Jason de retour chez Atrabile : une ligne claire pour de sombres récits

18 mars 2019 2 commentaires
  • Le dessinateur norvégien Jason revient chez Atrabile, son premier éditeur francophone, avec une réédition et une nouveauté : "Attends... / Chhht !" et "Ô Joséphine". Nous y retrouvons ses personnages zoomorphes mais aux sentiments profondément humains, et ses histoires mélancoliques mais non dénuées d'humour.

Jason, nom d’auteur de John Arne Sæterøy, est Norvégien, acclimaté au Sud de la France, plusieurs fois récompensé aux États-Unis et édité en Suisse. Son trait emprunte à la « ligne claire » si réputée en Belgique et il aime randonner sur les chemins d’Europe... Jason est donc un auteur international. Son dessin très lisible et ses récits touchant à l’universel expliquent peut-être cette dimension, mais il ne faudrait pas assimiler cela à de la facilité.

Les deux ouvrages récemment publiés par Atrabile le confirment : Jason est un auteur qui a su inventer un style très personnel, fondé sur l’économie de « moyens » - paroles et traits - et un ton où la mélancolie et la dérision font bon ménage. Ajoutons un art consommé de l’ellipse et une description extrêmement fine des sentiments, et nous obtenons des ouvrages d’un abord austère mais d’une infinie richesse, qui supportent aisément de multiples lectures et donnent à penser sur nos propres vies.

Jason de retour chez Atrabile : une ligne claire pour de sombres récits
Attends... suivi de Chhht ! © Jason / Atrabile 2019

Atrabile a rassemblé en un volume les deux premières bandes dessinées de Jason éditées en français. Attends... a paru une première fois en 2000 et Chhht ! en 2002. Attends... était également le premier ouvrage d’un auteur non helvétique publié par Atrabile. Il a permis la découverte hors de Norvège du talent de Jason. Dans ce récit, marqué d’une grande tristesse, il mêle autobiographie - les vingt premières pages sont en partie inspirées de sa jeunesse - et fiction pour narrer le destin à la fois ordinaire et dramatique d’un homme dont toute la vie demeure marquée par la disparition d’un ami d’enfance.

Son dessin y est déjà presque minimaliste. Tout l’art de Jason est dans ce presque : une somme de détails l’éloignent du minimalisme, et son dessin en lignes fines, privilégiant les contrastes, est plus descriptif qu’il n’y paraît de prime abord. S’il use de peu d’effets pour transmettre sensations, sentiments et idées, il n’est pas de ceux qui cherchent à élaborer une grammaire graphique appuyée sur l’usage répété de symboles.

Attends... est complété de Chhht !, rassemblant des histoires courtes mettant en scène un homme-oiseau caractéristique des personnages inventés par Jason. Le corps mi-humain, mi-animal - le personnage de Chhht ! a une tête d’oiseau mais ne sait pas voler - et le regard vide, ces personnages semblent toujours un peu désorientés et désemparés. Ils subissent les aléas de la vie même s’ils ne renoncent pas à toute initiative. Ballottés d’une bonne à une mauvaise surprise, le lecteur inattentif les croira indifférents. Mais le masque quasiment impassible qu’ils affichent cachent des sentiments aussi divers que subtils, que Jason s’attache à faire passer avec le moins de lourdeur possible.

Attends... suivi de Chhht ! © Jason / Atrabile 2019
Attends... suivi de Chhht ! © Jason / Atrabile 2019
Attends... suivi de Chhht ! © Jason / Atrabile 2019

Ô Joséphine conserve, presque vingt ans après Attends... et Chhht !, les mêmes qualités. Y sont rassemblés quatre récits en apparence dénués de liens mais dont la cohérence est assurée par une unité de ton et des jeux de miroir et de correspondances. Tous ont aussi pour point commun de rester ouverts à diverses interprétations : le fil narratif n’est jamais univoque chez Jason. Au lecteur de choisir un ou des sens aux histoires qui lui sont proposées et où rien n’est jamais joué d’emblée.

Ô Joséphine © Jason / Atrabile 2019

Le Wicklow Way raconte une balade irlandaise de l’auteur. Comme dans Un Norvégien vers Compostelle (Delcourt, collection Shampooing, 2017), Jason y met en image une randonnée qu’il a réalisée seul. C’est l’occasion de jouer de son sens du rythme. Gageons d’ailleurs qu’il dessine comme il marche : avec une réelle patience et une joie contenue n’empêchant pas les petites surprises et les réflexions amusées.

L. Cohen : une vie est une fausse biographie du chanteur canadien. Ce récit est joyeusement fantasque, même si de nombreux petits détails sont vrais. Cette uchronie biographique a notamment pour intérêt d’interroger notre regard sur les personnages connus : comment distinguer la part de fiction, que nous produisons souvent nous-mêmes, de la part de réalité, dans l’image que nous nous faisons d’eux ?

Les Diamants se présente comme un récit policier. Mais il en casse, en fragmente même, tous les codes, comme l’aurait fait un écrivain du Nouveau Roman. Jeux de ressemblances et d’échos, mises en abyme, fausses pistes et vrais détours font de cette histoire autant un casse-tête qu’une intrique à suspens. Avec, comme toujours chez Jason, une foule de petites notes sur la vie quotidienne, mettant en perspective la banalité de toute vie avec l’étrangeté que chacun peut, ou croit, vivre.

Enfin, Ô Joséphine est sans doute le récit le plus ambitieux de ce volume. Napoléon Bonaparte et Joséphine Baker y tombent amoureux. Mais leur amour est contrarié et leur histoire sonne comme une tragédie étouffée. Bien plus qu’une fantaisie où des personnages sortent des rôles que l’histoire leur a attribués, Ô Joséphine est une réflexion sur l’amour et la trahison, l’absence et le pardon. Sombre et beau, ce récit est d’une rare profondeur mais possède aussi des aspects ludiques, Jason ayant semé quelques indices faisant référence au cinéma et à la bande dessinée. Quel étonnement de découvrir à la fin de cette histoire des reflets de Tintin au Tibet [1] !

Jason se distingue donc à la fois par un style très personnel, tant pour son graphisme que pour ses choix narratifs, et une volonté de ne pas prendre le lecteur par la main. Il évite ainsi de mâcher et gâcher la lecture : c’est assez plaisant pour un lecteur de ne pas être pris pour un idiot.

Ô Joséphine © Jason / Atrabile 2019
Ô Joséphine © Jason / Atrabile 2019
Ô Joséphine © Jason / Atrabile 2019

(par Frédéric HOJLO)

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- Attends... suivi de Chhht ! - Par Jason - Les éditions Atrabile - première édition respectivement en 2000 & 2002 - 15,5 x 21 cm - 200 pages en noir & blanc - couverture cartonnée - parution le 18 janvier 2019.

- Ô Joséphine - Par Jason - Les éditions Atrabile - traduit du norvégien par Christophe Gouveia Roberto - 15,5 x 21 cm - 176 pages en bichromie - couverture cartonnée - parution le 18 janvier 2019.

Lire des entretiens avec l’auteur sur du9.org (propos recueillis par Nicolas Verstappen, 2002 & 2005) & sur ActuaBD (propos recueillis pas Didier Pasamonik, 2012).

Lire également sur ActuaBD :
- J’ai tué Adolf Hitler - par Jason - Carabas
- Le Dernier Mousquetaire - Par Jason - Carabas
- L’Île aux 100.000 morts – Par Jason et Vehlmann – Glénat

[1Pour qui connaît l’auteur, cela relève davantage du clin d’œil que de la surprise car il admet avoir été beaucoup influencé par Hergé (c’est le cas dans les entretiens cités au bas de cet article.

 
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2 Messages :
  • "Jason se distingue donc à la fois par un style très personnel, tant pour son graphisme que pour ses choix narratifs, et une volonté de ne pas prendre le lecteur par la main."

    En bande dessinée, le graphisme est un choix narratif, non ?

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    • Répondu par Frédéric HOJLO le 19 mars à  13:39 :

      Je suis plutôt d’accord ! Encore que c’est vrai surtout chez les dessinateurs qui ne créent pas de façon formatée.

      Mon idée était en fait de souligner le fait que la construction des récits, chez Jason, est rarement linéaire.

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