Francis Carin & David Caryn : « "Ennemis de sang" est un récit de famille »

28 mars 2014 2
  • Après avoir tourné la page de la série "Victor Sackville", Francis Carin s'est lancé dans un projet personnel qu'il conservait depuis des années : un récit qui porte sur ses origines, et auquel il a associé son fils David, également dessinateur.

Comment est né le projet des Ennemis de sang ?

Francis Carin : Mon grand-père paternel était flamand et a émigré en Wallonie après la Première Guerre mondiale pour travailler près de Liège dans une houillère (comme on disait à l’époque). Brancardier du côté d’Ypres et blessé par une balle teutonne, il avait été marqué par la "Grande Boucherie". Le récit d’Ennemis de sang est donc un concentré de sa propre vie : émigration due à la pauvreté paysanne flamande, puis installation définitive près de Liège grâce au travail qui y abondait à cette époque. Mon père a travaillé dans le même charbonnage en tant maréchal-ferrant : le Charbonnage du Hasard à Micheroux, dans le Pays de Herve. Si le récit comporte donc une dimension sociale, elle s’est imposée essentiellement par ce que j’ai vécu moi-même depuis ma naissance

Était-ce dès lors nécessaire de créer ces deux frères, séparés à la tendre enfance ?

Francis Carin : Naturellement, j’ai voulu raconter comment ces hommes courageux ont dû quitter leur famille pour subsister, mais je devais trouver une dimension romanesque pour rendre l’histoire attrayante. J’ai donc pensé à mettre en scène des jumeaux dont l’un a été enlevé et élevé dans une famille pauvre. C’était une manière de pouvoir comparer deux mondes parallèles mais complémentaires. C’est une nouvelle de Maupassant qui a fait le déclic : elle est tirée des Contes et Nouvelles du désenchantement et s’intitule Aux Champs. Une terrible histoire d’adoption...

Francis Carin & David Caryn : « "Ennemis de sang" est un récit de famille »
La couverture de l’album

Vous expliquez également les flux de populations, principalement le mélange entre les Wallons, les Flamands et les Hollandais. Une façon de rappeler à vos contemporains que nos racines culturelles sont plus mixtes qu’il n’y paraît.

Crayonné de Carin.Francis Carin : De tout temps, il y eu des flux migratoires. Cela fait la richesse d’un pays lorsque ceux qu’on accueille s’intègrent et se fondent dans la société. J’ai vécu cette émigration d’abord italienne puis polonaise, portugaise, yougoslave... Cela continue encore à l’heure actuelle mais peut-être plus pour les mêmes raisons.

Dans la seconde moitié de XIXe siècle, il y eut une crise de l’énergie et quelques industriels lainiers de Verviers ont investi dans le charbon pour diminuer les coûts de fonctionnement de leurs filatures. C’est ce qui m’a donné l’idée de l’appliquer ce principe à mon personnage, Johannes Van Tongen, le père des jumeaux, qui a acquis des parts majoritaires dans le petit charbonnage du Haut-Bois pour aider sa filature menacée par un péril financier.

S’agit-il d’un projet de longue haleine ?

Francis Carin : Je dois avouer que j’ai cette idée de bande dessinée il y a plus de vingt ans. J’en avais écrit des notes, des scènes et les passages-clés, mais je n’ai pas pour autant ressorti une vieille histoire de mes tiroirs, mais plutôt de ma mémoire ! J’ai eu la chance qu’un éditeur comme Jacques Glénat l’ait acceptée !

Deux planches qui donnent un avant-goût de la diversité graphique de l’album

Est-ce que l’arrêt de "Victor Sackville" vous a alors permis de vous lancer dans l’écriture ?

Francis Carin : N’étant pas scénariste au départ, j’ai reculé mon projet, d’une part par manque de temps, car le Lombard me proposait de continuer Sackville au rythme d’un album par an, ce qui était pour moi une forme de sécurité et aussi un plaisir de travailler avec Gabrielle Borile & François Rivière sur qui je pouvais me reposer au niveau du scénario.

Casterman m’a aussi proposé de reprendre les aventures de Guy Lefranc, ce que j’ai fait avec plaisir car j’ai pu rencontrer Jacques Martin qui m’a beaucoup appris. J’ai réalisé deux albums pour cette série. Tout ça pour dire que c’est un peu par peur que je n’ai pas proposé mon histoire plus tôt... Puis, de commun accord, nous avons décidé avec les scénaristes et notre éditeur de terminer Sackville après 23 albums. Il y a eu les huit intégrales et les Archives Sackville pour clore cette aventure de plus de 25 ans.

Cette histoire de famille devait-elle regrouper la vôtre, confortée dans le même projet ?

Francis Carin : Cette histoire de famille, imaginée depuis plus de 20 ans comme je vous l’expliquais, je voulais l’écrire et la dessiner seul de A à Z, couleurs comprises. Mais au fil des années, mon fils David a suivi des cours aux Beaux-Arts, a sorti un tout premier album, le Tournoi maudit, puis a travaillé avec Makyo sur la trilogie de Alzéor Mondraggo chez Vents d’Ouest. Je me suis vite rendu compte qu’il pouvait apporter une dimension supplémentaire avec sa propre vision du dessin et des couleurs. David possède plutôt un talent d’illustrateur et même de peintre, la lumière prend une place essentielle dans son travail, ce qui amène du volume et des ambiances qui collent parfaitement avec mon récit réaliste.

David Caryn
Photo : JJ Procureur

David, vous avez collaboré aux Victor Sackville dans le tome 19. Mis-à-part celui-là, était-ce une nouvelle collaboration que vous avez mise en place ?

David Caryn : En fait, j’ai déjà pas mal collaboré avec mon père sur ses précédents albums : Sackville et Lefranc entre autres... Dès que j’ai pu construire une perspective, il m’a fait confiance en me mettant au travail sur des petites choses, au fur et à mesure de plus en plus élaborées. Notre collaboration n’est donc pas vraiment récente, cela remonte même au siècle passé ! C’était un bon apprentissage, et j’ai également pas mal travaillé sur les couleurs de Sackville où j’ai déjà pu tester la relation dessin-couleurs, ce qui a formé un bagage non négligeable pour le travail effectué plus tard sur Ennemis de Sang.

Quant au partage du travail, la mise en scène ainsi que les dialogues ont été en très grande partie réalisés à quatre mains, le dessin et l’encrage par mon père et les couleurs par moi-même... Une répartition assez simple en somme, très facile, nos relations sont tout le contraire du titre de la série.

On sent la volonté de rendre l’encrage un peu moins lisse que sur Sackville, pour donner plus de matière aux environnements industriels ?

De la documentation...

Francis Carin : Effectivement, je me force à un trait plus spontané, plus délié. Je me devais de progresser, car je n’aurais pas accepté de nouvelles critiques parfois très blessantes pour moi au niveau du dessin et surtout des personnages. Pour les décors, mon trait est moins rigide aussi et puis les ambiances que David parvient à rendre ajoutent une dimension nouvelle aux atmosphères industrielles assez lourdes de l’histoire.

Où et comment avez trouvé la documentation concernant les charbonnages et les textiles ?

Francis Carin : Pour la documentation, j’ai été visiter le charbonnage de Blégny-Trembleur entre Liège et Visé où l’on peut descendre dans la mine. C’est le meilleur moyen de palper l’ambiance d’une galerie et du travail de ces hommes.

Pour le carreau de la mine (la surface), je me suis inspiré d’un petit charbonnage à Soumagne (près de Herve) où il y a encore quelques bâtiments et la Belle-Fleur (nom donné à la tour métallique caractéristique) ou plus communément appelée, moins poétiquement, "châssis à molette". J’ai fait une reconstitution de cet environnement à ma manière. J’ai aussi consulté pas mal d’ouvrages sur la mine. sans oublier les ressources de l’Internet...

Après cet environnement industriel du premier tome, allez-vous expliquer l’invasion de 1914 dans la suite de votre récit ?

... à la réalisation d’une couverture représentant le père et les deux jumeaux

Francis Carin : Non, les personnages s’enfuient et ne connaîtront pas la guerre. Ils ne reviendront que lorsque tout sera terminé. J’ai suffisamment développé ces quatre années horribles dans mes précédents albums. Je veux raconter la vie de simples hommes et non de héros. La suite sera une sorte de voyage initiatique, une odyssée où Omer, le personnage principal en définitive, va devenir un homme. Oserais-je dire que ce sera l’odyssée d’Omer ? (rires).

Mon projet est développé en quatre volets. Les jumeaux vont à nouveau se rencontrer, bien entendu. Dans le premier tome, on comprend que le fait de vivre dans une famille riche n’implique pas nécessairement l’altruisme. Tout dépend de l’affection qu’on reçoit ! Je n’ai pas l’ambition de réaliser une histoire psychanalytique ou sociologique, mais seulement d’écrire une aventure à rebondissements où pour comprendre les réactions et comportements de mes personnages. J’essaie de me mettre en pensée à leur place. J’ai découvert que l’écriture amenait à avoir un comportement un peu schizophrénique : une vie dans la réalité et une autre dans la tête. Un peu comme Papillon d’Henri Charrière qui se fabriquait une vie fictive dans la tête pour mieux s’évader.

Le fait de travailler à quatre mains vous permet-il de publier la suite du récit dans un avenir proche ?

Francis Carin : Non, travailler à quatre mains ne fait pas avancer plus vite notre histoire. Hélas !, trois fois hélas !

David Caryn : Et oui, malheureusement, seules deux de nos mains sont aptes à travailler dans ce sens ! Nous essayons d’aboutir au meilleur résultat et cela demande donc "un peu" de temps, une année environ jusqu’à la sortie du tome 2, ce qui est un délai habituel même si les lecteurs du tome 1 aimeraient certainement lire la suite plus rapidement !

Etude de personnages

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Photo de Francis Carin en médaillon : Patricia Mathieu.

Illustrations : (C) Glénat

 
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