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"Neige" revient dans un final exaltant

  • Treize ans après le précédent opus, Convard & Gine remettent le couvert pour la première partie d'un passionnant diptyque qui devrait sonner la fin d'une saga débutée en 1985 : indispensable pour les fans de la première heure et jolie découverte pour les autres.
"Neige" revient dans un final exaltant
Dans "Le 9e Jour du Diable", on retrouve les chats anthropomorphes qui auront leur propre série à partir de 1992 chez Glénat : "Chats"

Au début des années 1980, Didier Convard n’est pas encore le scénariste à succès qui a fait sa réputation dans l’ésotérisme et le registre de la franc-maçonnerie que l’on connaît aujourd’hui, en particulier avec la fameuse saga du Triangle Secret. Certes, il collabore déjà aux Éditions Glénat en reprenant le dessin de Brunelle et Colin après François Bourgeon (car Convard a commencé sa carrière comme dessinateur, en collaborant notamment avec André Juillard), mais c’est surtout dans Le Journal Tintin publié par le Lombard qu’il officie.

En tant que dessinateur, il réalise Cranach de Morganloup scénarisé par Vernal (et certainement intervient-il dans le scénario...), et c’est en auteur complet qu’il développe des thématiques qui le taraudent : la fin de civilisation, celle de l’humanité et sa renaissance post-apocalyptique. Ces cours récits forment le premier squelette de son œuvre scénaristique : ils sont regroupés dans Les Huit Jours du Diable et s’affinent dans Le 9e Jour du Diable.

Scénarisant de plus en plus pour d’autres dessinateurs, Didier Convard poursuit dans cette thématique de fin du monde avec un autre auteur du Journal Tintin : Christian Gine. Après lui avoir écrit un court récit pour son héros, le Capitaine Sabre, Convard lui propose en 1985 de se lancer dans une nouvelle série au long cours : Neige, du nom de son jeune héros, trouvé dans la neige enfant par le mystérieux Northman.

La couverture présentant la nouvelle série "Neige" aux lecteurs du Journal Tintin

Les trois premiers tomes au Lombard

Le 14 janvier 1986, une étrange couverture glace et à la fois intrigue les lecteurs du Journal Tintin : un sidecariste masqué s’approche d’une femme et d’un enfant gelés sous la neige. De sombres corbeaux planent au dessus d’eux. Pas grand-chose de positif dans ce monde en déliquescence : les rampants, ces humains retournés à l’état de bêtes vous tombent dessus dans le brouillard ; les sectes pullulent, lorsqu’elles ne sont pas composées de cannibales ; et le Mal d’Orion, une forme de peste, frappe cette Europe condamnée à un hiver perpétuel à cause d’un système satellitaire météorologique défaillant, dénommé Orion.

Cachés sous des lunettes pour se protéger de l’éclat du soleil les rares fois où il parvient à percer l’épaisse couche nuageuse, emmitouflés pour combattre le froid, même les personnages qui ne sont pas tombés dans l’animalité semblent avoir perdu beaucoup de leur humanité. Lorsqu’on ne peut pas faire entendre raison à son opposant, poussé par la faim, le froid ou la folie, il n’y a plus qu’une solution : tuer avant d’être tué. Les seuls aspects positifs qui demeurent sont la bonté et la force du jeune héros blond surnommé Neige, ainsi que la confrérie de sages, surnommée « les Douze », qui empruntent déjà beaucoup leurs rites à la franc-maçonnerie quinze ans avant Le Triangle Secret.

Neige T.14 : Le Printemps d’Orion 1/2 - Par Didier Convard & Christian Gine - Glénat

L’apogée chez Glénat

Captivante pour ses révélations progressives (les Douze, le passé de Neige, les secrets de Northman, le tueur lancé à la poursuite de Neige, le monde de l’extérieur qu’ils veulent atteindre pour finalement s’en prémunir), tous ces éléments s’ajoutent à l’atmosphère survivaliste de Neige pour en faire une grande série des années 1980. Au point de passer sous le label de Glénat en 1991, tout en disposant alors de plus grands formats au sein de la collection Grafica.

Les douze années qui suivent constituent le sommet de la collaboration entre Gine et Convard. Non seulement ils réalisent les sept albums de la série Finkel (Delcourt) sur la base de Last paru chez l’éphémère éditeur Blanco (la maison de Guy Leblanc, le fils du fondateur du Lombard) en 1990, mais ils alignent surtout neuf tomes de Neige chez Glénat [1].

Nous invitons les lecteurs intéressés à se plonger dans les deux intégrales que Glénat vient de rééditer (pas de récits supplémentaires, juste un petit mot de Didier Convard) pour suivre ces différentes péripéties. Les huit premiers tomes forment le cycle de L’Œuvre des Douze, sans doute le plus passionnant. Suit alors un cycle intitulé Neige-Sang dans lequel Gine donne entre autres la mesure de son noir et blanc et de ses mises en page inspirées.

Neige T.14 : Le Printemps d’Orion 1/2 - Par Didier Convard & Christian Gine - Glénat

Un treizième tome en 2007

Les auteurs n’y font plus mention par la suite, mais on peut estimer que ce deuxième cycle s’arrête au tome 12 paru en 2003. Après quatre années d’interruption, la série reprend avec le tome 13 : vingt ans plus tard, Neige a vieilli, et son fils a grandi (voir notre article pour plus de détails).

Pourquoi quatre années d’attente dans cette série jusqu’ici assez régulière ? Gine ne s’en est jamais caché : malgré la renommée qu’elle lui a apporté, Neige n’est pas sa série favorite ! Le T.12 concluait un diptyque intéressant, mais pas réellement passionnant. Sans arrêter la série, le duo d’auteurs n’avaient néanmoins pas inscrit une suite en priorité sur leurs tablettes, jusqu’à ce que leur éditeur, Jacques Glénat, vienne leur rappeler leur contrat : il leur fallait livrer treize albums de Neige, et pas douze !

En dépit d’un dessinateur qui a pu naguère se montrer plus convaincant, ce treizième opus était néanmoins satisfaisant à plus d’un titre, et surtout promettait une suite qui devait s’intituler Le Printemps d’Orion. Ce qui augurait la fin de la série, car après l’hiver perpétuel qui s’était donc installé pendant plusieurs dizaines d’années et treize albums, ce "printemps" devait signifier la fin du climat immuablement gelé de l’Europe.

Neige T.14 : Le Printemps d’Orion 1/2 - Par Didier Convard & Christian Gine - Glénat

Enfin, le tome 14 !

Il a pourtant fallu être patient depuis 2007... Quatorze années qui ont été heureusement ponctuées par les deux trilogies Neige Fondation et Neige Origines, co-scénarisées par Didier Convard, mais sans Christian Gine au dessin. Et, alors qu’on n’y croyait plus, voici que sort enfin ce tome 14 tant attendu.... Et franchement, nous ne sommes vraiment pas déçus !

Sachez avant tout que ce qui s’annonce d’emblée comme un diptyque devrait effectivement être la conclusion de la série. En effet, par-delà la mort, Northman délivre une dernière mission à un Neige vieillissant : retrouver la centrale du Printemps d’Orion et la remettre en marche afin d’enrayer le processus climatique en cours. Mais Northman avait également caché une autre vérité à son pupille : il avait réalisé sur lui des expériences qui ont transformé sa moelle épinière en antidote capable d’annihiler le Mal d’Orion. Et justement, voici que Neige tombe par hasard sur l’un des ses anciens ravisseurs. Pourra-t-il mener à bien cette dernière mission ?

Neige T.14 : Le Printemps d’Orion 1/2 - Par Didier Convard & Christian Gine - Glénat

Le grand avantage de cette nouvelle aventure est qu’elle ne nécessite pas vraiment de relire les albums précédents pour en apprécier le sel. Le récit qui compte pour la première fois 54 planches, prend le temps d’installer le lecteur dans les codes et l’ambiance particulière de la série, et de lui rappeler les fondements sans lasser, avant de jouer progressivement sur deux tableaux : un retour dans le passé de Neige où l’on retrouve avec plaisir Northman ; et de l’autre, cette nouvelle mission, avec ses secrets, ses codes et les caches dont Northman avaient le secret, matière à une atmosphère de mystère dans la mouvance du Triangle Secret.

Graphiquement et scénaristiquement, les auteurs renouent avec les grands albums de la série, notamment ceux du cycle des Douze. Tout d’abord en intégrant quelques-uns des protagonistes survivants des récits précédents, mais aussi dans certains décors comme la fameuse abbaye des Trois Crimes de Judas. Puis Convard a fait l’impasse sur Baptiste, le fils de Neige, pour se concentrer à nouveau sur son héros torturé, divisé entre son sens du devoir et son envie de repos.

Flashback qui revient sur la jeunesse de Neige
Neige T.14 : Le Printemps d’Orion 1/2 - Par Didier Convard & Christian Gine - Glénat

Didier Convard joue une fois de plus sur les inventions langagières savoureuses dans un récit qui ne manque pas de clins d’œil aux connaisseurs de son œuvre. Même sentiment de réussite en se qui concerne le dessin de Gine qui renoue visiblement avec plaisir avec cet univers, après quatorze années de mise en suspens. Et même si ce n’est plus son épouse Rita qui réalise les couleurs, la collaboration avec Antoine Quaresma porte d’emblée ses fruits, ramenant la série au goût du jour avec ses effets bienvenus.

Neige T.14 : Le Printemps d’Orion 1/2 - Par Didier Convard & Christian Gine - Glénat

Secrets, complots, trahisons, retrouvailles, assassinats, espoirs, révélations et combats : ce nouvel album de Neige renoue avec la fougue des premiers opus pour livrer nous une conclusion digne de ce nom. En espérant que le tome 15 ne nous parvienne pas dans quatorze nouvelles années !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Neige T.14 : Le Printemps d’Orion 1/2 - Par Didier Convard & Christian Gine - Glénat

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Lire également :
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[1Rajoutons que Didier Convard a publié un roman de Neige chez le même éditeur en 1991, intitulé Le Sourire du fou, et que les courts récits publiés dans le Journal Tintin et Super Tintin, ont été rassemblés dans un hors-série intitulé Les Carnets de Neige, Mille ans après chez Ifrane (5.000 exemplaires publiés, rare).

 
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