Le Vent des Libertaires : un souffle d’anarchie

4 mai 2020 8 commentaires
  • Dans cette époque où les libertés individuelles sont de plus en plus bafouées, dans cette société qui permet aux pouvoirs spéciaux de décider tout sans aval citoyen, en des heures où le confinement est d’abord celui de la culture, donc de l’intelligence, voici un diptyque plus qu’intéressant à découvrir !

L’anarchisme, ce n’est pas uniquement l’image que la société bienpensante depuis le début du vingtième siècle nous impose. Certes, la Bande à Bonnot appartient, dans l’imaginaire collectif, beaucoup plus au grand banditisme qu’à la révolution sociale. C’est d’ailleurs ce qui avait ulcéré Léo Malet à la sortie du film avec Jacques Brel.

L’anarchisme, c’était la volonté de rassembler différentes philosophies, différentes idées, autour d’un thème : celui de la liberté, celui de contrer tous les autoritarismes. Le mot libertaire, dans ce sens, élargit la notion de l’anarchie en y ajoutant, philosophiquement et phonétiquement, une référence à tout ce qui peut et doit être égalitaire.

Tout cela pour replacer le récit de ces deux livres dans un contexte précis, tout cela pour insister sur le fait que l’Histoire, la grande, l’officielle, se nourrit aussi d’une violence assumée par le monde intellectuel… Parce que toutes les idéologies, finalement, finissent par se ressembler au vu de leurs dérives criminelles…

Le Vent des Libertaires : un souffle d'anarchie

« Le Vent des Libertaires », c’est l’histoire de Nestor Makhno, un Ukrainien qui, au début du vingtième siècle, s’est vu devenir chef de guerre, avec comme idéal de créer dans son pays un monde égalitaire, et donc devant se battre contre les propriétaires. « Le Vent des Libertaires », c’est l’épopée de cet homme qui, issu du monde paysan, a appris en prison à mettre des mots sur ses révoltes. Et qui, sortant de prison, devenant cosaque, a ajouté à ces mots le poids d’une violence extrême.
Ainsi, c’est toute une tranche de l’Histoire du vingtième siècle, de la Russie, de l’URSS qui est mise en scène, superbement, dans ces deux livres.
Une Histoire qui éclaire celle d’aujourd’hui, et cette opposition armée, guerrière, entre l’Ukraine et l’URSS, toujours d’actualité. Une opposition qui, sans doute, prend sa source dans cette époque qui précède et, surtout, suit celle de la prise de pouvoir à Moscou par Lénine.

Parce que Nestor Makhno n’a pas eu à se battre que contre les propriétaires et les exploiteurs. Il a dû le faire contre les Russes blancs, également, contre l’occupant allemand. Avec, à chaque nouveau combat à mener, une cruauté de plus en plus sanglante et injuste.

Ces deux livres nous offrent donc un portrait, celui d’un homme qui a véritablement été un chef de guerre, efficace, violent, sans pitié, habité par un idéal qui, pour prendre vie, se devait, pour lui, d’être impitoyable. Sous un étendard noir, celui de l’anarchie, il a été à la tête de milliers d’hommes, soutenu un temps par les Bolchéviks obligé, ensuite, de les affronter après la trahison, à son encontre, de Trotsky.

Si ce diptyque évite le manichéisme et l’angélisme, c’est grâce d’abord à la volonté de montrer les protagonistes historiques sous leur vrai jour. C’est aussi par le talent du scénariste Philippe Thirault qui, mêlant fiction et réalité historique avérée, parvient à parler de mort, de tueries, mais aussi de famille, d’enfance, d’amour, de désir. Si ce diptyque se révèle passionnant, c’est bien entendu aussi grâce au scénario sur lequel souffle un vent épique, de part en part, mais un vent qui laisse la place, aussi, à des moments d’intimité.

Et puis, il y a le dessin de Roberto Zaghi, d’un réalisme théâtral évident, d’une espèce de démesure qui fait penser à un opéra. Ce réalisme donne vie autant aux tueries immondes qui ont lieu qu’aux folies des étreintes amoureuses.

La réussite de ce récit en deux volumes naît aussi de la couleur d’Annelise Sauvêtre, qui, de bout en bout, nimbe de lumière toutes les péripéties de l’histoire racontée.

En une époque qui, sans frémir, voit se multiplier des pouvoirs politiques ressemblant de moins en moins à des démocraties, ailleurs, ou bien plus près de chez nous, ce « Vent des libertaires » est une saine lecture. Parce qu’elle fait réfléchir, parce qu’elle met en perspective les combats quotidiens qui, peut-être, nous attendent, avec ceux qui eurent lieu et qui, de par leurs violences extrêmes, n’ont pas réussi à faire de la liberté rêvée une liberté vécue…

(par Jacques Schraûwen)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Le Vent des Libertaires - par Roberto Zaghi, Philippe Thirault et Annelise Sauvêtre – Les Humanoïdes Associés – 2 volumes - Sortie du dernier tome : mars 2020

Lire également une autre chronique d’ActuaBD concernant Philippe Thifrault

 
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8 Messages :
  • « Dans cette époque où les libertés individuelles sont de plus en plus bafouées, dans cette société qui permet aux pouvoirs spéciaux de décider tout sans aval citoyen »
    De quoi parlez-vous ?

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    • Répondu par jacques schraûwen le 5 mai à  10:05 :

      Je parle, simplement, de mon regard sur ces pouvoirs spéciaux qui, de nos jours, pour des raisons de santé publique, attentent aux libertés individuelles... Le traçage, par exemple... La délation... Mais cela a sans doute poussé mon choix à chroniquer cette excellent bande dessinée, sans que, pour autant, je n’aie choisi d’y étaler autrement que par allusions mes convictions actuelles.

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  • Bonjour,

    Je n’ai pas lu cet album, je ne sais donc si certains propos en émanent ou si proviennent de l’auteur de l’article. Mais il y a un contre sens historique il me semble lorsqu’est écrit la notion “d’égalitaire”.

    En effet, l’idéologie communiste, dont le Léninisme et bien sûr le Stalinisme sont des branches, des dégénérescences je me permets de dire, prône l’égalitarisme. Mais pas l’anarchisme dont se revendiquait Makhno ! Et pas non plus les libertaires, que l’on peut entendre comme une définition plus englobante que la stricte idéologie anarchiste (elle aussi avec beaucoup de branches). L’anarchisme, les libertaires et Makhno faisaient leur la phrase “à chacun.e selon ses moyens, à chacun.e selon ses besoins”. Ce qui n’est pas du tout l’égalitarisme !

    Vous avez deux bonbons (pour un exemple un peu joyeux) et deux personnes, vous en donnez un à chacune. C’est l’égalitarisme et, pour caricaturer, une pensée communiste. Vous avez deux bonbons et deux personnes, vous demandez qui en veut, si chacune dit “moi”, vous en donnez un aux deux, si seule une personne dit “moi”, vous lui donnez les deux. Ça c’est pour “les besoins”, l’analogie se fait aussi avec “les moyens”, tout le monde au boulot pour la même durée, la même dureté, les mêmes tâches, ou tout le monde au boulot selon ses capacités propres, intrinsèques à chaque humain.

    Le vent des libertaires ne peut donc être pour l’égalitarisme puisque c’est une des notions, très importante de mon point de vue, qui différencie communistes et libertaires.

    Je vais m’empresser de lire cet album dès le confinement venu et prendre plaisir à découvrir cette histoire !

    Merci pour l’article !

    Alexandre

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    • Répondu par jacques schraûwen le 10 mai à  07:47 :

      Merci infiniment pour cette réaction à ma chronique. Je ne peux que vous suivre dans votre analyse, et regretter le raccourci que j’ai pris. Historiquement, il est vrai cependant que le mot égalitaire a accompagné, dès le dix-neuvième siècle, l’une ou l’autre approche de l’anarchie. Et que le personnage central de cette bd, formé à l’anarchie par des lectures qui lui furent offertes en prison, était très manichéen dans sa manière d’envisager l’anarchie, et qu’il fut un "combattant" libertaire parfois proche des égalités communistes. Mais, encore une fois, votre réaction est plus qu’intéressante... Tout comme cette bd en eux tomes qui, mêlant vérité historique et liberté de l’imagination, mérite vraiment le détour...

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      • Répondu le 14 mai à  07:13 :

        Oui, il y a une nuance entre égalité tellement jacobine et équité.
        Par exemple, 135 euros d’amende appliquée à toute personne qui n’aura pas respecté telle règle, c’est égalitaire mais pas équitable parce que si je suis pauvre, c’est une énorme amende et la leçon est bien retenue alors que si je suis très riche, c’est une amende imperceptible et je n’en tire aucune leçon. L’égalité peut être injustice. L’équité, non, parce qu’elle ne se base pas sur un principe arbitraire mais raisonné et proportionnel.

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        • Répondu par jacques schraûwen le 15 mai à  07:50 :

          Un tout grand merci, encore... Vous êtes la preuve que le bande dessinée est aussi un "lieu" d’échange, de découverte, d’éducation au sens large du terme.

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