François Schuiten (L’Horloger du rêve 2/2) : « Nous voulions raconter des aventures de création »

19 septembre 2014 0 commentaire
  • Après le journaliste Thierry Bellefroid, intéressons-nous aujourd'hui à l'auteur qui s'est plié à l'exercice de cette superbe monographie. Que dans ses livres ou dans un entretien, Schuiten continue à se livrer sans compter, avec passion.

François Schuiten (L'Horloger du rêve 2/2) : « Nous voulions raconter des aventures de création »Vous avez demandé à Thierry Bellefroid de travailler sur cette monographie, pourquoi ?

J’avais eu à plusieurs reprises l’écho d’éditeurs et de lecteurs qui me disaient qu’on ne reliait pas vraiment mes bandes dessinées aux autres travaux graphiques que j’avais pu réaliser, comme pourle pavillon de l’Exposition Universelle de Hanovre, ou pour la station de métro Arts & Métiers à Paris. Comme si ces mondes différents ne communiquaient pas...

L’éditeur d’Attila était étonné que je n’aie pas travaillé sur un livre qui réunit tous ces fils. J’ai trouvé que cette remarque était très pertinente et, comme Voyage en Utopie était épuisé, c’était l’instant de penser à un livre qui rendrait cet ensemble cohérent.

Il me fallait un regard extérieur pour voir ces différents fils, cela ne pouvait donc être Benoît [Peeters] et j’ai alors immédiatement pensé à Thierry Bellefroid pour différentes raisons. En tant qu’écrivain, c’est un raconteur d’histoires, qui est passionné de bande dessinée, et avec qui je partage une grande amitié. Je pouvais donc travailler en totale confiance. Confiance de lui confier les documents, sous lesquels je l’ai presque enterré !

C’était sous doute son premier défi de taille : trier, classer, extraire...

Je lui ai livré des documents divers et hétéroclites (spectacle hip-hop, projets d’exposition inaboutis, etc), et je n’avais aucune idée de la manière dont il allait organiser tout cela. Il y avait beaucoup d’originaux inconnus, mais parfois trop sur un sujet et pas assez sur d’autres. Ce sont son regard et sa persévérance qui ont amené ce livre à naître.

L’Horloger du rêve permet au lecteur de découvrir des projets dans lesquels vous vous êtes investi corps et âme, alors qu’ils n’ont pas forcément touché un public aussi important que celui de vos bandes dessinées…

J’ai besoin de ces projets connexes à la bande dessinée, car c’est une énergie différente. Autant j’apprécie la solitude de l’atelier et l’exigence de la bande dessinée, autant la confrontation au réel, à des espaces de vie et à d’autres personnes est tellement enrichissante que je ne pourrais passer à côté. Ces deux aspects fort différents s’équilibrent l’un et l’autre, comme mon yin et mon yang. L’imaginaire de la table à dessin est formidable, mais il ne prend du sens à mes yeux, que lorsque vous recevez aussi les coups réels de projets vivants, comme une exposition universelle au Japon ou le Train World. Ce sont des lieux où sont générés de la pression et des expériences. Cela vous fait évoluer et grandir.

En proposant cette mission à Thierry Bellefroid, est-ce que vous doutiez du résultat ?

Oui, mais j’étais surtout inquiet par rapport à ce livre. Thierry est quelqu’un de très exigeant, et il désirait proposer un maximum d’images originales. Et tous deux, nous voulions éviter un texte en décalage des visuels, comme pas mal de livres « graphiques » : il fallait donc raconter des aventures de création et démontrer que la bande dessinée est une matrice extraordinaire. En tant que point de départ d’autres projets, nous avons donc voulu la remettre au cœur d’enjeux d’aujourd’hui. Il fallait de la narration pour transposer la créativité de ces aventures, et c’est justement ce qu’on fait en bande dessinée.

D’emblée, vous aviez rejeté l’idée du livre d’entretien...

En réalité, je voulais qu’un point-de-vue ressorte du livre, même si Thierry s’est heureusement montré exigeant et critique. Mais il a été mis à rude épreuve, car Benoît Peeters relisait tout cela d’un œil averti, autant que Benoît Mouchart. Or, nous avions parfois trop de textes, ou trop d’images. L’Horloger du rêve s’est donc construit avec cette famille d’accompagnateurs, afin que les deux facettes s’interpénètrent et que demeure un récit graphique.

En plus du récit, on y retrouve également beaucoup d’émotions ! Entre autres, lorsque vous évoquez vos références : comme Jean Giraud, ou le dynamisme de Macherot que vous continuez d’admirer… On se demande d’ailleurs si les lecteurs savent que vous travaillez avec ces planches de grands maîtres dans votre dos, comme si vous aviez besoin qu’ils jettent perpétuellement un regard sur votre travail, par-dessus votre épaule ?

Oui, c’est la parfaite expression : j’espère que ces maîtres continuent à regarder mon travail. Je n’ai pas oublié les conseils donnés par Maurice Tillieux, André Franquin et d’autres auteurs naturellement généreux. Ils m’ont donné de petits cailloux, qui continuent à résonner en vous lorsque vous dessinez seul. Je ressens un manque actuel de cette fraternité. Ce rapport de studio, comme Hergé également, cela n’existe plus. Je ne dis pas qu’il faut le forcer à revenir, mais je constate qu’il fait sans doute défaut, et qu’il faudrait inventer un nouveau système de parrainage. Entre dessinateurs, parfois de tous petits conseils, sur un angle ou une technique d’approche, permettent de changer tout le travail de l’autre.

François Schuiten dans son atelier
Photo : (c) CL Detournay

Autre témoignage dans ce livre : vos premières collaborations à Pilote, puis Métal Hurlant. Vous partagez l’émotion d’être publié aux côtés de maîtres, ce que vous n’auriez jamais espéré !

Métal Hurlant était tout simplement incroyable ! Lorsque nous avions ouvert les premiers numéros, les petits jeunes que nous étions ont pris une baffe étonnante. Je parle des étudiants de Saint-Luc : Séraphine, Berthet, Andreas, Goffin, Sokal et les autres. Nous nous sommes dits : « Alors, c’est possible, on peut faire… ça ! » Tellement de portes s’ouvraient d’un coup, des connexions se faisaient avec d’autres univers : la musique, le cinéma, le rock ! Métal était une concentration d’énergie et d’ouvertures, alors que Spirou et Tintin nous enfermaient. On s’y sentait rigidifiés, Franquin lui-même s’en allait, et tentait de prendre du recul face à cette mécanique qui fossilisait un style. En face d’un modèle qui était en train de mourir, nous avions un train en face… et il était incroyablement attrayant !

Est-ce que vous vouliez en définitive traduire ces grands moments d’émotion dans L’Horloger du Rêve ?

Je voulais avant tout parler des échecs, des projets qui n’ont pas été à terme.

Mais cet aspect inabouti n’était de votre fait ! Quand on quitte la bande dessinée, il y a d’autant plus de facteurs que vous ne maîtrisez pas, et qui peuvent entraver la réalisation d’un projet ?

Le monde de la bande dessinée est déjà rude, surtout pour les jeunes auteurs. Mais l’extérieur de celle-ci est beaucoup plus violent. Combien de projets cinématographiques auxquels j’ai collaboré ai-je vu s’arrêter en chemin ?!? J’ai vu des personnes s’user pour tenter de donner vie à des projets d’exposition ou de spectacle… J’ai subi deux échecs avec Franco Dragone, alors que je m’y étais totalement investi pendant deux ans. Heureusement, dans ces cas-là, la bande dessinée reste mon refuge car je continue d’y travailler en parallèle.

Mais certaines aventures ont également été très positives, comme l’Expo Universelle d’Hanovre…

Hanovre a été une aventure hallucinante, car tout était hors norme, avec des moyens colossaux. Ce qui a fait naître toutes ces aventures, cela reste le dessin, tiré d’une imagination qui s’était construite à travers la bande dessinée. L’Horloger du Rêve est donc pour moi une façon de donner le désir à d’autres de s’aventurer, car on a une chance extraordinaire avec ce plaisir de raconter des histoires en images. L’imaginaire généré par le dessin peut trouver place dans beaucoup de domaines : c’est une arme extraordinaire !

Ce livre propose des dessins rares voire inédits, mais il retrace également quarante années de collaboration, en bande dessinée comme ailleurs. On sent que vous avez d’ailleurs un grand besoin du contact de l’autre ?

Ces quarante années sont émaillées des collaborations avec mon frère, avec Claude Renard, avec Benoît bien entendu, mais aussi avec des peintres, des musiciens. Ces amitiés cassent la solitude du papier, qui est souvent éprouvante. Le sacerdoce du dessin doit donc être entretenu par d’autres regards, pour vous aider, vous soutenir, vous interroger et vous rappeler de vous remettre en question. Cela vous rappelle aussi l’horloge qui tourne sans s’arrêter. Le corps est une étrange machine qui vous donne plus d’expérience, plus de lucidité, mais vous fragilise en même temps.

Cela signifie que vous avez des regrets ?

Je n’ai pas vraiment de regrets. Heureusement, Les Cités obscures n’est pas une série qui se fossilise car elle est en perpétuelle modification. Mais je ne pourrais plus passer six mois à réaliser les aplats de couleurs des Murailles de Samaris comme auparavant ! Je veux donc dessiner autrement, et la difficulté est de maintenir la même exigence avec un corps qui n’est plus le même. Ce qui m’a toujours fasciné chez Franquin, c’était sa capacité à modifier sa façon de dessiner. Il a eu l’incroyable courage d’arrêter à chaque fois qu’il avait atteint le sommet. Et quand il a commencé Les Idées noires, c’était un nouvel auteur ! Je pensais qu’il balayait le passé pour de bonnes raisons, car il savait qu’il ne pouvait plus continuer ainsi. Pour que le dessin reste vivant, il était obligé de casser, d’abandonner ce qu’il avait réalisé. Et donc de se remettre en danger !

Est-ce aussi pour cette raison que vous modifiez constamment le fond et la forme des Cités obscures ? Pour rester en éveil ?

Benoît Peeters et moi, nous nous sommes dits que nous pouvions créer des personnages récurrents, car on voyait beaucoup d’auteurs en souffrir. Avec le recul, je me demande si Franquin n’a justement pas voulu nous faire passer le message de rester libre. Même si à la fin de chaque livre des Cités, il faut tout recommencer à zéro. Et ce n’est pas facile, car il faut le temps d’un album pour prendre réellement ses personnages en main.

Après ces années de regard en arrière avec L’Horloger du rêve, et le legs de vos planches, quel est votre état d’esprit ? Vous avez le sentiment d’avoir une page blanche devant vous, avec beaucoup d’envies à concrétiser ?

Tout-à-fait ! Tout mon travail avait commencé à me peser, surtout mes planches, car elles appartenaient autant aux auteurs avec qui j’avais collaboré que finalement, au lecteur. J’ai parfois l’impression que tout me file entre les doigts, et Thierry a dû réaliser un gros travail, car les éléments et les dates se mélangeaient déjà dans ma tête, comme pour s’en échapper. C’est pour cela que j’ai aussi réalisé L’Horloger des rêves : les livres sont une photographie d’un moment particulier, et ils conservent ce que la mémoire finit par perdre. En faisant le point où il faillait, Thierry Bellefroid a donc été le très bon photographe de cette histoire-là… de ma vie.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Photos : (c) CL Detournay

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