"Jakob Kayne" : l’uchronie fantastique de Runberg et Guerrero

29 février 2020 0 commentaire
  • Runberg, Guerreo et Montes nous transportent dans un univers mi-historique, mi-fantastique, où l’on suit les aventures de Jakob Kayne, l’un des derniers représentants du clan des hyppocrates. Il est en outre le dernier possesseur du pouvoir des mange-mémoires, grâce auquel personne ne peut se rappeler son visage, lui permettant d’échapper sans mal à tous ses très nombreux adversaires. Un don qui est aussi une malédiction, notamment en amour : comment séduire quelqu’un qui ne peut pas se rappeler de vous ?
"Jakob Kayne" : l'uchronie fantastique de Runberg et Guerrero
© Le Lombard.

Dans une trilogie [1] signée Runberg au scénario, Guerrero au dessin et Montes à la couleur, nous suivons les pérégrinations de Jakob, sur fond d’un affrontement très réaliste entre une Inquisition catholique et un empire musulman. Notre héros devra, au cœur de ce conflit, assumer la mission suprême de son clan : soigner tous ceux qui le demandent. Les hyppocrates sont en effet des médecins au savoir incomparable, dont le destin est d’apporter leur aide partout où elle est requise. Jakob et son frère sont les deux derniers représentants de cet ordre.

« Cet univers mi-fantastique, mi-authentique, a été initié par Sylvain [Runberg], nous explique le dessinateur Mateo Guerrero. Cela faisait longtemps que nous voulions travailler ensemble. Ce concept m’a immédiatement séduit et cette époque représente la transition entre le moyen-âge et la modernité. Nous avons alors développé l’ambiance afin de bâtir cet univers assez spécifique. Pas question pour moi de réaliser un nouveau projet de fantaisie médiévale ! »

La trilogie commence dans la ville fortifiée de La Isabela, bastion de l’Inquisition assiégé par les forces du sultan Soleman, une cité en proie à une épidémie de choléra gras. Une riche famille de la ville a lancé un appel à l’aide pour sauver leur fille Victoria, contaminée par la maladie. C’est Jakob qui répond à ce SOS, se retrouvant au passage entraîné dans le conflit dantesque qui frappe la ville.

« Cette dimensions uchronique est ce qui m’a donné envie d’écrire cette série, qui s’est doublée de cette idée de monde maritime, deux aspects que je n’avais jamais abordés, nous détaille Sylvain Runberg. Au travers de ces deux personnages, ces deux frères, j’ai imaginé cet univers parallèle où il n’y aurait que des archipels et des îles, où chaque île correspondrait à une culture et un peuple différents, le tout étant inspiré de notre XVIIe siècle. Dans le premier tome, l’île de La Isabella fait référence à l’Inquisition espagnole et est assiégée par le peuple des Omeykhims, inspirée bien logiquement des Ottomans. Ce monde imaginaire puise ses références au sein de notre Histoire. On retrouve des personnages historiquement identifiables, comme le cardinal Torquemada ou le Sultan Soleman. Ce ne sont pas les personnages historiques tels qu’on les connaît, même s’ils sont inspiré d’eux, bien entendu. C’est une histoire décalée. »

Le premier tome, La Isabela, est essentiellement là pour faire de l’exposition introductive du récit : situation géopolitique, présentation des personnages et de leurs facultés. On peut lui reprocher d’être un peu trop linéaire, le twist final sensé asseoir le suspens est en effet très prévisible.

"Je voulais un héros à la Errol Flynn", explique Mateo Guerrero, "Mais plus grand et plus massif."
© Le Lombard.

C’est dans le second tome, Le Maître de l’oubli, que nos auteurs commencent enfin à mettre en avant toute leur inventivité et tout le potentiel de leur univers en nous réservant une trame autrement plus surprenante et captivante que dans le premier volume : « Nous voulons faire une bande dessinée qui a l’apparence d’une série classique d’aventures, approfondit Sylvain Runberg, Avec son rythme, ses poursuites, ses petites touches d’humour et ses combats, ils apportent des ingrédients plutôt originaux pour emmener le lecteur vers d’autres horizons, d’autres îles avec d’autres politiques. Et effectivement, le tome 2 permet de se rendre compte à quel point cet univers est étendu. Car nous voulons dévoiler progressivement les possibilités de l’univers au fur et à mesure des albums. »

Trop en dire sur l’intrigue gâcherait à la fois le plaisir de la découverte et rendrait un peu vain le suspense installé par le premier tome. Nous en dirons donc simplement que le récit devient un peu plus politique, et fait la part belle aux prouesses guerrières de Jakob. Il se termine sur un cliffhanger plus efficace que celui qui clôt le premier tome, lequel présage un troisième et dernier opus des plus explosifs.

Mateo Guerrero & Sylvain Runberg (de g. à d.)
Photo : Charles-Louis Detournay.

« Volontairement, et contrairement à ce que j’ai pu réaliser à côté, nous confie le scénariste, Je voulais disposer d’un personnage qui se rapproche du héros classique. Jakob Kayne est un guérisseur qui a pour mission de soigner des gens qui l’appellent à l’aide. C’est un héros positif, doté d’une vraie morale. Avec son frère Samuel qui met au point les potions et les onguents destinés à soigner, ce sont les deux derniers survivants d’un peuple d’archiviste-guérisseurs. Notre héros bénéficie du pouvoir de faire oublier son visage ; il peut facilement s’infiltrer dans des lieux difficiles d’accès. »

« Mais ce don comprend sa part de malédiction : cela nuit non seulement aux relations humaines, mais aussi et surtout aux relations amoureuses. Un problème qu’il n’a pas avec son frère aveugle. Mais nous traitons aussi le coup de foudre dans cette série ! Jakob tombe éperdument amoureux de la jeune femme qu’il vient sauver, Victoria. Mais comment faire partager l’amour que l’on éprouve pour une personne si l’autre ne peut pas se souvenir de vos traits ? Surtout que Victoria traverse des moments dramatiques avec sa famille. Est-elle dans le bon état esprit pour s’ouvrir sentimentalement, pour peu qu’elle partage cet amour ? C’est là que le pouvoir de Jakob s’entache d’un aspect négatif…. Je détourne alors volontairement l’idée du masque dans cette série, sensé normalement cacher le visage de son porteur, il sert ici justement à se faire reconnaître. »

« J’ai réalisé pas mal de recherches sur le masque et ce qu’il représente, rebondit Mateo Guerrero, J’ai finalement choisi de m’inspirer de celui porté par les Samouraïs. Cela fait le lien avec l’aspect positif de notre héros, ses valeurs et sa façon de se mettre au service d’une cause. Mais c’est également lié à d’autres aspects de sa personnalité que nous développerons peut-être par la suite. »

© Le Lombard.

On regrette dans ces deux tomes l’omniprésence de la voix off de Jakob, narration trop prompte à la description qui ne laisse pas beaucoup de place à l’imagination du lecteur. Un détail certes, mais qui a son importance et atténue un peu le plaisir de la contemplation.

Les dessins de Guerrero sont très réussis, dans un réalisme assez classique qui prend toutefois quelques libertés avec les costumes et les décors, calqués sur des modèles historiques avec toujours un ou deux détails qui ancrent l’univers dans un monde alternatif plein de magie. C’est surtout en mettant en place quelques créatures imaginaires, tritons et serpents géants, que les auteurs introduisent le fantastique dans leur saga.

« J’ai de la chance que Sylvain me laisse beaucoup d’espace libre à mon imagination, nous explique Mateo Guerrero. Il avait effectivement imaginé d’emblée puiser dans l’ambiance espagnole et, étant Espagnol moi-même, j’ai mélangé les différentes parties de mon pays pour conférer au récit ce style spécifique. Le tome 2 change radicalement d’univers graphique, en passant d’une inspiration espagnole à un cadre ottoman. Pour le dessiner, je m’appuie non seulement sur des photos que je peux retrouver, mais également sur des souvenirs que j’ai amassés au gré de mes différentes visites. C’est passionnant à réaliser ! »

Le mélange entre ce fantastique discret et les références à l’histoire des civilisations donne à l’ensemble une texture particulière, et une profondeur unique à un univers qui risquerait d’être un peu trop banal sans cela. Un très bon point donc.

Enfin, la conception éditoriale de la série est une franche réussite ; les couvertures sont somptueuses, tout en dorures et en fioritures, pour un résultat qui ne manquera pas d’égayer votre bibliothèque. Le Lombard signe donc avec Jakob Kayne une trilogie qui, sans révolutionner le genre, sait se montrer efficace, avec de beaux moments de bravoure graphiques qui compensent les quelques convenances du scénario. Un univers conçu pour se développer par la suite...

© Le Lombard.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Jaime Bonkowski de Passos)

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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- "Jakob Kayne T. 1 : La Isabela" - Runberg, Guerrero, Montes - Le Lombard - 56 pages - 14,45€ - 241x318 mm - paru le 18/01/2019.

- "Jakob Kayne T. 2 : Le Maître de l’oubli" - Runberg, Guerrero, Montes - Le Lombard - 56 pages - 14,45€ - 241x318 mm - paru ce 28 février 2020.

Tous les visuels sont © Runberg, Guerrero, Montes - Le Lombard 2020.

[1Tome 1 : La Isabela paru en janvier 2019, tome 2 : Le Maître de l’oubli paru le 28 février 2020 et Tome 3 à paraître.

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