Hervé Loiselet : « La guerre fait partie du réel »

18 décembre 2010 0 commentaire
  • Dans 20 ans de guerre, des jeunes gens engagés dans la Seconde Guerre mondiale en prennent pour 20 ans de conflits mondiaux ininterrompus au service de la France. Les théâtres d’opération changent, mais c’est pour eux une seule et même guerre. Hervé Loiselet, le scénariste de cet album est interrogé à son propos par son ami Laurent Queyssi.
Hervé Loiselet : « La guerre fait partie du réel »
20 ans de guerre de Benoît Blary et Hervé Loiselet
Collection Signé, éditions du Lombard

Quand tu as décidé de travailler sur Vingt ans de guerre en mêlant le destin de plusieurs personnages avec des conflits marquants du siècle, qu’est-ce qui t’intéressait le plus : les conflits en eux-mêmes et leurs répercussions ou les trajectoires peu banales des personnages ? En gros, quel était le vrai thème de départ : la guerre ou des gens emportés par la guerre ?

Hervé Loiselet : Les gens emportés par la guerre. J’essaye d’approcher, de cerner et de comprendre une génération qui n’a rien connu d’autre que l’enchaînement des conflits qu’on a l’habitude de traiter distinctement, tranche après tranche. Mais pour certaines personnes c’est un tout. Des acteurs de la guerre d’Algérie portaient déjà les armes en 40.

Justement, il y a une hésitation dans l’album, comme un non-dit. Très vite, les personnages ne paraissent plus "emportés", mais se lancent eux-mêmes dans les conflits, d’une façon naturelle, comme s’ils ne connaissaient rien d’autre. C’est un comportement que tu as rencontré chez des témoins, dans tes recherches ? D’où est venue cette idée que les gens s’engluaient eux-mêmes dans la guerre ?

Tout d’abord, ils sont très jeunes, ils croient être maîtres de leurs choix alors qu’ils ne le sont pas. On pourrait y revenir. Maintenant, on a des profils types en fait. Celui qui fait carrière (le Français). Celui qui ne veut pas rentrer (l’Algérien). Celui qui ne peut pas rentrer (l’Allemand). En prime : leur attachement respectif à celle qui les scotche, Jacqueline. Celle-ci cumule d’ailleurs les profils de ses trois amis.

Il y a aussi une autre lecture : celui qui joue des frontières, le passeur. Celui pour qui tout est carré, clair et net. Celui qui cherche des repères. Et celle qui ne connaît pas de frontières. Bon, bien sûr j’ai personnellement rencontré une foultitude de gens qui n’ont pas déposé les armes en 1945. J’en ai aussi rencontré qui les ont prises à un moment ou à un autre, reposées, reprises et ainsi de suite. Il y a aussi quelque chose qui parait inimaginable aujourd’hui : la militarisation de la société. Dans ce contexte, "choisir" les armes n’est pas hors norme.

Des témoins ? En premier lieu mon père : il s’est engagé en 1944 et a fait une longue carrière. Il est vrai que ce sont tous les élèves de sa classe, de 17-18 ans, qui se sont engagés en 44 : ils étaient dans un pensionnat militaire, quand l’occasion s’est présentée ils ont fait le mur et hop. Il faut donc ajouter ses copains, j’en ai croisés très peu, mais tout de même. J’ai rencontré des Pieds noirs qui avaient combattu en 1940, puis en 1945, puis à partir de 1958. Je n’ai pas rencontré directement d’Allemands engagés dans la Légion, mais j’ai rencontré des gens qui les ont côtoyés, encore tout récemment un journaliste dont l’enfance en partie saharienne, pendant la guerre d’Algérie, s’est déroulée dans une ambiance sonore allemande. Je croyais qu’ils n’étaient pas rentrés, ou alors vers l’Est, d’Indochine... Les pères de certains de mes propres amis, copains de pension... Récemment, dans un village du Jura des anciens combattants aux parcours stupéfiants...

Sur le Net, le témoignage d’un officier algérien qui a participé à la bataille évoquée au premier chapitre de 20 ans de guerre, dont il avait fait un cours... Cet homme a eu un parcours pas très éloigné de celui d’Abdel, mais il n’a pas été prisonnier en Indochine et a choisi (?) le FLN... Et puis beaucoup de personnalités de cette génération ont écrit leurs mémoires : de Massu à Saint Marc en passant par Jean Sassi. Et d’autres ! Tant d’autres ! Donc, je crois, en plus des témoignages directs que j’ai recueillis, que de Charybde en Scylla il y a pas mal de gens qui ont mieux supporté que d’autres certains traumatismes, ou qui ont eu la chance d’y échapper, et qui ont enquillé 20 ans de guerre. A contrario, l’ancien combattant de 1945 dont on me dit que lui, il n’a pas rempilé, parce qu’il ne voulait pas participer aux guerres de la décolonisation, je souris : je ne connais pas de soldat de 2e classe ni même de caporal ou de sergent à la culture politique si étendue qu’il puisse analyser la situation à l’été 1945 assez finement pour décréter que non, lui ne mange pas de ce pain là. Cet ancien-là, il a rempli son contrat "pour la durée de la guerre" et il est rentré chez lui parce qu’il avait un chez lui une fille qui l’attendait, un boulot ou n’importe quelle bonne raison. Personne ne l’a obligé à resigner. Les "sergents recruteurs" du moment ont fait le plein autrement...

La même question se repose plus tard : pourquoi, en 1962, tel ou tel militaire lambda, je ne parle pas des types compromis, ne quitte pas l’armée ? Parce qu’il ne sait pas sur quoi débouche la Guerre Froide et parce qu’il ne sait rien faire d’autre que porter l’uniforme. Il fait son "choix".

Certains choix, jeunesse des personnages, nationalités, sont évidents. D’autres le sont moins. Narrativement, pour traiter d’une aussi longue période, tu as dû composer, faire beaucoup d’ellipses. Comment as-tu choisi les points importants, les pierres blanches qu’il fallait marquer, les batailles à décrire ?

Et encore, avec le double de planches, j’aurais creusé le personnage du Sénégalais et j’aurais amené un Vietnamien... Il y a sept tableaux. D’une part, j’ai cherché à ce que les rencontres entre les personnages soient historiquement plausibles. D’autre part, j’ai recherché des événements importants mais méconnus, qui bout à bout permettent un autre regard sur la période. Donc je me suis demandé : où et comment en pleine Bataille de France en 1940 un Algérien, un Allemand et un(e) Français(e) pourraient se rencontrer ? Je connais bien la bataille de La Horgne qui a vu une brigade de spahis algériens et marocains tenter de ralentir la 1ere Panzer division juste après la percée de Sedan. Et c’était important pour la suite aussi qu’il s’agisse de cette division allemande-là, en raison de ses origines géographiques : les soldats provenaient essentiellement d’une région qui sera comprise dans l’Allemagne démocratique, c’est à dire côté soviétique.

Donc, on s’est servi de cette bataille comme toile de fond. Les connaisseurs ont reconnu cet événement, auquel le grand poète Aragon lui-même a consacré quelques pages dans Les Communistes, mais qui a donné lieu a beaucoup de légendes, du type charge à cheval contre les tanks allemands. Enfin bref, les connaisseurs ont reconnu le décor, certains se sont demandés pourquoi je n’avais pas précisé le lieu. Je me suis dit puisque les autres séquences de batailles s’inspirent très librement d’autres faits historiques, hormis les deux pages sur Haïphong pour introduire le tableau "Indochine", n’accablons pas le néophyte de précisions historiques. J’ai pensé à un appareillage de notes mais on verra pour la réédition dans 20 ans ou bien pour une version numérique enrichie, qui sait ?

Donc, tableau 1 : la Bataille de La Horgne.

Tableau 2 : Où est-ce que ces braves gens peuvent passer la Ligne de démarcation et tomber sur un passeur de leur âge ? Le Jura est sur leur route, j’y ai quelques liens. Le jeune passeur qui fait le fou dans les bois pendant toute la guerre existe, il s’occupe aujourd’hui des potagers de son voisinage dans un tout petit village près d’Arbois. Le vin de paille, l’arbre sur la rivière, l’enfant-passeur, les dénonciations en pleine nuit, tout ça c’est authentique.

Tableau 3 : L’été 45 sans les bals populaires... Avec des camps de prisonniers, mais pas ceux dont on parle de ce côté-ci du Rhin. Là encore, j’ai essayé de trouver le coin où des retrouvailles pouvaient avoir lieu.

Tableau 4 : l’Indochine. J’ai d’abord voulu resituer le conflit dans sa continuité avec la Deuxième Guerre mondiale puis dans un second temps souligner que ce n’était pas uniquement une histoire de soldats miséreux perdus dans les bois. Donc on évoque l’année 1946, l’anecdote de l’infirmière qui sauve un convoi, c’est authentique aussi. Et on retrace une bataille aéroterrestre complexe au Tonkin comme il y en a eu plusieurs avant Dien Bien Phu. Avec des légionnaires allemands, des spahis à nouveau, etc. On ignore souvent la dimension de ce conflit qui a duré près de 10 ans avec des troupes venues de tout l’empire colonial. Au passage c’est là que la France a commencé l’utilisation du napalm, ce n’est pas un secret mais on pense habituellement à l’Algérie...

Tableau 5 : la vie en Indochine, les soldats y séjournaient deux ans et beaucoup sont revenus plusieurs fois. Cette vie c’est aussi les camps d’endoctrinement pour les prisonniers du Vietminh... très souvent passés sous silence, alors que les conditions de détention étaient particulièrement épouvantables. C’est aussi l’évocation du personnage réel de Geneviève de Galard qui a vraiment bénéficié d’une parade à Broadway... Épisode oublié aujourd’hui.

Tableau 6 : La bataille des frontières, avec en filigrane, plus précisément, la bataille de Souk Ahras en avril 1958. La Tunisie, la barrière électrifiée, les mines, la zone interdite... En ce qui concerne l’Algérie, on tombe vite dans la redite. Comme s’il n’y avait que la bataille d’Alger à raconter. Important, oui. Il y a pourtant eu beaucoup d’épisodes stupéfiants, porteurs de sens. J’ai vraiment le sentiment que les tabous ne sont pas où l’on croit : tout le monde parle des attentats et de la torture, très peu du reste en dehors des passionnés ou des personnes directement concernées. D’où ce regard décalé, j’avais l’embarras du choix. Il s’en est fallu d’un cheveu pour que ce tableau ne se joue pas en plein désert de dunes… En revanche, il se déroule quelques jours avant la chute de la IVe république et l’arrivée de De Gaulle au pouvoir... Et le dispositif de défense, les succès français sur le terrain n’étaient à l’époque ignorés de personne, ni de la gauche ni de la droite. J’ai hésité pour l’affaire de Sakiet. Mais elle a souvent été abordée.

Tableau 7 : Cette période improbable entre les accords d’Evian et l’indépendance de l’Algérie. Le moment où on se débarrasse de tout, y compris des soldats dont on a plus l’usage : l’époque a changé.

Epilogue : une planche pour évoquer l’une des premières opérations (si ce n’est la première) humanitaires sous l’égide de l’ONU : l’ONUC. Franz a donné l’idée à Jacqueline : que peut-elle faire d’autre après 20 ans de guerre et avoir perdu proches, amis et mari ? De l’humanitaire, le nouveau grand défi, à portée d’une française de 40 ans...

On sent chez toi et dans ta façon de faire une ambivalence (pour te connaître un peu, je dirais que ce n’est pas la seule et c’est une partie de ce qui rend le personnage Loiselet intéressant) : tu sembles poser un discours de dépit face aux guerres de toutes sortes (je ne parle pas de politique, mais du fait qu’elles existent et existeront toujours), une sorte d’empathie pour les victimes, mais en même temps un grand respect, voire une admiration pour les gens dont la guerre est le métier. On sent aussi une jubilation à mettre en scène les batailles dans l’album voire même un fétichisme vis à vis des armes et du matériel (là, j’exagère sans doute un peu). Peut-on être pacifiste, ou en tous cas regretter qu’il y ait autant de guerres, et avoir une profonde affection pour l’armée (qui vient peut-être de ton éducation) ?

Ambivalent et fétichiste, donc... Ahem. Sur le fétichisme : je n’aurais pas écrit cette histoire pour un dessinateur qui n’a pas une grande connaissance du matériel et des armes de la période concernée. En fait, j’ai eu l’idée et l’envie de cette histoire quand j’ai découvert les carnets de croquis de Benoit Blary, que Labourot m’a mis sous le nez à Angoulême. Là, je me suis dit, avec lui, on ne va pas perdre de temps en documentation. Il a ce qu’il faut au bout des doigts. Une autre manière de raconter la même histoire c’est de faire un huis-clos. Mais je ne vois pas l’intérêt en BD. Au théâtre, oui. Et c’est autre chose. Dans le même temps, nous ne sommes pas à un bouton de guêtre près, ni à une roue de vélo d’époque comme il faut. On essaye d’être au plus près de la réalité, pas d’être photographique. À titre personnel je ne suis collectionneur de rien, pas même de BD, pas d’arme, pas de voiture, rien, nada. Par ailleurs, ce "réalisme", cet au plus près du réel rassure une public de connaisseurs qui constate qu’on ne fait pas dans le comique troupier. On cherche à décrire la guerre. Cela passe aussi, pas uniquement, mais aussi, par la vérification du matériel !

Benoît Blary, dessinateur de 20 ans de guerre
Photo DR - Editions du Lombard

Sur la jubilation : Dans le même ordre d’idée, j’essaye de rendre compréhensible un combat. Il y a une logique dans un combat. Je me suis refusé dans cet ouvrage à me contenter de montrer un type qui sort de sa tranchée boueuse, qui traîne son flingue et se fait hacher. Parce que ce n’est pas le sujet. Les personnages luttent pour leur survie à chaque instant. C’est cela qui m’intéresse dans cette histoire là. Alors, le côté exercice de style, on découpe un combat… Si ça t’a paru réaliste, eh bien je suis content ! Voilà. Mais pas de jubilation. Coller au plus près du réel, c’est tout. Ensuite, Benoit Blary aussi s’est régalé du découpage, il n’a pourtant jamais approché l’armée et la chose militaire ailleurs que dans des livres et des films. Il y a une seule planche qu’on a eu du mal à terminer, une action confuse, j’allais vers plus de confusion justement, je crois qu’il y a des moments où les acteurs d’un combat n’y comprennent plus rien, mais Benoit trouvait qu’il ne fallait pas pousser quand même, il faut bien que le lecteur lise et comprenne : il s’agit de la scène nocturne où un chien loup est abattu...

Le dépit : oui. Mais je rejoins l’idée que la guerre fait partie de l’homme, ce n’est pas quelque chose d’accidentel que l’on peut éradiquer. À partir de là, il faut essayer de la faire le moins mal possible. Des générations et des générations de penseurs, de politiques et de religieux ont essayé de canaliser le phénomène et de calmer le jeu. Mais d’autres ont essayé exactement le contraire. Bref, la guerre fait partie du réel. La guerre est absurde mais tout le monde le sait.

L’affection : j’ai rencontré tant de militaires qui aiment leur famille, leurs proches, pour certains leur patrie, leur culture et je ne sais quoi... Je n’ai pas rencontré de fous furieux sanguinaires, mais je sais qu’ils existent. Je n’ai pas rencontré non plus de ces super-guerriers réservés aux missions spéciales qu’on décrit à longueur de films de série Z... J’ai rencontré des gens normaux, c’est-à-dire des gens vivants, avec une histoire personnelle, des idées, des opinions et tout ce que tu voudras, des contradictions et des doutes (surtout chez les plus mûrs, comme il se doit). J’admire ceux qui sont restés debout, ont guéri, ont gardé de la dignité, et ceux qui m’ont raconté que les notions d’héroïsme, d’ami et d’ennemis, de haine, de peur, eh bien pfff !, tout dépend du moment, de l’instant "t". J’admire ceux qui en sont sortis humains ou qui ont retrouvé leur humanité.

Quant à l’empathie, oui, je la revendique.

Propos recueillis par Laurent Queyssi

(par Laurent Queyssi)

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En médaillon : Hervé Loiselet. Photo : DR. (c) Le Lombard

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