In Memoriam : Jean Giraud, Gir, Moebius (1938-2012) ...

11 mars 2012 11 commentaires
  • Une nouvelle comme celle-là vous abasourdit. Surtout que nous connaissions bien Jean, depuis longtemps. Et puis c'est un tel monument, sans doute l'auteur de BD contemporain le plus influent tant par l'ampleur de son registre graphique que par la beauté et la puissance de travail... Jean Giraud, Gir, Moebius : une trilogie qui laisse une trace divine.

Festival d’Angoulême, une matinée de fin janvier 2007 : dans les couloirs d’un hôtel bien connu des festivaliers, Bercovici apostrophe le jeune journaliste que je suis : « ActuaBD n’a pas encore évoqué le décès de Bottaro ? Qu’attendez-vous ?!? » Je lui explique que nous ne faisons pas de nécrologies préventives, car nous trouvons cela macabre, voire funeste, surtout quand ce sont des connaissances, voire des amis. On préfère prendre quelques heures de plus et se laisser guider par l’impression du moment.

Et si chaque départ laisse un vide, il est d’autant plus difficile d’évoquer celui qui nous saisit, alors que Jean Giraud – alias Gir et Moebius - est parti rejoindre ses étoiles.

In Memoriam : Jean Giraud, Gir, Moebius (1938-2012) ...
Blueberry (avec Jean-Michel Charlier) : Une date dans l’histoire de la BD Western
(C) Dargaud

On pourrait bien entendu tenter l’approche raccourcie de la presse conventionnelle, qui se contente d’évoquer quelques albums en résumant sa biographie de Wikipédia, mais non, Moebius n’a pas débuté en 1969 [sic], et non, il n’a pas créé Blueberry seul [re-sic], mais bien avec la complicité d’un certain Charlier. Quoiqu’il en soit, Giraud-Moebius ne mérite pas un article élogieux ou une énumération de ces albums. Non, c’est un livre détaillé qu’on devrait écrire, pour rendre justice à son apport au neuvième art, car il fut réellement un des auteurs qui lui conféra ce statut. Et comme le temps n’est pas à la rédaction de cet imposant mémoire, nous vous proposons quelques images fugaces de lui, telles des visions tronquées d’un paysage trop grand pour être photographié, mais qui pourront peut-être donner une idée de l’ampleur du grand auteur qu’il était.

Dessin pour la couverture du N°6 de Métal Hurlant
(C) Les Humanoïdes Associés

L’innovation à tout prix

Nous n’avons pas attendu son départ pour que l’on crie au génie, car sans vouloir comparer des parcours pas trop différents, il ne fait pas de doute que Giraud-Moebius fasse partie du Panthéon de la bande dessinée, au même titre qu’Hergé et Franquin, et qu’il avait depuis longtemps dépassé son maître qu’était Jijé.

Effectivement, la richesse de Blueberry a été une étape décisive dans la phase adulte de la bande dessinée, mais si Giraud est souvent admiré par un large lectorat, celui-ci se rétrécit considérablement lorsqu’on évoque les travaux de Moebius : plus complexes à appréhender, souvent extrêmes voire confus… Pourtant, depuis ses débuts, c’est Moebius qui cherche à s’exprimer, à s’aventurer dans toutes les voies possibles pour repousser plus loin les frontières de la création. Et à chaque victoire, à chaque astuce que Moebius parvient à trouver, c’est Giraud qui en profite pour donner plus de puissance à Blueberry.

Une puissance graphique stupéfiante
(C) Moebius productions

Et cette recherche ne s’est jamais interrompue ! La folie scénaristique du Bandard fou, l’incroyable Déviation qui dévoile la puissance et la folie de l’auteur et de son univers, le choc de la couverture du premier Métal Hurlant, l’incroyable chevauchée muette d’Arzach qui résonne encore comme un cri dans la tête des lecteurs, la quête de l’essentiel lorsqu’il décide qu’il devra réaliser une page de L’Incal par jour, contrebalancée par d’autres délires graphiques tels l’inégalé Major Fatal et des planches aussi évocatrices que celle de L’Oiseau immobile, la recherche du volume à tout prix par un jeu de lignes et de hachures, avant de tenter de s’affranchir d’un maximum de ces artifices pour chercher le dessin pur et symétrique, la variation des supports avec un travail permanent et acharné sur toutes une série de carnets, l’exploration de son voyage intérieur avec Inside Moebius

Moebius et son Major Fatal
Photo : Laurent Mélikian

Là où Hergé voulait perpétuellement parachever son œuvre, Giraud-Moebius est un dessinateur insatiable. Pas besoin de studio pour qu’il entame à chaque fois de nouveaux projets, parfois couronné de succès, mais parfois aussi ratés. À chaque fois, il ose faire le livre de trop, afin que cette aventure vienne enrichir sa vision, permettant que le récit suivant soit différent, voire parfois subversif. Ainsi, on ne saura jamais ce qu’on aurait pu être sa vision de Blueberry 1900, comment il voyait la fin de la nouvelle série d’Arzak.

C’est d’ailleurs dans cet album qu’on a pu retrouver une nouvelle fusion entre Moebius et Giraud, telle une conclusion partielle de cette longue recherche graphique et thématique qu’il avait entamée. L’exposition de la fondation Cartier a également été une consécration de son vivant, pour un auteur dont les travaux autres que Blueberry trouvait un retentissement international (USA, Japon, etc.) tout aussi important qu’il était négligé dans son propre pays. Puis, comme il le disait lui-même, Giraud sera peut-être passé de mode dans quelques années, alors que l’on étudiera plus en détail son double Moebius.

Le silencieux et tonitruant Harzak
(C) Moebius Productions

En plus d’être auteur, il était également un esthète du média et de la réflexion sur l’homme. Toutes les personnes qui ont pu converser avec lui vous le diront : on se sentait dépassé par sa maîtrise et par les artifices de ses pensées, tout autant qu’il avouait lui-même ne posséder aucune des réponses qu’il cherchait. Il était juste en chemin. Et c’est encore toute cette humilité qui frappait lorsqu’on le voyait lui-même déposer de petites cartes de visites aux divers endroits d’Angoulême, pour évoquer son propre stand. Que la frontière était mince entre l’artisan et l’artiste !

Un aventurier du voyage intérieur
Ph : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Quand tristesse rime peut-être avec liesse

Comme tout auteur, Giraud-Moebius avait ses élans de confiance et ses affreux moments de doute où la dépression cannibalise la création. Il s’en était ouvert à nous, sans complexe, tout comme il l’avouait à demi-mot dans ses albums. Le certain spleen de Blueberry, et les angoisses du Major, n’étaient également que les reflets de ceux de son auteur.

Et quand le cancer l’attaque une première fois, Moebius ne se demande pas comment la médecine va le guérir, mais plutôt pourquoi il a laissé son propre corps se laisser prendre par cette maladie. Il cherche donc à faire le travail sur lui-même, pour repousser cette noirceur. Tout ceci est largement évoqué dans Inside Moebius.

Dans cette logique toute moebusienne, comment peut-on alors accepter ce départ, à 73 ans ? Malgré tous les liens qui le retenaient, peut-être que ce grand auteur était simplement prêt, qu’il avait donné tout l’amour possible à ses proches, tous les albums désirés et délirés à ses lecteurs, et que ce n’est donc pas le cancer qui l’a emporté, mais plutôt lui qui d’une manière si espiègle comme il en avait l’habitude, signe le mot « fin » au bas de la page, sachant qu’il y avait sans doute encore beaucoup à dire et à faire, mais que pour lui, l’histoire s’arrêtait ainsi.

Toutes nos condoléances à sa femme, ses enfants, sa famille et ses proches.

Jean Giraud IN MEMORIAM (1938-2012)
Ph : D. Pasamonik (L’Agence BD)

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire notre dernière interview du maître : « La mort est mon dernier maître à penser »

Lire nos articles récents : la consécration par la Fondation Cartier pour l’art contemporain, et son dernier album grand public, relançant Arzak.

Lire la première, la deuxième et la troisième partie de notre longue interview de Moebius/Jean Giraud.
Lire la chronique du Chasseur déprime, et l’annonce dela suite d’Arzak

Illustrations : (C) Moebius

 
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11 Messages :
  • In Memoriam : Jean Giraud, Gir, Moebius (1938-2012) ...
    11 mars 2012 12:57, par David SPORCQ

    Une manière de se rendre véritablement compte de l’importance que certains artistes avaient sur nous, est de constater l’impact que nous occasionne leur départ. Jean Giraud nous a quittés. Après avoir accusé le premier coup de cette annonce, on est là, groggy, perdu.
    On ne sait comment se consoler alors on répand la nouvelle aux amis et leur ressenti est identique. J’ai voulu ouvrir un « Blueberry » mais non, c’est beaucoup trop tôt. L’émotion est d’autant plus vive. Une planche de Gir, Giraud ou Moebius, c’est de l’amour. L’amour d’un métier, d’un art. Nous les passionnés de cet art somme toute encore récent, nous nous sommes rendus complices de cette implication en suivant ce dessinateur durant des décennies dans les vertiges de sa création.
    Quelle aventure ! J’invite les plus jeunes qui n’auraient pas vécu ces moments à lire le cycle du trésor qui débute avec l’album « Chihuahua Pearl ». Ils comprendront. Jamais on ne pourra faire mieux dans le genre.
    Merci M. Jean Giraud.

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  • Je me souviens gamin (j’ai à présent 34 ans) de mes impressions lorsque pour la première fois je vis « Les maîtres du temps » : merveille et incompréhension. Je crois que ces 2 mots résument d’une certaine manière ce qu’était Jean GIRAUD MOEBIUS. Je ne l’ai malheureusement, jamais rencontré, mais assurément, je lui aurais dit merci. Merci pour m’avoir permis de m’échapper, me plonger à corps perdu dans les errements d’ARZAK ou les aventures de Blueberry, d’avoir contribué aux chefs d’œuvres cinématographiques que sont ALIEN, ABYSS, TRON…autant d’univers qui encore maintenant me submergent d’émotion. Je suis profondément affecté comme si quelque part, un être proche m’avait quitté (je sais que cela peut paraître idiot). Bref, c’est bien plus qu’un auteur que nous avons perdu, c’est une institution du 09ème art qui vient de nous quitter nous laissant orphelin. Bon voyage à toi et embrasse pour nous FRANQUIN, GOSCINNY, REISER et les autres…

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    • Répondu le 11 mars 2012 à  14:42 :

      On ne sait pas comment fonctionnerait un hypothétique au-delà, mais pas sûr que Giraud et Goscinny aient envie de s’embrasser en se retrouvant...

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  • In Memoriam : Jean Giraud, Gir, Moebius (1938-2012) ...
    11 mars 2012 14:03, par Serge BUCH

    Je n’arrive pas à dire "c’était" le plus grand et le plus talentueux de l’histoire de la bande dessinée car à mes yeux "c’est" et Jean Giraud restera et se conjuguera àl’éternel présent. Pour moi, c’est lui qui un beau jour de 1963 fit son apparition dans le Pilote de ma jeunesse avec Blueberry qui m’a occasionné, et qui m’occasionne encore les plus belles heures de lecture en matière de bande dessinée. Il m’a fallu beaucoup plus de temps pour m’habituer et apprécier sa face Moebius, mais là encore, en mûrissant, j’ai fini par devenir aussi son inconditionnel lecteur. Dire qu’il va nous manquer, c’est peu dire. Il va laisser un grand vide dans le paysage des images et des strips, mais son oeuvre restera toujours présente, empreinte de sa virtuosité et de son génie graphique. Avec toute sa famille, ses proches et amis je partage aujourd’hui leur immense tristesse.

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  • Toujours sur comics reporter une vidéo tiré des archives de l’INA ( je me demande d’ailleurs ou ceci passait à l’époque vu que j’étais très petit j’en sais rien) que je n’avais pas vu parmi les vidéos qu’ils ont mis sur le site...celle là est une sacré perle..on voit Giraud et Pratt dessinant ensemble sous les yeux de Gillain et Forest ..une archive de fou !
    Qui sait d’ou sort cette émission ? pourquoi avec de telles idées la bd n’a t elle pas pu rebondir plus souvent dans les médias , n’ a t elle pas pu prendre les galons dans ce que l’on considère l’art .???.....dommage ..a l’époque en tout cas ils ont réalisé des docu vidéos qui aujourd’hui sont des trésors d’archives ...

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    • Répondu par filou le 11 mars 2012 à  15:37 :

      Ce doit être une des émissions du "tac au tac" de Jean Frappat. une emission géniale qui, si elle était recréée maintenant, et passée à une heure de grande écoute, aurait justement une audience fabuleuse. Tout le monde est hypnotisé lorsque quelqu’un dessine. Je connais peu de gens capable de résister à ce geste et à la découverte progressive d’un dessin, d’une peinture. c’est magique. Voir les aborigènes d’Australie pour qui la peinture, le geste de la faire les relie à leurs rêves et à leurs dieux. Qui aura l’idée de faire renaître cette émission qui serait autrement plus intelligente que la plupart des "m...." qu’on nous donne à manger et à boire actuellement et qui font que je déserte ce média de plus en plus.

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  • on peut également réécouter l’émission de radio de Rebecca Manzoni consacrée à l’auteur et redifusée de dimanche
    http://www.franceinter.fr/emission-eclectik-moebius

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  • Moebius à la une de Libé demain lundi 12 mars
    11 mars 2012 22:34, par David Taugis
  • J’avais 15 ans et je discutais bd avec un camarade de classe : "Giraud ? Mais on le connait bien ! Il vient faire ses courses dans la boutique bio de mes parents" Le fait est qu’à cette époque Jean Giraud vivait à qq kilomètres de chez moi sans que je le sache.

    Sous le prétexte toutefois réel d’un projet pour mon collège, je rentrais en contact avec lui grâce à cet ami. Il me consacra toute une matinée, répondant aux questions sûrement peu profondes d’un fan bien trop timide. Puis il se mit au travail très naturellement, fouillant dans sa doc (l’histoire-je m’en rappelle était du Moebius "Le Tueur à Gages"), j’avais abusé de son temps sans le noter. Je compris alors que je m’étais imposé et pris congé : "Tu vas m’excuser mais là je dois travailler"

    Quelques semaines plus tard le téléphone sonne chez mes parents. C’est Giraud/Moebius : il doit se rendre dans un festival de bd dans la région parisienne et me demande à moi, un môme de 15 ans, s’il voudrait bien l’accompagner.

    L’oeuvre de Giraud est immense, influentielle et inspirée. Mais pour moi c’est encore plus, c’est le souvenir d’un chic type qui décide de partager sa voiture avec un ado boutonneux et timide pour aucune raison, autre peut-être que la passion commune pour la bande dessinée.

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    • Répondu par Michel Dartay le 13 mars 2012 à  00:04 :

      Ce qui caractérise Jean Giraud, c’est outre son talent, son immense simplicité et sa gentilesse. J’ai participé à des zines d’audience confidentielle (800 à 2000 exemplaires : Scarce et PLG, notamment), il a toujours accordé de fournir interviews exclusives et parfois dessins inédits de couvertures.

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      • Répondu par Rosse le 13 mars 2012 à  22:51 :

        On a donc collaboré au même fanzine(PLG), mais j’avais un pseudo...

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