Jean-Pierre Joblin & Olivier Le discot : "Notre Légende Dorée tient plus du Sacré Graal des Monty Python"

6 décembre 2008 2 commentaires
  • Les auteurs de la truculente Légende Dorée décortiquent les ressorts et les gags de cette nouvelle série, qui n'épargne pas la religion !

Quelle est l’intrigue de votre série ?

Jean-Pierre : Pour résumer brièvement l’album, disons que le héros principal, Frère Boulu est un jeune moine bibinictin qui dispose d’un petit grimoire, qui se trouve être les « pages jaunes » de l’annuaire paradisiaque… Selon la nature des problèmes qui se posent à lui, il peut faire appel à tel ou tel saint en fonction de la spécialité et des attributions de ce dernier. L’action se situe dans un moyen âge parallèle sous le pontificat du pape Innocent Cent et sous le règne du grand Charles-Moi. Notre moinillon pourrait tranquillement vivre dans l’amour de Dieu (… et du gras de canard !) si des phénomènes étranges et annonciateurs de l’empreinte diabolique ne venaient perturber le quotidien des habitants de la région. Des émissaires du pape, une petite mandragore teigneuse, un évêque intégriste et, bien sûr, Frère Boulu vont tenter, avec l’aide de Saint Georges, de contrer le grand dessein de Satan qui n’ambitionne rien moins que de conquérir tous les territoires de la chrétienté…

Que signifie le titre de votre série qui demeure énigmatique ?

Jean-Pierre Joblin & Olivier Le discot : "Notre Légende Dorée tient plus du Sacré Graal des Monty Python"
JP : La Légende Dorée est évidemment inspirée de celle écrite au treizième siècle par un dominicain qui a cristallisé et officialisé tout ce qu’il faut savoir sur les saints et leurs différentes attributions [1]. C’est le nom de l’évêque Archinaze de Tarabisco, un des piliers de la série, qui constitue le titre du premier album : il ‘règne’ presque entièrement sur les 46 planches. La complexité du personnage offre de multiples possibilités scénaristiques. J’aime beaucoup les noms absurdes et improbables qui finissent pourtant par sonner de façon complètement naturelle. A sa manière, Tardi fait ça aussi, comme Céline qui, lui-même, avait lu Rabelais. L’œuvre de ce dernier est truffée de noms marrants…

Vous avez composé un groupe assez hétéroclite en associant un moine ventripotent pouvant invoquer les saints, une diablesse ’repentie’ et rebondie, un St Georges susceptible et emporté, ainsi qu’une mandragore teigneuse ! St Georges a d’ailleurs un air de famille avec Bragon, de la Quête de l’Oiseau du Temps.

JP : D’un point de vue narratif, frère Boulu, c’est le lecteur ! Petit et fragile, il a aussi une faculté d’indignation qui l’entraîne parfois à réagir promptement et courageusement. En ce qui concerne Almeria, son physique avantageux ne fait pas pour autant d’elle une potiche d’Heroïc Fantasy, elle relance sans arrêt l’action. Elle est tenace, érudite et d’une bravoure à toute épreuve.

Olivier : Je tiens absolument à ce que les personnages féminins incarnent autant de différences de caractère que les personnages masculins. Avec leurs caractéristiques propres à elles, bien-sûr ! (rires)


JP : Matago, la petite mandragore, est désormais inséparable du petit moine. Son nom provient du folklore lié à la sorcellerie berrichonne dont sont également issus les coquadrilles ; ces coqs géants qui sèment la terreur dans ce premier album. La Matago est une alliée de premier choix pour frère Boulu, parfois maternelle, souvent jalouse, elle le protège, le renforce et le tire de situations périlleuses. Quant à Saint Georges, si le cousinage physique avec Bragon est évident, on peut aussi penser au capitaine Haddock et même à Lino Ventura dans Les Tontons Flingueurs. Nous avons essayé de rendre ce saint très humain et très attachant. Ses prises de bec avec la Matago sont génératrices de gags et de joutes verbales amusantes.

Olivier :Même si je revendique l’influence de Régis Loisel, j’ai voulu faire de Saint Georges un vieux saint un peu sur le retour. Il a les poils blancs et les signes physiques de son âge avancé, un ventre un peu gras et des rides bien marquées. Le genre le mec qui a pas mal bourlingué dans sa carrière. Les personnages secondaires sont aussi importants et intéressants que les principaux. C’est aussi l’héritage de Goscinny & Uderzo.

Olivier, vous déclinez votre trait entre humour et certaines scènes plus réalistes, comme votre personnage d’Alméria. Alors que vous avez travaillé avec Christian Gine sur Finkel et Neige, qu’est-ce qui vous a décidé d’opter finalement pour ce style plus humoristique ?

Olivier : Tout simplement parce que chaque dessinateur a son style propre. Je viens du dessin animé. J’ai travaillé sur la série Tintin aux studios Ellipse et j’ai eu une formation d’animateur style Tex Avery, avant cela. Christian Gine, mon maître, m’a fait comprendre ce qu’est la Bande Dessinée. Je lui serai éternellement reconnaissant de m’avoir donné des cours magistraux en plus des journées de travail Il n’était pas obligé de le faire mais a accepté avec sa gentillesse et son professionnalisme habituels. Mon style est donc humoristique mais teinté à la fois des "comics" Américains et de la BD franco-belge. Et puis, il y a les "grands" qui continuent de m’inspirer, comme Franquin, Hergé, Uderzo, Jim Lee, Giraud/Moebius et tant d’autres.

Votre aventure semble tenir en même temps de l’Heroïc Fantasy, car vous lancez une quête, tout en intégrant l’aspect historique moyenâgeux, comment va évoluer le récit pour faire la part belle à ce mélange ?

J.P : Si nous prenons le temps de développer la première aventure sur trois albums, c’est également pour installer l’esprit de la série et les fonctionnements des personnages, évoquer des lieux comme l’Abbaye de Saint-Bibin ou la Citadelle d’Archinaze de Tarabisco que l’on retrouvera au fil des aventures. Il s’agit donc d’un « triptyque fondateur ». Après, chaque aventure se déroulera sur un ou deux albums. Nous sommes bien conscients que les lecteurs n’ont plus envie d’attendre plusieurs années avant de connaître la fin d’une histoire, d’autant plus qu’il existe de moins en moins de possibilités de prépublication dans la presse. Je dois préciser aussi qu’il s’agit plus d’une « fantaisie héroïque » que d’une série d’ Heroïc Fantasy pure. Il faut dire que le sujet est inépuisable puisque nous rencontrerons un nouveau saint à chaque nouvelle histoire…

Olivier : L’important pour J-P et moi, c’est de nous amuser. Pour moi, donner des traits à des saints aussi mythiques que St Antoine ou St Hubert, est vraiment truculent !


Vous égratignez savoureusement la religion catholique en pointant ses travers et en croquant de savoureux personnages. Quelle image voulez-vous en donner en présentant ce moinillon gourmand, un archange hautain et cet évêque peu compréhensif ?

J.P : Tout cela est une affaire de tradition. Rabelais se payait déjà la tête des institutions religieuses, la grande différence avec nous ; c’est que lui risquait sa peau ou la prison… J’entretiens avec la religion un rapport « fellinien ». En effet, le grand Federico ne manquait jamais d’exprimer sa reconnaissance envers l’Église pour avoir défini autant de tabous car il avait eu beaucoup de joie à les transgresser. Si l’incursion du « merveilleux religieux » dans la vie laïque m’agace profondément, je suis, en revanche, très attiré par ce magnifique folklore, le décorum et tout le tralalum ! Nous égratignons plus l’intégrisme en général que la religion catholique en particulier. Il est vrai qu’elle nous a aussi fourni de fort beaux spécimens de Torquemada. Par exemple, le passage où Archinaze justifie le massacre des oiseaux du seul fait que leurs ramages distraient les croyants de la foi, m’a été inspiré par les talibans qui avaient entrepris, il y a quelques années, de dégommer les piafs pour la même raison. En contrepoint des positions de l’évêque Archinaze, nos bibinictins aspirent aux joies simples de la vie. Ils sifflent en travaillant, travaillent en sifflotant, boivent de la bibinictine, dégustent des confitures, s’empiffrent de gras de canard et sautillent par tout le diocèse ! Ils vivent, quoi ! Quant au ’peuple céleste’, le fait qu’il soit composé de saints, d’archanges, et de bienheureux, tout comme le fait qu’il y ait un enfer pour les méchants et un chouette coin de paradis pour les bons m’amuse infiniment !

Avec ce premier tome résolument humoristique, vous placez le cadre général pour lancer l’aventure, le second opus privilégiera-t-il l’action à la présentation ?

J.P : Nous avons décidé de monter en intensité dans le second album qui comportera bien des surprises. Il y aura plus d’action mais ce ne sera pas au détriment de l’humour décalé. On espère bien surprendre le lecteur ! Au cinéma, le Sacré Graal des Monty Python demeure pour moi un modèle du genre. L’intérêt du film réside moins dans le fait de savoir si les chevaliers du roi Arthur vont trouver le Graal que dans le festival d’absurdités et de bêtises hilarantes qui explosent de séquence en séquence… Avec La Légende Dorée, nous voulions emboîter le pas de ces prestigieux déconneurs. Olivier a cet immense talent de rendre visuellement crédible n’importe quelle dinguerie du scénario.

Olivier : Pour ne rien vous cacher, les baffes vont tomber dans ce second opus. Jeux de mots, boutades, quiproquos et surprises seront au rendez-vous ! On va continuer à faire connaissance avec pas mal de nouveaux personnages !

Jean-Pierre, vous êtes également dessinateur, réalisez-vous le découpage et le cadrage des scènes, ou est-ce que vous donnez votre histoire uniquement par écrit à Olivier ?

J.P : Bien sûr, le fait que je sois dessinateur facilite beaucoup la communication entre nous. Après avoir écrit le scénario dialogué, je le découpe en séquences, puis je visualise les planches en esquissant succinctement les images sur un format de carte à jouer. Cela me permet de trouver le rythme et de ressentir l’impression générale de l’album. Puis, sur un format A5, je développe plus précisément les planches en commençant à concevoir la composition des images, les cadrages, la répartition des bulles etc. Je soumets alors le tout à Olivier qui bénéficie ainsi d’une première réflexion sur la manière de représenter les choses. On se voit, on discute, on modifie. Après quoi, je retravaille le tout sur un format A4 en intégrant les apports d’Olivier et tous les changements sur lesquels nous nous sommes mis d’accord (visuels ou textuels). J’intègre le texte à cette mise en place et Olivier s’attaque alors aux crayonnés des planches en suggérant et modifiant encore pas mal de choses… On travaille comme des moines, bien studieusement, en essayant sans cesse d’améliorer la recette dans le seul et unique but de régaler le lecteur en réalisant la bande dessinée qu’on aimerait lire !

Olivier Le discot (à g.) & son scénariste, Jean-Pierre Joblin(à dr.)
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Outre la Légende Dorée, quels sont vos autres projets ?

La diabolique et on-ne-peut-plus-réaliste, Alméria

J.P : J’ai écrit un recueil de gags pour Gezman, un excellent dessinateur rencontré il y a quelques années dans les studios de France Animation. Je crois qu’il s’agit d’une formule narrative assez originale et inédite. Je n’en dirai pas plus… L’album est en cours de réalisation. Rendez-vous pour les fêtes de fin d’année… 2009 !
J’ai également un projet de « collectifs » et une nouvelle série d’humour noir que nous dessinerions à quatre mains avec Olivier. On devrait attaquer ça très prochainement. Je termine en ce moment un scénario pour William Renaud qui vient, lui-aussi, du dessin animé. Il s’agit d’une histoire fantastique sur fond de « grand siècle » libertin et beau parleur. Comme illustrateur, je vais réaliser en janvier un nouveau De vie en vie pour les éditions Milan. En tant que parolier, je continue d’écrire des chansons pour Lulu Borgia, Lou Saintagne et Paris Bossa. J’ai aussi un projet de livres-disques consacrés à différents écrivains avec des comédiens comme Ghislaine Lenoir, Jean-Paul Farré et Gérard Chaillou (le Jean-Guy de Caméra Café) qui nous a fait la voix du narrateur dans le clip de La Légende Dorée. Dans un proche avenir, Olivier et moi comptons mettre en ligne le site de La Légende Dorée. On y trouvera une multitude de choses : des crayonnés, le clip, la chanson des moines, des recherches graphiques, des bonus comme La véritable légende de Saint Bibin l’Imbibé ou des portraits des personnages en couleurs très picturaux réalisés par Olivier. Il y aura aussi une galerie où les copains dessinateurs seront conviés à brosser le portrait du saint de leur choix…. Nous en avons déjà plusieurs !

(par Charles-Louis Detournay)

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Les photos sont ©D. Pasamonik (L’Agence BD).
Les illustrations sont ©Joblin/Le discot/Vents d’Ouest.

[1La Légende dorée (Legenda aurea) est un ouvrage rédigé en latin par Jacques de Voragine entre 1261 et 1266 qui raconte la vie de 180 saints, saintes et martyrs chrétiens ainsi que certains épisodes de la vie du Christ et de la Vierge, suivant le calendrier liturgique. Plus d’infos sur wikipédia.

 
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