Jean Dytar ("Les Tableaux de l’ombre", Ed. Delcourt) : l’Art, l’air de rien

3 juin 2019 0 commentaire
  • Avec ce nouveau titre Les Tableaux de l’ombre (éditions Delcourt), Jean Dytar rejoint la prestigieuse collection de BD du Louvre. Il livre un scénario malicieux, à travers lequel les œuvres d’art personnifiées amènent les jeunes lecteurs et les plus grands à s’interroger sur notre besoin de reconnaissance et partant notre fascination pour la célébrité. Une belle façon d’ouvrir les yeux… et l’esprit. Rencontre.

Jean Dytar ("Les Tableaux de l'ombre", Ed. Delcourt) : l'Art, l'air de rienVous avez été sollicité par le Louvre pour une BD jeunesse. C’est assez impressionnant d’aborder une institution aussi prestigieuse dont le catalogue de titres BD va de Crécy à Urasawa. Face à une telle commande par quoi commence-t-on ? Vous avait-on donné des instructions ? Quels étaient les écueils à éviter  ?

J’étais un lecteur attentif de cette très belle collection Louvre/Futuropolis, depuis ses débuts. Après avoir réalisé La Vision de Bacchus, qui parle de peintres de la Renaissance, mon éditeur Grégoire Seguin m’a évoqué le développement à venir d’une nouvelle collection chez Delcourt. Sur le même principe que la collection de Futuropolis, à savoir une carte blanche à un auteur pour un ouvrage qui, d’une manière ou d’une autre, dirait quelque chose de ce grand musée, mais cette fois à destination de la jeunesse.

J’ai été très vite intéressé par la proposition, bien sûr ! À posteriori, je me dis que j’aurais pu être impressionné par le fait de collaborer avec une institution aussi prestigieuse ou passer après tant d’autres auteurs que j’admire, mais finalement le plus impressionnant était de penser à un projet de bande dessinée pour la jeunesse, ce qui était nouveau pour moi. Comment capter l’attention des enfants ou des adolescents ? Par quelle facette aborder le Louvre, qui puisse à la fois concilier mes centres d’intérêt et exprimer quelque chose de pertinent pour un jeune public ?

En même temps, Vous avez été professeur d’arts plastiques dans une autre vie et on peut raisonnablement penser que vous vous sentiez en terrain connu.

Cela m’a certainement aidé. L’angle que j’ai choisi est d’ailleurs en partie une réaction face à certaines observations que j’ai pu faire dans le cadre de mes cours d’arts plastiques, au contact des ados. Mais malgré cette proximité relative, les premières esquisses de scénario m’amenaient à cette impression : jamais mes élèves n’iraient d’eux-mêmes lire ça ! De manière encore plus aigüe, je me suis posé la même question vis-à-vis de mes enfants, un peu plus jeunes. Je voulais absolument pouvoir les intéresser autant que Les Légendaires, sans rien renier pour autant de mon univers et de ma vision des choses ! L’enjeu était important pour moi, car c’est le premier album de leur père qu’ils allaient être en âge de lire, et j’ai eu envie de partager le plus possible cette expérience avec eux : ils ont été mes premiers lecteurs.

Les Tableaux de l’ombre - Par Jean Dytar
© Delcourt

Alors que le Louvre possède la plus belle collection de chefs-d’œuvre au monde, vous avez choisi de faire de quelques tableaux de l’ombre les héros de ton récit. Comment vous est venue cette idée ? Pourquoi avoir fait ce choix ?

J’avais constaté à quel point la popularité s’était érigée en valeur dans notre société. M’intéressant au phénomène des représentations et de leurs effets, qui est sans doute le dénominateur commun de tous mes albums, cette dimension m’interpelait depuis longtemps, et je pouvais en constater très concrètement certaines manifestations au contact des collégiens. Le nombre de vues d’une vidéo sur Youtube pouvait faire changer le regard sur cette vidéo bien plus facilement que sa qualité intrinsèque ou que tout commentaire !

J’ai lu aussi un ouvrage de la sociologue Nathalie Heinich, De la visibilité, qui m’a permis de clarifier des réflexions à ce sujet. Donc au départ, cela n’a rien à voir avec le Louvre. Mais j’ai réalisé que le Louvre était un lieu où ce phénomène est particulièrement sensible, avec quelques stars qui accaparent toutes les attentions !

Et je me suis dit qu’il y avait là quelque chose à exprimer non seulement sur le musée et notre rapport aux œuvres, mais de façon plus générale sur notre rapport à la popularité dans notre société. Cette fascination pour les figures populaires se joue bien sûr dans les médias mais aussi dans les cours de récréation. Et la face obscure de la médaille, le corollaire qui rend cette fascination perverse, c’est le mépris pour la masse des invisibles, « ceux qui ne sont rien », et cela conduit bien souvent au mépris de soi.

Je voulais donc déconstruire cette idéalisation de la popularité pour amener les plus jeunes à réfléchir à cela, à privilégier des liens plus authentiques, pas seulement vis-à-vis des œuvres d’art, mais aussi et surtout vis-à-vis des autres. Mais parler de tout cela en s’amusant avec les tableaux du Louvre, qui est un musée que j’aime profondément, quel terrain de jeu ! Et parvenir à intéresser de jeunes lecteurs à partir de vieux tableaux pas très glamour qui s’ennuient parce que personne ne les regarde, il y avait un challenge !

Les Tableaux de l’ombre - Par Jean Dytar
© Delcourt

Au fur et à mesure du récit, vous avez fait habilement entrer les chefs -d’œuvre du Louvre en les personnifiant. Cet ensemble d’œuvres est-il le fait du hasard ?

Détourner de nombreux tableaux était très plaisant à faire. Je me suis fait rire tout seul à plusieurs reprises, ce qui ne m’était pas vraiment arrivé lors de la création de mes précédents albums ! Mon récit confronte des tableaux inconnus à des tableaux célèbres : les deux catégories sont donc mises en scène et détournées, mais bien sûr les détournements sont plus savoureux quand on connaît les œuvres originales car c’est le décalage qui permet l’effet comique.

La célébrité des chefs d’œuvre du Louvre reste relative : pour moi les autoportraits de Rembrandt sont très célèbres, mais pour la plupart des gens, non. C’est pourquoi j’ai souhaité voir un certain nombre d’œuvres détournées reproduites dans les pages de gardes. Au passage, c’est en effet l’occasion de mettre les jeunes lecteurs au contact de quelques chefs d’œuvres anciens, et de les rendre attentifs à certains détails, des cadrages, des attitudes corporelles... Ouvrir à la curiosité, d’une autre façon.

À travers ce récit, on voit un enfant rejeté se sentir proche des tableaux de l’ombre. Vous opposez aussi les célébrités aux humbles.

C’était mon point de départ, comme je l’ai dit, au-delà du Louvre en tant que tel. Bien sûr, je crois que ces questions sont importantes pour les jeunes lecteurs, parce qu’on se forge des représentations du monde à cet âge, en particulier à l’adolescence où on a du mal à trouver sa place, on se cherche soi-même à travers des modèles, etc. Mais j’espère que cet album parlera aussi aux adultes. Ces derniers mois se sont rendus visibles, précisément, bien des gens qui se sentent délaissés, oubliés, méprisés. Ils se sont rendus visibles à travers un gilet jaune.

Derrière l’enjeu de la visibilité, il y a celui de la dignité : être invisibilisé, c’est d’une certaine façon être nié, être mis à l’écart du monde. En poussant la logique à l’extrême : si on n’existe pour personne au monde, c’est comme si on était mort. D’ailleurs, dans les sociétés qui vouent un culte aux ancêtres, il s’agit précisément de garder en vie les ancêtres en ne les oubliant pas… Bref, pour en revenir aux gilets jaunes, j’étais en train de terminer l’album quand le mouvement a commencé, et j’ai trouvé d’étranges résonances avec cet aspect des choses. Mes tableaux de l’ombre rappellent qu’ils n’existent véritablement qu’à partir du moment où on pose un regard sur eux. La comparaison s’arrête là, car le monde des œuvres et le monde des hommes n’est évidemment pas de même nature !...

Les Tableaux de l’ombre - Par Jean Dytar
© Delcourt

Vous avez construit le scénario de la BD en faisant appel au motif de la mise en abyme. En effet, la BD et son auteur sont l’un des ressorts du récit et d’ailleurs ce livre dans le livre connaît le succès. Est-ce un effort inconscient de la disparition redouté du livre ? ou une façon de créer le trouble entre fiction et réalité ?

Le jeu avec la mise en abyme est d’abord venu de la nécessité scénaristique : mes tableaux de l’ombre doivent devenir célèbres. Qu’est-ce qui pourrait leur permettre ça ? Ensuite, c’est un procédé que je trouve excitant : en tant que lecteur, j’ai toujours adoré me retrouver confronté à ce genre de choses, qui stimule d’insondables vertiges ou plus simplement qui créé une complicité entre le lecteur et l’œuvre.

Quand un personnage dit à Tintin qu’il connaît toutes ses aventures et qu’il lui montre la couverture d’un de ses albums, c’est le genre de choses qui m’a marqué enfant. Ou la mise en scène de Gotlib en tant qu’auteur, les liens avec la rédaction de Pilote dans la « Rubrique à brac »… Jusqu’aux expériences de Marc-Antoine Mathieu, bien évidemment, vers qui je n’ai pu m’empêcher un clin d’œil appuyé !

Dans Les Tableaux de l’ombre, la mise en abyme principale est tissée en écho à d’autres, comme le tableau dans le tableau d’un intérieur hollandais : c’est un jeu pour faire rentrer le lecteur dans les images… ou pour l’en faire sortir ! Car ce dispositif peut provoquer un effet singulier à la lecture, par le fait qu’on prend soudain conscience de l’objet qu’on a entre les mains, de l’acte de lecture qu’on est en train de faire… Je souhaite permettre un vertige à la fois sensible, intellectuel et ludique, accessible aux enfants, qui rend bien sûr ambigu ce qui relève de la fiction ou du réel : dans le cas que je propose, il y a une dimension de prophétie auto-réalisatrice. Je serais heureux que des gens aillent au Louvre dans la salle où se trouvent ces Cinq Sens, avec l’album en main ou en tête : ce qui n’était que fiction adviendrait alors comme une expérience de la réalité, et cela devrait provoquer d’étranges impressions !

Vous êtes connu pour changer souvent de style graphique de façon à utiliser l’expression artistique la plus adaptée pour chaque sujet. Quelle fut ta démarche pour ce titre ?

Il y avait deux enjeux : d’une part intégrer de façon fluide et cohérente des tableaux dans la bande dessinée, en les respectant le plus possible. Je l’avais déjà fait dans La Vision de Bacchus, mais la nouveauté était que cette fois, les personnages peuvent bouger, sortir de leur cadre, etc. D’autre part, et c’est lié à ce dernier aspect : il fallait aussi trouver un graphisme qui séduise un jeune public. Pas très original, j’ai emprunté des codes de rondeur, de grands yeux parfois, utilisé des formes simples et lisibles, et tenté de trouver l’équilibre pour garder la cohérence avec les œuvres réelles. Mes personnages principaux, la petite bande des Cinq Sens, sont fortement caractérisés au niveau de leur personnalité – pas toujours en lien avec leur allégorie initiale dont je me suis complètement détaché – et vraiment transformés graphiquement par rapport aux originaux – ce que je rends sensible vers la fin de l’album.

On peut les envisager, et envisager tout l’album comme une longue rêverie du garçon du début, qui appréhende ce groupe de tableaux tout à fait librement, indépendamment de leur signification initiale. La plupart des autres personnages issus de tableaux sont plutôt des représentations fidèles mais caricaturées, et je les ai animés là aussi librement par rapport aux originaux : tantôt ils apparaissent comme des comédiens qui joueraient un rôle, tantôt ils s’identifient davantage à leur rôle. Seules les échelles de taille sont à peu près respectées. Les décors, eux, sont plus réalistes.

Quant aux visiteurs du Louvre, je me suis amusé à mettre en scène une diversité de physionomies et de comportements, dans un style semi-réaliste. Donc cela fait un ensemble finalement bien composite pour un résultat qui, je l’espère, donne une impression d’unité !

On te sait de plus en plus attiré par le scénario et les ressorts de l’écriture. Comment l’abordez-vous ? Quelle est la part de la recherche documentaire ? Construisez-vous une architecture précise au préalable ?

Cela dépend des projets. Celui-ci m’a demandé beaucoup moins de recherche documentaire que mes précédents. Après Florida, cette légèreté dans le ton et dans la recherche était même une respiration appréciable ! Mes projets à venir sont de nouveau plus documentés.

Quant à l’écriture, j’essaie de nouvelles expériences. Que ce soit dans le dessin ou dans l’écriture, je n’ai pas de méthode continue, même si j’éprouve à chaque fois le besoin de structurer, d’organiser, de me fixer des contraintes fécondes. J’ai paradoxalement toujours envie d’être plus libre, tant dans l’écriture que dans le dessin, pour être plus vivant, et je m’aperçois que je reviens toujours à la nécessité de borner mes projets d’un tas de cadres : au lieu de me faire partir dans tous les sens, ils me permettent de creuser plus profond, je suppose, d’atteindre une certaine précision et diverses strates de lecture. Je l’espère en tout cas. Mais parfois j’aimerais être capable de plus de spontanéité, de faire davantage confiance aux hasards de la création.

Propos recueillis par Virginie Duchêne-Alliot

(par Virginie DUCHENE)

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