Frédéric Niffle : « La mort de Philippe Tome a été un choc pour Dupuis. »

6 novembre 2019 2 commentaires
  • Le 5 octobre dernier, nous apprenions le décès de Philippe Tome, talentueux scénariste de "Spirou", "Soda", du "Petit Spirou" et de bien d'autres choses. Aujourd'hui sort en kiosque un numéro spécial du "Journal Spirou" qui lui est consacré. Son directeur, Frédéric Niffle, nous explique comment cet hommage s'est mis en place.
Frédéric Niffle : « La mort de Philippe Tome a été un choc pour Dupuis. »
La photo à l’entrée de Dupuis
©Chloé Vollmer.

Qu’est-ce qui vous a décidé à consacrer un numéro spécial à Philippe Tome ? Les hommages que vous avez reçus spontanément ou une motivation personnelle ?

On ne s’est même pas posé la question de savoir s’il fallait ou non réaliser un numéro hommage tellement c’était évident pour tout le monde. Ce que l’on ne savait pas d’emblée, c’est l’ampleur que prendrait cet hommage. En faisant la maquette, on s’est rendu compte qu’on aurait besoin du maximum de pages disponibles.

La mort de Philippe, si soudaine, si inattendue, si jeune, a été un choc pour Dupuis. En témoigne le grand portrait de Tome que nous avons installé à l’entrée du bâtiment à Marcinelle, pour que son sourire continue de nous éclairer. Et à titre personnel, c’est une douleur dont je ne me remettrai sans doute jamais complètement car il faisait partie de mes amis les plus intimes, de ceux qui se comptent sur les doigts d’une seule main.

L’importante place occupée par Philippe Tome dans la création en bande dessinée et sa brusque disparition sont certainement au cœur des réactions que vous avez reçues ?

Tout est choquant dans la mort de Philippe. Pour ses proches, sa famille, bien sûr, mais aussi pour tout ce qu’il continuait d’apporter à Dupuis, et tout ce qu’il ne pourra plus offrir aux lecteurs. Or, il avait tant à dire encore, et il le faisait d’une façon unique, avec une écriture très travaillée qui n’appartenait qu’à lui. Il est vraiment irremplaçable. Et les multiples témoignages que nous avons reçus révèlent l’importance qu’il a eue pour bon nombre d’auteurs dans la profession.

Yann et Tome
Photo : N. Anspach

Quel est le regard professionnel que vous lui portez sur son apport à la bande dessinée, en tant qu’éditeur de bande dessinée et rédacteur en chef-directeur du Journal Spirou ?

Nous étions intimes depuis une vingtaine d’années, en dehors du travail, mais j’ai été son éditeur sur deux albums du Petit Spirou et je l’ai aidé à terminer le scénario du tome 12 de Soda sur lequel il était bloqué. Nous avons évidemment passé des milliers d’heures à évoquer le métier sous toutes ses coutures, car il aimait tout comprendre et se révoltait facilement sur ce qu’était en train de devenir l’édition.

Il regrettait beaucoup Philippe Vandooren, qui avait été rédacteur en chef de Spirou de 1982 à 1987 puis directeur éditorial chez Dupuis jusqu’en 1999 et qui lui a permis de lancer Le Petit Spirou. Il attendait de son éditeur de l’audace, de la nouveauté, de l’ambition et un soutien sans faille. Travailler avec lui n’était pas de tout repos, mais en retour, il a offert à Dupuis des albums qui ont atteint des sommets en termes de qualité et de ventes.

Frédéric Niffle et Philippe Tome
Photo : DR.

Philippe Tome était également d’une grande sensibilité, doté d’un regard critique sur son travail. Deux grandes qualités qui le caractérisaient selon vous ?

La sensibilité est l’outil de travail de tous les artistes, et Philippe en était certainement un. Il adorait travailler ses phrases pour leur donner des tournures fortes et singulières. C’est particulièrement manifeste dans ses histoires réalistes comme Soda ou Berceuse assassine. L’écriture lui venait facilement, mais sa recherche constante de l’originalité et l’exigence qu’il avait pour ce métier rendaient chaque année plus douloureux l’élaboration de ses scénarios.

La mort de Philippe Vandooren en 2000 a été un premier coup dur pour Tome, et celle de Stuf en 2015 l’avait plongé dans une plus grande difficulté créative. Mais depuis quelques mois, petit à petit, il retrouvait l’envie, la motivation, il avait de nouveau des projets… C’est très cruel.

Marc Hardy et Philippe Tome
Photo : N. Anspach

Lorsque vous avez pris la décision de lui consacrer un numéro spécial, quels ont été vos axes de travail ?

Ce n’est malheureusement pas la première fois que nous sommes confrontés à la mort d’un de nos auteurs et nous avons gardé le même principe : une biographie/témoignages en fil rouge et des hommages dessinés. On a lancé un appel aux auteurs maison et contacté certains autres, comme Dutto, dont on savait qu’ils avaient été marqué par l’œuvre de Tome. Ensuite, avec tous ces dessins et textes reçus, il a fallu trouver une cohérence en maquette, dans des délais d’urgence qui font travailler tard la nuit. Mais ça m’a aidé à dire adieu à Philippe.

Ce numéro spécial va rester en kiosque quatre semaines : une façon de toucher les lecteurs qui ont vibré au rythme des scénarios de Philippe, mais qui ne seraient plus abonnés ?

D’habitude, nos numéros spéciaux restent 15 jours en kiosque, mais celui-ci nous est apparu particulièrement spécial. Je crois que dans l’histoire du journal, nous n’avons jamais rendu un hommage aussi important à un auteur disparu. Philippe faisait partie de la famille Dupuis. Ce n’est pas un mot lancé à la légère, car pour qui connait cette maison d’édition de l’intérieur sait à quel point elle a l’esprit de famille. Sur ce point, les éditions Dupuis sont absolument uniques.

Philippe Tome et Benoît Fripiat, l’un de ses éditeurs au sein de Dupuis
Photo : N. Anspach
"Le Petit Spirou T18 : La Vérité sur tout" de Tome & janry paraît le 15 novembre 2019.

Le tome 14 de Soda était presque fini, il restera certainement inachevé... Envisagez-vous de le publier en l’état dans le Journal Spirou afin de lui rendre une nouvelle fois hommage ?

Il reste une dizaine de pages à terminer. Le scénario n’était pas écrit jusqu’au bout, mais Philippe avait raconté la fin de l’histoire à Dan. Il va ainsi pouvoir terminer l’album. Mais on comprend à quel point cette tâche sera difficile, tant sur le plan émotionnel que sur le plan artistique. Il est donc difficile de prédire quand ce quatorzième tome de Soda sortira.

Quant au Petit Spirou, j’imagine que la situation est extrêmement difficile pour Janry, et que rien n’est décidé... Si ce n’est la publication bien entendu du tome 18 du Petit Spirou, qui paraît dans quelques jours. Une nouvelle occasion de rendre hommage au talent et à la personnalité de Philippe Tome ?!

La sortie du nouvel album du Petit Spirou sans Philippe, c’est évidemment très difficile à vivre pour toute l’équipe de Dupuis, et pour Janry et Dan en particulier. Tous les deux ont envie de continuer la série, pour faire perdurer sa mémoire. Dan et Janry ont bien sûr le talent pour le faire, ils participaient d’ailleurs déjà aux idées de gags. Mais les émotions sont telles aujourd’hui qu’il est impossible d’avoir des certitudes sur l’avenir de la série. On espère que le Journal Spirou sera un support motivant pour les aider à poursuivre l’aventure. En tous cas, on a besoin de leurs talents et on ne voudrait surtout jamais les laisser tomber !

Le numéro Spécial Philippe Tome en kiosque dès ce mercredi 6 novembre.
© Dupuis

(par Charles-Louis Detournay)

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Spirou n°4256 - disponible en kiosque dès ce mercredi 6 novembre 2019.

Lire également notre article : Décès du dessinateur Philippe Tome, le créateur du « Petit Spirou » et "Merci Philippe" : un numéro hommage du Journal Spirou consacré à Philippe Tome.

 
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2 Messages :
  • cause
    6 novembre 21:46, par Wren

    bonjour à tous
    connait on la cause du décès de ce si talentueux auteur ? j’ai l’impression qu’on ne nous dit pas tout !
    merci

    Répondre à ce message