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Joseph Safieddine : "Dans mes BD, je parle souvent de choses qui me sont plus ou moins arrivées."

  • 2015 est incontestablement une année charnière pour le jeune scénariste Joseph Safieddine. En effet, celui-ci a publié coup sur coup "Yallah Bye" (Le Lombard) et "L'Enragé du ciel" (Sarbacane), deux récits qui nous plongent directement dans ses racines familiales. À l'aube de la trentaine, ce sympathique auteur parisien confirme plus que jamais son talent de conteur hors pair.
Joseph Safieddine : "Dans mes BD, je parle souvent de choses qui me sont plus ou moins arrivées."
L’Enragé du ciel
Joseph Safieddine & Loïc Guyon (c) Sarbacane

Dans L’Enragé du ciel vous racontez l’histoire de votre arrière-grand-père Roger Henrard, le célèbre pionnier de la photographie aérienne. Ce récit, forcément personnel, arrive tard dans votre carrière. Pourquoi avez-vous mis autant de temps pour réaliser cette BD ?

J’ai eu l’idée de raconter l’histoire de mon arrière-grand-père Roger Henrard il y a quelques années déjà. Un jour, je suis tombé sur le travail du dessinateur Loïc Guyon sur Internet, qui m’a tout de suite beaucoup plu. Un trait très énergique qui me paraissait parfait pour cette histoire et ce personnage un peu fou. Mais nous avons mis beaucoup de temps à concrétiser notre collaboration car Loïc était parti vivre aux USA pendant presque an et, à son retour, il a tout de suite travaillé dans l’animation. Pendant ce temps, j’ai poursuivi ma carrière de scénariste mais je gardais ce scénario dans un coin de ma tête. Environ trois ans se sont écoulés avant que nous débutions l’album puis, sa réalisation proprement dite a mis encore deux ans et demi à se faire.

J’ai décidé de faire cette BD parce que mon arrière-grand-père du côté maternel est un peu le héros de notre famille du côté français. C’est une personnalité haute en couleurs ! Nous, les arrière-petits-enfants, ne l’avons pas connu mais il est devenu une sorte de légende dans la famille. Nous avons conservé beaucoup de ses affaires : des centaines de photos, des gadgets, des vêtements, ses mémoires. Un vrai trésor !

Comment décririez-vous Roger Henrard ?

C’était un homme courageux, très fidèle en amitié mais très égoïste aussi car très souvent, il ne pensait qu’à lui et il mettait souvent sa famille de côté lorsque ça l’arrangeait. Paradoxalement, c’est un homme qui était prêt à mourir pour ses amis. Très patriote aussi ; car il était toujours prêt à mourir pour la France. Roger Henrard était un homme complexe : il avait des tas de valeurs tout en étant un époux infidèle et un père globalement absent.

L’Enragé du ciel
Joseph Safieddine & Loïc Guyon (c) Sarbacane

Il a raté pas mal de choses dans sa famille. Je sais que mon arrière-grand-mère ne lui parlait plus après la mort de leur fils Robert. Ils ont pratiquement fait chambre à part jusqu’à la fin à partir de cette période-là.

Leur fille unique, ma grand-mère, s’est construite en pensant qu’elle aurait dû elle mourir à la place de son grand frère qui, d’après elle, était le chouchou des parents. Elle a longtemps cherché sa place dans ce chaos familiale. Par la suite, la veuve de Robert eut un petit garçon. Elle était enceinte de lui lorsqu’il est mort et mes arrière-grands-parents ont fait un transfert sur cet enfant et l’ont élevé comme si c’était leur propre fils. Cet enfant s’appelle Marc-Robert et je le connais bien. Roger Henrard a transféré sa relation interrompue avec Robert sur son petit-fils car lorsqu’il a commencé à vraiment s’occuper de Robert, celui-ci s’est tué. Il a aussi été un grand-père très présent avec ses petites-filles, ma mère et mes tantes, afin de corriger les erreurs qu’il avait commises avec sa propre fille, ma grand-mère.

Nous avons d’ailleurs appris très récemment qu’il avait eu une autre famille, d’autres enfants. Il y en a d’autres peut-être… Roger Henrard était un homme à femmes, à une époque où il existait des maisons closes où on vous salissait les bottes avec de la terre, avant de vous remettre du gibier pour simuler une partie de chasse…

Après, Roger était aussi un homme qui transformait tout ce qu’il touchait en or. Un peu fumiste, c’est vrai, mais un homme brillant ! Par exemple, lorsqu’il décida d’utiliser la photographie dans le domaine aérien, l’armée de l’air française a saisi tout le potentiel qu’elle pouvait tirer de cette invention et lui a sauté dessus. C’était un homme très intelligent car il arrivait toujours à se sortir des situations les plus périlleuses. Il s’est crashé en avion des dizaines et des dizaines de fois mais en est toujours sorti indemne. Il a survécu à la guerre. Il a créé une entreprise rentable en Algérie. De ce point de vue-là, Roger Henrard était vraiment touché par la grâce.

Yallah Bye
Joseph Safieddine & Kyungeun Park (c) Le Lombard

Plus tôt cette année, aux éditions du Lombard, vous aviez publié le one shot Yallah Bye. Que signifient ces termes ?

C’est une expression utilisée pour se saluer ou dire : “salut, ciao”, etc.

Dans cet album, vous racontez l’histoire d’une famille française en vacances au Liban juste au moment de la guerre avec Israël en 2006. Qu’est-ce qui vous a poussé à raconter cette histoire ?

Cette histoire est en partie autobiographique. Je suis franco-libanais. J’ai beaucoup d’attaches avec le Liban : ma sœur y vit et ma famille et moi nous y rendons chaque année. Durant la guerre de 2006, je devais m’y rendre mais je suis finalement resté coincé à Paris en pleine guerre, tandis que ma famille était piégée là-bas.

L’ossature du récit est basée sur cette histoire réelle : ils étaient restés dans le quartier chrétien et beaucoup de gens leur sont venus en aide. Il faut savoir que les communautés chrétiennes et musulmanes du Liban s’entendent bien en dépit des guerres passées - et des extrémistes ! Durant le conflit de 2006, on a assisté à beaucoup de scènes d’entraides entre chrétiens et musulmans. Cette histoire m’avait beaucoup marqué et je devais la sortir depuis longtemps chez un autre éditeur. Mais heureusement que cela ne s’est pas fait, car j’ai pu de cette façon faire mûrir mon scénario.

Un extrait de Yallah Bye
Joseph Safieddine & Kyungeun Park (c) Le Lombard

Dans la partie fictionnelle de l’histoire, je me suis intéressé au ,de mon père, qui n’est pas exactement comme dans l’album, mais j’ai voulu explorer sa psychologie d’ancien immigré qui retourne dans son pays natal. Je voulais montrer dans ma BD ce malaise que beaucoup d’immigrés ressentent lorsqu’ils retournent dans leur pays natal. Mustapha, se retrouve enfin au cœur de son histoire, même si elle est violente. Et dans ce contexte de guerre, il ne sait pas quel côté choisir : son salut, ou celui de sa famille française. Le père que je décris retrouve une certaine légitimité qu’il pensait avoir perdue en fuyant la guerre dans son pays. Ce personnage patauge car il est tiraillé entre son envie d’aider son pays qui traverse une situation difficile et la nécessité de mettre sa femme et ses enfants à l’abri, surtout que le reste de sa famille libanaise décide de rester sur place. Il a aussi un grand besoin de retrouver son identité de libanais, mais son père, qui est resté au Liban et qui connaît bien son fils, lui fera comprendre que sa place n’est plus au Liban : elle est en France, auprès des siens.

Pendant ce temps, on voit le fils aîné qui est resté dans l’Hexagone se démener afin d’alerter les autorités, les leaders d’opinion et le grand public sur la situation au Liban et sa volonté de rapatrier sa famille. Ces séquences sonnent un peu comme une critique de la gestion de cette crise par les autorités française.

Pas vraiment. Je voulais surtout montrer l’impuissance dans ces moments-là. Mon personnage ne sait pas quoi faire, il est frustré car il constate que le conflit au Liban n’est pas prioritaire dans les médias français : il voit le coup de boule de Zidane lors de la finale du Mondial de foot en Allemagne passer en boucle à la télé mais très peu le conflit au Liban. Je me souviens, durant cette période, m’être dit que si c’était la famille de Sarkozy, on aurait déjà affrété deux hélicos pour aller les chercher mais nous, nous n’étions personne. On pouvait crever, cela ne changerait rien. J’étais amer mais, au final, ma famille a pu être sauvée. Le gouvernement français a pris les choses en mains et même si cela a pris du temps, j’ai retrouvé ma famille saine et sauve. Ce n’est pas un brûlot contre le gouvernement français.

Un extrait de Yallah Bye
Joseph Safieddine & Kyungeun Park (c) Le Lombard

Comment avez-vous rencontré Kyungeun Park, le dessinateur de cet album ?

Kyungeun Park avait gagné le concours Jeunes Talents en 2007 et j’avais vu son travail à Angoulême. Nous nous sommes rencontrés et nous avons sympathisé. À la base, nous devions collaborer sur un autre projet mais je lui ai parlé de cette histoire et il a absolument voulu la faire et comme je n’avais plus de dessinateur pour Yallah Bye, finalement sa proposition est bien tombée.

Ce qui m’a le plus touché c’est que, en dépit de ses origines coréennes, il s’est complètement retrouvé dans cette histoire libanaise. Il a de la famille en Corée du Nord, donc il sait ce que c’est que les familles séparées. Il s’y est rendu il y a un peu plus de deux ans pour voir son père malade et, durant son séjour, il y a eu une alerte à la bombe. Il y avait une tension palpable que l’on retrouve dans les pays en guerre ou malmenés par les grosses puissances voisines. C’est le cas avec la Corée et le Liban. Il s’est beaucoup investi dans ce projet. Nous nous sommes rendus au Liban, où il a pris énormément de photos et a parlé avec beaucoup de gens. Je l’en remercie pour ça. En plus, Kyung est un immigré de la première génération, comme le héros de l’album.

Kyungeun Park
Crédit photo : Le Lombard / D.R

Quelle est la situation du Liban aujourd’hui ?

Aux centaines de milliers de réfugiés palestiniens, se rajoute près d’un million et demi de réfugiés syriens qui fuient la guerre chez eux. Dans un pays de moins de quatre millions d’habitants, aussi instable, c’est assez préoccupant…

Franchement, je ne sais pas trop de quoi demain sera fait. Quand j’y retourne l’été, je ressens cette tension, même s’il peut ne rien se passer pendant des semaines voire des mois... Le Liban est un pays où l’équilibre séculaire entre toutes ces communautés est terriblement fragile, et tout peut s’embraser en un rien de temps.

Votre BD a reçu un soutien de la revue Courrier international…

Ils nous ont consacré quelques pages dans leur revue et ils ont mis en évidence la BD sur leur site. Ils ont aimé Yallah Bye et sa thématique. L’album à un côté BD-reportage qui, j’imagine, leur a plu. Amnesty International a aussi participé en nous écrivant une postface.

Avec Yallah Bye, je voulais raconter quelque chose d’universel. Je voulais parler de ces immigrés, de ces gens qui sont coupés de leurs racines mais qui partent malgré tout parce que la vie n’est plus possible chez eux.

Joseph Safieddine
Crédit photo : Didier Pasamonik

Qu’est-ce qui vous a poussé à consacrer des livres sur l’histoire de votre famille ?

C’est vrai que Yallah Bye et L’Enragé du ciel sont des œuvres quasiment autobiographiques mais mes autres livres parlent aussi, d’une certaine façon, de ma famille. Par exemple, l’album Les Lumières de Tyr (Ed ; Steinkis) raconte l’histoire d’enfants qui se prenaient pour des super-héros au Liban dans les années 1980. Ce sont des choses que mon père aurait pu fantasmer petit, avec certaines de ses anecdotes, dans un pays que je connais, avec des coupures d’électricité récurrentes que j’ai vécues aussi.

“je n’écris que de l’autobiographie, sinon c’est trop personnel” disait je ne sais plus qui. Je parle souvent de choses qui me sont plus ou moins arrivées, mais cela n’était jusqu’à présent pas aussi frontal que dans mes deux derniers bouquins. Je pourrais écrire une saga sur mon père car c’est un personnage qui m’attire et me touche beaucoup par son côté romanesque.

Roger Henrard dans L’Enragé du ciel
Joseph Safieddine & Loïc Guyon (c) Sarbacane

Dans vos deux livres, vos personnages principaux sont prêts à se sacrifier pour leur pays. Quel est votre rapport au patriotisme ? Pourriez-vous aussi risquer votre vie pour la France ou pour le Liban ?

Je ne crois vraiment pas… En fait, je ne sais pas, car je n’ai jamais été confronté à cette situation. Je pourrais risquer ma vie pour mes proches ; mais pour un pays… La France et le Liban sont des pays magnifiques mais nous vivons une époque où nous pouvons déménager dans n’importe quel pays du monde, du jour au lendemain. Je pense que ce qui me lie à un pays ce sont les gens qui y vivent. Et puis, je n’y connais rien en géopolitique. Je ne suis pas attiré par un pays, je suis attiré par des gens. Je pense que mon arrière-grand-père s’est battu d’abord pour sa famille…

Il aurait pu se battre autrement pour les siens. Dans votre livre, on apprend qu’il a laissé sa famille seule à Paris pour aller se battre dans le sud de la France.

Oui, mais c’est un homme qui aimait aussi l’aventure.

Le patriotisme est dès lors un prétexte.

Je pense aussi qu’il y a un peu de ça … Mais d’après ma mère et mes tantes, il était quand même prêt à mourir pour ses amis.

Salade Tomate Oignon
Joseph Safieddine & Clément C. Fabre (c) Vide Cocagne

Quels sont vos prochains projets ?

Je viens de sortir un album d’humour chez Vide Cocagne avec Clément C. Fabre au dessin.

J’ai commencé à aimer la BD grâce à Fluide glacial, par Gotlib, Binet, Larcenet, Goossens, Bouzard. Mes parents vivent dans le même quartier que Marcel Gotlib et je lui rends visite depuis que je suis tout petit. C’est un auteur qui m’a vraiment fait découvrir la BD. Cet album est très important pour moi. En plus, Il y a plein de guests incroyables tels que Goossens ou Guillaume Bouzard qui ont gentiment participé ! Vide Cocagne est un petit éditeur qui monte et qu’il faut soutenir. Ils vont publier pleins de très bon projets dans les mois qui viennent, notamment le prochain livre d’Erwann Surcouf qui va être super !

J’ai aussi un album qui sortira en 2017 au Lombard, avec au dessin Kyungeun Park, le dessinateur de Yallah Bye.

Avez-vous lu Carnet de santé foireuse de Pozla ? C’est publié chez Delcourt. C’est l’histoire d’un mec qui a la maladie de Crohn. Il en parle super bien, c’est vraiment bien écrit. Je vous le recommande vivement ! Tout ça pour dire qu’avant d’être un auteur, je suis d’abord un fan de BD ! C’est un métier que j’aimerais faire le plus longtemps possible mais c’est difficile… Il y a des métiers plus durs, évidemment. Mais c’est compliqué financièrement. C’est le cas pour beaucoup d’auteurs, je pense, mais c’est parfois décourageant.

Dans mes futurs projets, j’essaie d’écrirebpour la télé. Du format court, mais c’est quand même long à monter financièrement. Il y a aussi un projet de film, inspiré du prochain album avec Kyungeun au Lombard… et plusieurs autres projets de BD !

L’Enragé du ciel
Joseph Safieddine & Loïc Guyon (c) Sarbacane

(par Christian MISSIA DIO)

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