L’Alpha et l’Omega de Métal Hurlant

7 novembre 2012 6 commentaires
  • Entre deux rares nouveautés, les Humanos revisitent leur catalogue en continuant d'éditer de luxueuses intégrales grand format de leurs auteurs mythiques. Focus sur deux personnages emblématiques, qui se sont relayés pour rythmer la vie du magazine : Le Jeune Albert, et le Major Grubert, figure du "Garage hermétique".

L'Alpha et l'Omega de Métal HurlantEn raison de leurs ennuis financiers (voir le feuilleton Humano), les Humanoïdes Associés ont revendu une partie de leur catalogue afin de se renflouer. Bien que mesuré, leur programme éditorial demeure de qualité : nous avons évoqué la seconde partie de Songes parue il y a peu, et nous ne pouvons faire l’impasse sur Cité 14 !

Prix de la série au Festival International de la bande dessinée d’Angoulême en 2012, la deuxième saison s’est conclue en juin dernier dans un affrontement dantesque. Pour ceux qui n’aurait pas encore accroché à cette mégalopole labyrinthique où cohabitent humains, animaux et extra-terrestres, l’intégrale de la première saison vient de paraître : plus de 300 pages pour 30 € ! L’occasion de découvrir une histoire vraiment innovante. On attend prochainement un récit court (112 pages, quand même) qui se concentrera sur le personnage du capitaine Bigoodee, et sa jeunesse.

Moebius : résolument humanoïde

Alors que Dionnet publie Des Dieux et des Hommes chez Dargaud, que Druillet a désormais rejoint le giron de Glénat, et que Casterman a repris les titres des auteurs choyés chez eux comme Bilal, Tardi ou Schuiten, Moebius demeurait fidèle aux Humanos : il comprenait les problèmes traversés par la maison d’édition qu’il avait co-fondée et renouvelait régulièrement sa confiance à Fabrice Giger qui en reprit les rênes en 1988, ses titres constituant l’épine dorsale du catalogue des Humanos.

Bien avant son décès, Moebius fut donc mis en avant par la réédition systématique de ses Œuvres : recueils d’intégrales de ses récits et illustrations, ainsi que des tirages limités en grand format de ses bandes les plus caractéristiques. Cette fin d’année met en avant sans doute le meilleur récit de Moebius, le plus polymorphe et plus conceptuel, celui qui influencera des générations de lecteurs et d’auteurs : Le Garage hermétique.

Les cinq premiers numéros de Métal Hurlant avaient bouleversé le paysage de la bande dessinée adulte, grâce aux éblouissants récits muets d’Arzach, notamment. Mais le numéro 6 du magazine demeure mythique, avec le lancement du Garage hermétique de Jerry Cornélius et un récit de 13 pages qui va installer durablement le Major Grubert comme un personnage emblématique et mystérieux, créateur et arpenteur d’un univers à nul autre pareil.

Certes, le major a fait ses débuts dans Fluide Glacial et dans France-Soir, avant d’intégrer le numéro 2 de Métal, dans de courtes bandes lorgnant vers une sorte de surréalisme humoristique. Mais les 13 pages de Major Fatal fondent le Garage. Cette nouvelle publication en grand format permet de succomber devant la puissance, la minutie et l’imaginaire de Moebius, avec les pages de Machines dans l’herbe ou de L’Oiseau immobile, planches d’anthologie.

Que l’on ait étudié de près cet album marquant de l’Histoire de la bande dessinée, ou qu’on se soit contenté de le feuilleter, il est impossible de ne pas s’arrêter sur chacune des planches de cette nouvelle édition. Pour ceux qui auront visité l’exposition Giraud-Moebius à la Fondation Cartier, on retrouve une partie de sentiments ressentis lors de la manipulation du Blueberry au format des planches originales.

L’écriture automatique utilisée par Giraud-Moebius lui permet de varier les genres et les codes. On passe de planches au réalisme bluebérien, à d’autres qui se déplient dans une ligne claire et racée qui permettent au profane d’identifier rapidement le travail de Moebius et son travail des hachures qui donne une imperceptible sensation de volume à la planche. Enfin, le style utilisé dans la dernière partie de l’ouvrage préfigure une autre œuvre mythique du dessinateur humanoïde : L’Incal.

Ne cherchez pas d’inédit dans cette nouvelle édition, on retrouve juste un avant-propos déjà publié, où Moebius cite d’ailleurs lui-même les bandes de France-Soir et autres préquels du Major. Ceux-ci ne figurent d’ailleurs pas dans cette édition, car elle se concentre sur le Garage lui-même. Cela n’enlève rien à l’intérêt de cette publication de grand format. Les connaisseurs seront ravis d’emprunter avec un nouveau regard le chemin d’un univers inégalé où chaque planche réserve son lot de surprises et d’émerveillement.

Le Jeune Albert un sur un

Si le Major rythma les premiers numéros de "La Machine à rêver", devenant le rendez-vous incontournable de la première moitié de la publication de Métal, le journal changea progressivement de style, en passant aux années 1980 : Le rock se fait moins dur, plus progressif pourrait-on supputer, mais le ton demeure néanmoins mordant, voire subversif.

Après quelques incursions en 1981, le personnage du Jeune Albert devient le second fil rouge de Métal. Alors que les bandes et les auteurs se succèdent, la maquette se modifie à plusieurs reprises, jusqu’à ce que l’esprit Métal se dilssipe avec le temps, le personnage le plus autobiographique de Chaland continue d’incarner le ton contestataire initié par les créateurs du magazine. On le retrouve à chaque parution avec un plaisir non dissimulé, du numéro 71 à la première interruption de publication du mensuel, au n°133 en 1987. Ce qui faisait qu’on commençait le magazine par la fin, avant d’en entamer la lecture...

Nous étions déjà revenus en détail sur Le Jeune Albert lors de la très belle exposition réalisée par la Galerie Champaka en juin dernier ; une bande devenue mythique pour son ton caustique inimitable et son dessin évoquant une Bruxelles fantasmée des années 1950.

Cette nouvelle édition en très grand format propose donc de retrouver l’intégrale des demi-pages et récits du comparse de Bob Fish, presque à l’identique des planches originales. Éric Verhoest nous expliquait ainsi son choix pour les auteurs portés par Champaka : "Il y a certainement une fascination pour les dessinateurs dont le trait agrandi révèle l’absence de défaut".

Et c’est effectivement ce qu’on ressent devant les grandes pages de cette intégrale en s’approchant du gete artistique et de tous ces détails aussi minimes qu’importants, qui font la différence.

Cette édition reprend également la préface de Jean-Luc Fromental, publiée dans la première intégrale, et des planches issues de numéros spéciaux ou d’autres magazines. On profitera curieusement de huit pages imprimées par deux fois : une erreur d’impression...

Les Humanoïdes continuent de se pencher sur les autres travaux de Chaland, avec une nouvelle édition du Cimetière des éléphants, également au tirage limité, mais non numéroté comme les deux précédents ouvrages. Ce dos toilé bleu dans un format légèrement plus grand, permet de se pencher à nouveau et avec plaisir sur cet autre grand personnage de Chaland qui prend vie dans une mise en couleur légèrement plus foncée qui met en lumière le dynamisme des personnages caractéristiques de cette ambiance coloniale.

Les Humanos continuent à exploiter leur fond en faisant la part belle aux récits et personnages mythiques de leur magazine fondateur. Petit conseil pour les amateurs qui se laisseront tenter par ces immersions recommandées : ouvrez l’emballage cellophane lors du passage à la caisse, car certains feuillets ont parfois été légèrement mal coupés, un défaut de fabrication qui ne nuit cependant pas à la qualité de l’ensemble.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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6 Messages :
  • L’Alpha et l’Omega de Métal Hurlant
    7 novembre 2012 13:54, par Serge BUCH

    Outre toutes ces belles rééditions devait paraître chez Casterman en septembre dernier (annoncé d’ailleurs dans le dernier Castermag) une nouvelle édition des entretiens de Gir-Moebius avec Numa Sadoul intégrant de nouveaux propos sur la suite de sa fabuleuse carrière depuis l’édition de 1991, couvrant ainsi plus de vingt années supplémentaires de créations. Or, même sur le site de Casterman l’ouvrage n’est pas annoncé pour une prochaine publication. Pourtant l’excellent travail de Numa Sadoul est une référence, tant il a su gagner la confiance de Jean Giraud qui s’est toujours montré très généreux vis à vis de lui (et plus qu’à tout autre interviewer) pour ses confidences parfois très intimes. Y aurait-il un problème qui empêcherait ce livre très attendu de voir (enfin) le jour ? Car en fait il n’a jamais été dit si Jean Giraud souhaitait que son Blueberry connaisse de nouvelles aventures autres que celles animées par le tandem Cortegianni/Blanc-Dumont et si, sachant depuis quelques années déjà qu’il ne reprendrait plus ses pinceaux pour un nouveau cycle de plusieurs albums, il aurait tout de même écrit quelque scénario pour un éventuel successeur (désigné ?) au dessin. Quid aussi de travaux inédits qui pourraient être publiés à titre posthume comme par exemple son récent Arzak inachevé chez Glénat. Peut-être en savez-vous plus à ce sujet, ce qui pourait faire l’effet d’un bon scoop, non ?...

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    • Répondu le 7 novembre 2012 à  16:52 :

      Ca fait moins d’un an qu’il est mort, on se calme les vautours

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    • Répondu par Eric Tavern le 7 novembre 2012 à  21:24 :

      Il y aurait en effet un souci entre Mme Giraud et Casterman qui bloquerait pour l’instant cette réedition des Entretiens avec Numa Sadoul. Espérons que ce n’est que temporaire. Info provenant de Numa Sadoul il y a quelques semaines.

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  • Beaucoup, beaucoup trop cher.

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    • Répondu par Harry Naybors le 8 novembre 2012 à  10:45 :

      En effet ! C’est bien joli tout ça, mais pour un amateur lambda au budget un peu serré qui voudrait bien malgré tout avoir ces deux (chefs d’)œuvres dans sa bibliothèque, vers quelles éditions se tourner ? C’est la crise pour tout le monde : le porte monnaie du bédéphile est en berne et les classiques nous narguent désormais dans leurs apparats de luxe.

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      • Répondu par Alex le 8 novembre 2012 à  12:51 :

        Sur ce site [http://france-inflation.com/calculateur_inflation.php]on peut s’amuser à faire un rapide calcul avec les données suivantes : mon album du "Garage" acheté à sa sortie en 1979 porte encore au crayon(!)le prix annoté par le libraire ainsi que la date d’achat, 38F/Juin 79. Je vous laisse découvrir le résultat par vous-mêmes. Cet album faisait par ailleurs près de 150 pages et reproduisait aussi les récits qui ne semblent pas être inclus ici. D’accord, cette nouvelle édition est un 30x40 et on doit en prendre plein les yeux. Mais 70e, aïe, aïe ! Dommage mon édition du Garage commence à "fatiguer" mais à ce prix là... pas pour moi en tout cas.

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