Lancement de la collection Graphics aux éditions ActuSF

5 mai 2020 0 commentaire
  • Petit pas de côté. Aujourd’hui point de bande dessinée (quoique...), voguons vers de nouveaux horizons et partons à la découverte de deux albums illustrés à l’occasion du lancement de la collection Graphics des éditions ActuSF, maison spécialisée dans les littératures de l’imaginaire. Cette nouvelle collection sera constituée de grands formats à l’écrin soigné. Une aventure éditoriale rendue possible par toute une communauté d’amateurs et leurs participations à une campagne de financement participatif. Sans plus attendre, voici les deux premiers ouvrages de la collection : "L’Hypothèse du lézard" d’Alan Moore, illustré par Cindy Canévet et "La Guerre des trois rois" de Jean-Laurent del Socorro, illustré par Marc Simonetti.

Bienvenue dans le merveilleux monde de l’illustration… Le 9e art, comme toute production intellectuelle, est le fruit d’influences multiples, savant cocktail distillé à partir du condensé culturel constituant les personnalités artistiques. Les littératures de l’imaginaire sont indéniablement l’une des grandes sources d’inspiration de la bande dessinée contemporaine, réunion consacrée par l’ère Métal. On constate d’ailleurs une importante porosité des médias, avec des dessinateurs de bande dessinée s’essayant à l’illustration de roman comme Moebius lorsqu’il illustre L’Alchimiste de Paulo Coelho en 1995, ou des scénaristes troquant leurs cases et onomatopées pour les vertus de la plume, comme Alan Moore lorsqu’il écrit La Voix du feu, Jérusalem, ou L’Hypothèse du lézard.

Lancement de la collection Graphics aux éditions ActuSF

Initialement rédigée en 1987 et publiée dans une shared-world anthology, L’Hypothèse du lézard avait été éditée une première fois en français en 2005 par Les Moutons électriques. La nouvelle était alors assortie d’essais analytiques et d’entretiens en hommage à l’auteur. La démarche éditoriale d’ActuSF Graphics, collection dirigée par Jean-Laurent del Socorro, contraste drastiquement de cette précédente parution. En effet, l’album illustré en présence se focalise sur le texte de Moore, traduit par Patrick Marcel (traducteur de Neil Gaiman, George R. R. Martin ou encore Terry Pratchett et de quelques bandes dessinées), augmenté des dessins de la jeune artiste Cindy Canévet. Une sorte de retour à l’essentiel.

L’Hypothèse du lézard par Alan Moore, illustré par Cindy Canévet

Som-Som n’est encore qu’une gamine lorsque sa mère la cède contre quelque pécule à maîtresse Ouish, figure matriarcale à la tête de La Maison sans Horloges, un bordel mystico-fantastique de Liavek, la Cité de la Chance. La transaction réalisée, débute un quasi huis-clos mélodramatique dont la terreur inspirée par les choix et conséquences des différents protagonistes n’a d’égale que la poésie et l’élégance de la plume de Moore.

Extrait de "L’Hypothèse du lézard" p.28-29
© Cindy Canévet/éditions ActuSF

Par le biais des personnages de Raura Chin et Foral Yatt, l’anarcho-libertaire de Northampton, initie un jeu de dupe avec son lecteur, maniant les pronoms avec une habileté de prestidigitateur. De la prostitution à l’égoïsme de la vie d’artiste, au poids de la solitude, en passant par la frustration d’un mutisme non-consenti, sans oublier la violence psychologique, la trahison et la vengeance, Moore assène à son lecteur une décharge émotionnelle d’une incroyable puissance.

Extrait de "L’Hypothèse du lézard" p.34
© Cindy Canévet/éditions ActuSF

En usant du personnage de Som-Som, désormais jeune femme au Masque-brisé ayant perdu tout usage raisonné de la parole, comme témoin de l’évolution de la relation unissant les deux personnages précédemment cités, l’écrivain anglo-saxon condamne son lecteur au même mutisme. Par ce procédé, Moore capte l’attention du lecteur, décuple sa concentration, pour ne relâcher son étreinte qu’à la dernière touche d’encre de l’ouvrage. Une inexorable plongée au cœur de La Maison sans Horloges avec pour seul et unique repère temporel la flamme vacillante d’une bougie de cire…

Le texte, en addition aux variations de rythme effectuées par l’auteur, bénéficie du remarquable travail d’illustration de Cindy Canévet. Pour sa nouvelle collaboration avec les éditions ActuSF (après avoir signé les couvertures de Lovecraft : Je suis Providence de S. T. Joshi en 2017 et Les Hommes dénaturés de Nancy Kress en 2018), l’artiste taille, sculpte, enveloppe et magnifie les mots de Moore, dressant à l’encre de Chine, des portraits et tableaux empreints d’onirisme. La versatilité des dessins proposés témoigne du degré de compréhension du texte original, entre bouffée d’air frais nécessaires et amplification d’effets littéraires, que ceux-ci soient rythmiques, narratifs ou bien stylistiques.

La Guerre des trois rois par Jean-Laurent Del Socorro, illustré par Marc Simonetti

Le second album de lancement de la collection ActuSF Graphics est quant à lui rédigé par Jean-Laurent del Socorro et s’inscrit dans l’univers préexistant du Royaume de vent et de colères (Éd. ActuSF), premier roman de l’auteur publié en 2015 chaleureusement accueilli par la critique. Dans La Guerre des trois rois, l’auteur et directeur de collection choisit d’étendre son univers en poursuivant sa narration des aventures de La compagnie du chariot au cœur des Guerres de Religions, conflits traversant le XVIe siècle français.

Extrait de "La Guerre des trois rois" p.62-63
© Marc Simonetti/éditions ActuSF

Engagée aux côtés du monarque d’alors, Henri III, la Compagnie du chariot fait face aux ennemis : Henri de Navarre, cousin huguenot du roi, et le duc de Guise, figure de tête de la Ligue catholique. Les mercenaires aux ordres d’Axelle traversent le Royaume de France au côté de l’armée royale, remplissant les missions qui leurs sont attribuées. L’équipée est notamment composée des personnages N’a qu’un œil, principal narrateur de la nouvelle présentée sous forme de journal, façon chronique historique, Rufaida, énigmatique barbière-chirurgienne, et Tremble-voix, artiste bègue dont les croquis, portrait et paysages parcourent le carnet. Habile procédé narratif servant l’ancrage graphique du texte, introduction à l’art de Marc Simonetti.

Extrait de "La Guerre des trois rois" p.114
© Marc Simonetti/éditions ActuSF

Amateurs de culture en tout genre, vos mirettes n’ont pu se soustraire aux travaux de Simonetti. En littérature, vous avez pu croiser ses illustrations sur quelques-unes des plus grandes sagas de SF et Fantasy : A song of ice and fire de George R. R. Martin, les Livres du Disque-Monde de Terry Pratchett, la trilogie L’Assassin royal de Robin Hobb ou encore le Dune de Frank Herbert. Au cinéma, avec l’adaptation Valérian et la cité des mille planètes, ou plus d’une douzaine d’autres films avec le studio de création Moving Picture LA). Mais aussi du côté du jeu vidéo, où il a collaboré avec les éditeurs Activision, Ubisoft ou Square Enix en tant que concept artist.

Le célèbre trône de fer de George R. R. Martin par Marc Simonetti
© Marc Simonetti
Le Shai-Hulud du Dune de Frank Herbert par Marc Simonetti
© Marc Simonetti

Marc Simonetti est assurément l’un des poids lourds de l’illustration française. Le type d’univers déployé par Jean-Laurent del Socorro, fortement connoté historiquement semble convenir parfaitement à l’artiste qui a également collaboré avec le parc d’attraction historique Le Puy du Fou. Sur cet album, l’illustrateur prouve sa versatilité en s’adaptant parfaitement au coup de crayon de Tremble-Voix imaginé par Socorro. Il se fend par ailleurs de quelques pleines pages colorisées illustrant certains événements forts de la nouvelle. Un régal.

Couverture de "La Guerre des trois rois" par Jean-Laurent del Socorro et Marc Simonetti
© Marc Simonetti/éditions ActuSF

Une lecture très agréable, inscrite dans un cadre historique précis. Des événements historiques fondateurs que l’auteur nous donne à vivre du point de vue de mercenaires, fonction souvent passée sous silence. La fiction historique dépeinte par Jean-Laurent del Socorro se drape progressivement d’une discrète étoffe fantaisiste avec l’introduction de l’Artbon, une forme d’alchimie familière des lecteurs du Royaume de vents et de colères. Bien que moteur de l’intrigue, l’aspect fantastique du récit n’empiète jamais sur l’historicité du texte dans une alchimie que nous prendrons pour preuve du talent de l’auteur en matière de Fantasy historique !

(par Thomas FIGUERES)

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