avez-vous de ce scénariste ?

Lécureux vivait à Paris, et moi j’habitais dans le Sud de la France. On se voyait rarement. On travaillait à distance, et cela a toujours marché comme cela. D’une manière générale, je n’ai jamais été proche de mes scénaristes. J’ai toujours habité loin de Paris ou des grandes villes. Je suis un passionné de chevaux, ceci explique cela.

Teddy Ted par Gérald Forton.
© Lécureux / Forton

Quels ont été vos maîtres, les auteurs qui vous ont donné envie de dessiner ?

Ce sont des Américains. Je me trouvais à Paris à la fin de la guerre, et j’ai eu accès aux comic books américains, et tous les gars de ma génération ont été impressionnés par cela. Recevoir les bandes américaines, les films américains, la musique américaines après quatre ans de guerre nous a fait grandir dans cette ambiance. C’est pour cela que je préfère encore les bandes américaines aux européennes ! J’ai été marqué par Alex Raymond et les autres auteurs de cette génération.

Votre grand-père était le créateur des Pieds Nickelés et de Bibi Fricotin, est-ce que cela a eu une influence dans vos choix ?

Pas du tout. J’étais trop jeune quand il est mort. Le seul avantage, c’est que mes parents ne se sont pas opposés quand je leur ai dit que je voulais faire de la BD. Ils ont simplement exigé que je fasse des études de dessin. Mon grand-père, je ne pense pas qu’il en ait fait. Ils ne s’étaient pas opposés, car ils avaient eu son exemple, ne sachant pas si cela allait marcher, car ce n’est pas quelque chose qui se transmet.

S’il n’y avait qu’un seul comics à retenir, ce serait lequel ?

Pas les comic books. J’ai vu immédiatement que les dessinateurs étaient moins bons. Donc, je n’ai jamais été passionné par les comics proprement dits. C’étaient plutôt les bandes quotidiennes qui passaient dans les journaux qui me séduisaient. Pour moi, dans les comic books, c’étaient toujours des dessinateurs secondaires. Plus tard, j’ai vu qu’il y avait de vrais professionnels comme Jack Kirby ou encore Neal Adams, et d’autres qui travaillaient pour les comic books et qui étaient extraordinaires. Mais dans les années 1940 et 1950, c’était plutôt des imitateurs de ceux qui faisaient de la vraie bonne BD dans les quotidiens. Cela a toujours été mon format préféré. J’ai eu l’occasion d’en faire. J’ai fait la bande quotidienne de He-Man (Musclor) à travers Filmation. J’avais dit à Filmation que je voulais les quitter pour aller chez Marvel, ce qui me permettait de faire de la BD. À ce moment-là, Lou Scheimer, qui était le patron de Filmation m’a dit : « Si tu veux, on va faire une BD, et tu vas la dessiner. C’est comme cela que j’ai fait Musclor. »

Vous dessinez encore aujourd’hui ?

Tous les jours, toujours professionnellement. Le dessin est un besoin. Je suis toujours aussi enthousiaste, et j’ai envie d’apprendre de nouvelles choses. Plus j’avance en âge, plus je deviens lucide sur mon dessin. Je vois mes défauts et mes imperfections, et j’essaie de m’améliorer. Ce serait triste si je n’étais pas dans cette optique. Je n’en saurai jamais assez …

Est-il vrai que vous avez travaillé avec Jacobs sur Blake et Mortimer : L’Affaire du collier ?

C’est vrai. J’étais assez surpris quand la rédaction de Tintin m’a demandé si j’avais le temps d’aider Edgar P. Jacobs, qui était très en retard. On m’a demandé, et j’ai dit oui. J’ai trouvé cela intéressant de travailler avec lui. Il avait une autre conception de la BD. Il m’a laissé faire les vingt premières pages de L’Affaire du collier.

Suivant ses crayonnés à lui ?

Même pas. Cela m’a étonné, car on m’avait dit qu’il n’était pas facile. Et qu’il n’avait jamais pu travailler avec des collaborateurs à cause de cela. Quand je suis arrivé, j’étais prêt à faire ce qu’il me demandait. Je crayonnais, et je lui soumettais les crayonnés. Cela allait, et puis il m’a laissé encrer. Au début, d’après mes souvenirs, il faisait simplement les têtes de Blake et Mortimer.

Jacobs n’avait pas un style de dessin qui m’attirait. Je lui avais dit que je n’étais pas très à l’aise dans l’humoristique. Cela l’a beaucoup vexé. Il m’avait dit : « Mais ce que je fais n’est pas de l’humoristique ! » On avait des discussions à n’en plus finir. Il mettait un temps fou sur une page. Il prenait énormément de temps dans la préparation de son album, en se documentant ou en voyageant.

"Blake et Mortimer - L’Affaire du collier". Gérald Forton a aidé Edgar P. Jacobs sur vingt pages de cet album.
© éditions Blake et Mortimer / Dargaud.

Moi, ces vingt planches, je les ai faites à mon rythme. Je ne sais plus pourquoi la collaboration s’est arrêtée. Sans doute parce que j’avais un autre boulot… Pour moi, les réalistes, parmi les Européens, c’était Gillon, Cuvelier, Poïvet… Mais toute l’école d’Hergé, c’était de l’humoristique. Je lui demandais comment marchaient ses personnages, on voyait un ressort derrière ! (Rires). On s’est bien amusés. Aucun de nous deux ne se prenait au sérieux dans nos discussions. On rigolait beaucoup.

Quel effet cela vous fait de voir votre travail réédité ? [Kim Devil venait d’être réédité. NDLR]

Cela m’étonne, mais cela me fait plaisir de revoir des bandes dont je ne me souviens plus. Jean-Michel Charlier travaillait à Spirou, quand ils m’ont engagé dans les années 1950. Charlier débutait, comme moi. À ce moment-là, la BD n’était pas à la mode. On était tous enthousiastes d’en faire… C’était un grand professionnel.

Propos recueillis par Nicolas Anspach en septembre 2011.

UN DOCUMENTAIRE DE JEAN-LUC MULLER SUR GÉRALD FORTON

Voir en ligne : Gérald Forton sur le site de Jean-Luc Muller

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photos : Jean-Luc Muller / Mandrake
Les planches originales de cet article sont issues des collections du site 2DGalleries. Merci à eux.

[1Littéralement « tueur à gage », un mercenaire.

 
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