La Grande Arnaque (1ère partie) - Par Carlos Trillo et Domingo Mandrafina – Éditions iLatina

8 novembre 2019 0 commentaire
  • Dans une allégorie à peine masquée, les maîtres argentins Carlos Trillo et Domingo Mandrafina, par ailleurs pères des incontournables "Spaghetti Brothers", publiaient en Argentine, à l’orée des années 1990, "La Grande Arnaque", complétée par "L’Iguane". Publiée en France en 1998 par les éditions Albin Michel, "L’Iguane" reçut l’Alph-Art du meilleur scénario du Festival d’Angoulême 1999. Les éditions iLatina agrandissent avec cette intégrale leur collection "Grandes Autores", dédiée à la valorisation du patrimoine dessiné sud-américain. Un bel objet qui saura ravir les fans à l’approche des fêtes de fin d’année.

Métaphore de la junte militaire, régime dictatorial ultra-violent ayant sévi en Argentine de 1976 à 1983, la Colonie est gouvernée par un despote se faisant appeler « le suprême gouvernant » ou encore « le grand pantin ». L’occasion pour les auteurs de formuler une critique acerbe du régime gouvernemental qu’ils subirent quelques années plus tôt. À ce sujet, nous vous invitons à lire l’éclairante préface de l’éditeur Thomas Dassance, présente en début d’album. Il décrit les archétypes de ces modes d’organisation politique, a commencer par la corruption et la propagande.

La Grande Arnaque (1ère partie) - Par Carlos Trillo et Domingo Mandrafina – Éditions iLatina
© Éditions iLatina

Illustration de cette dernière, les auteurs créent le personnage de Méliton Bates, scribe et propagandiste en chef du pouvoir. En créant le subterfuge de "la vierge intouchable" incarné par Malinche Centurion, nièce incestueuse du dictateur, le dramaturge figure la méfiance des auteurs et de la société argentine au sortir de la dictature. Cette critique des médias fait écho à la méfiance prônée par des théoriciens américains des sciences de l’information et de la communication de l’après Seconde Guerre mondiale comme Harold Lasswell.

Ainsi, qu’ils l’aient fait sciemment ou non, Carlos Trillo et Domingo Mandrafina, en définissant les médias comme organe de propagande et de manipulation des foules, tout en critiquant la censure ayant existé sous le régime récemment tombé, font état du désamour que porte l’opinion aux organes de communication.

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Malinche va se retrouver embarquée dans une affaire de photos dérobées impliquant un membre du gouvernement alors qu’elle commettait le péché de chair dans un luxueux motel. Véritable point de départ de l’intrigue, ces événements vont être l’occasion pour les auteurs d’introduire le personnage de Reiner Von Fritz, dénonçant par la même occasion le pouvoir exercé par les exilés nazis en Argentine. La jeune femme va alors venir quémander l’aide de Donaldo Reynoso, ex-flic à l’air morose devenu alcoolique.

Malinche Centurion, nièce au destin tragique
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Cynique et désœuvré, les épreuves de la vie ont endurci notre héros. L’aspect anguleux de son visage vient compléter une caractérisation originale. Le trait de Domingo Mandrafina sert ainsi à merveille l’appréhension psychologique du personnage par le lecteur.

Donaldo Reynoso, ancien agent des forces de l’ordre désabusé

Cette caractérisation graphique accompagne un système narratif original usant des personnages secondaires de l’histoire. Ces derniers, au cours de passages entrecoupant le récit, s’adressent directement au lecteur dans des mises en scène descriptives avant de devenir, eux aussi, spectateurs de l’action. Par ce procédé, les auteurs insufflent de l’émotion à leur récit et y rendent floue la limite séparant réalité et fiction à l’intérieur. Par exemple, l’un des premiers flashbacks introduit par Méliton Bates vient nuancer la caractérisation graphique de la vierge intouchable : orpheline abusée par son oncle. À propos de cette dernière, on déplorera l’objectivation de son corps comme seul argument de pouvoir, phénomène toutefois pour partie explicable par le contexte de production de l’œuvre, de même que la chronologie dans laquelle s’insère le scénario.

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Apparaît alors l’Iguane, allégorie des tortionnaires argentins au service du régime autoritaire. Son introduction siffle le début d’une course-poursuite effrénée qui ne prendra fin qu’avec la dernière touche d’encre de la dernière planche de l’album. On l’observe à l’œuvre, assidu et persévérant, traquant sa proie sans relâche. Sa réputation le précédant, les amis d’infortune, connaissances et compagnons de Donaldo ne mettent pas longtemps à passer à table. L’assassin anthropomorphe doté de sens décuplés et à la tête particulièrement solide repart alors de plus belle, vivifiant la narration.

L’ignoble Iguane se met en chasse
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Grand méchant de cette superbe histoire qu’est La Grande arnaque, l’Iguane n’est pas pour autant un personnage dénué d’émotions. Dans un souci de nuance, les auteurs vont attribuer à l’ignoble homme de main des sentiments amoureux pour l’énigmatique beauté de l’actrice Margot Ardor.

La Grande arnaque, fuite vers une liberté...
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... inaccessible
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Les allées et venues rythment le découpage et permettent aux auteurs de dresser une vaste fresque architecturale de cette nation imaginaire, depuis l’antre du mystérieux et richissime allemand, aux montagnes des guerilleros, en passant par le port, et les incontournables bordels et rades de la ville.

Les différents acteurs abattent leurs toutes dernières cartes au cours d’une nuit sans fin dont aucun ne sortira indemne. Un finish sanglant, oscillant entre amour passionné et violentes désillusions. La Grande Arnaque s’inscrit dans une tradition du grand récit policier argentin, du polar noir que nous avions commencé à évoquer avec Evaristo.

(par Thomas FIGUERES)

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La Grande arnaque suivi de L’Iguane - Par Carlos Trillo et Domingo Mandrafina - Éditions iLatina - Sortie : 8 novembre 2019 - Prix : 28 euros

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