Peau d’homme : un succès au goût d’amertume.

12 février 2021 11
  • Il y a un an, jour pour jour, décédait le talentueux scénariste Hubert. Le sort a voulu que, paru l'été dernier, l'un de ses titres les plus brillants, "Peau d'homme", rencontre un succès public et critique sans pareil, en faisant le plus primé de l'année 2020. Une réussite exceptionnelle qui a largement dépassé le monde de la bande dessinée. Un plébiscite à notre sens mérité. Nous avons rencontré son dessinateur : Fred Zanzim. Il nous évoque sa collaboration avec Hubert, et son inconcevable absence.

Peau d’homme est la bande dessinée la plus primée de l’année 2020 (huit prix et quelque 100 000 exemplaires vendus), qu’est ce qui, selon vous, est à l’origine de ce succès ?

Ce qui est assez étonnant, selon moi, ce sont les thèmes qui y sont abordés : les questions autour du genre, de l’émancipation de la femme. On est sur une BD qui est assez solaire, qui porte quelque chose de positif, ce qui fait du bien étant donné le contexte actuel. Peau d’homme dépasse le lectorat de bande dessinée habituel, des gens qui lisent des romans et qui ne sont pas forcément des lecteurs de bande dessinée. La BD éveille l’intérêt. L’idée même de « peau d’homme », on se demande « Mais qu’est ce que c’est que ce truc ? » ? Cela évoque Peau d’Âne... On a donc un album qui suscite la curiosité. Le succès est également présent auprès des jeunes générations pour qui les questions de genre sont complètement acquises. Ils nous ont d’ailleurs décerné le Fauve des lycéens à Angoulême, je pense que l’album a été très bien perçu de leur part.

Peau d'homme : un succès au goût d'amertume.
Zanzim. L’album qu’il a réalisé avec Hubert, "Peau d’homme", a été le plus récompensé de l’année 2020.
Photo : François Rissel © ActuaBD.com
Étapes de création de la planche 90.
Esquisse, crayonné, encrage, couleur. (Cette planche est inspirée du système de perspective cavalière popularisée par le dessinateur Joost Swarte)

Il y a également eu un coup de cœur en interne chez Glénat. Les équipes l’ont beaucoup apprécié. Ils ont pris l’initiative, alors que l’album n’était pas fini, de réaliser un genre de brouillon amélioré, tiré à 700 exemplaires, qu’ils ont distribué à plusieurs journalistes et aux libraires qui ont pu le lire en amont et en apprécier la lecture afin de mieux le défendre lors de sa sortie.

Peut on revenir sur la genèse de cet album ? Quand Hubert en a t-il parlé pour la première fois ? Quelle était son intention et a t-elle changé en cours de route ?

Hubert était mon premier scénariste. Je l’avais rencontré aux Beaux-Arts par l’intermédiaire de Yoann, le dessinateur de Spirou. Je cherchais un scénariste et lui un dessinateur. Mon style était assez naïf, plus proche de l’illustration jeunesse, et Hubert avait un univers très gothique. Cette collaboration un peu improbable a donnée notre première série : Les Yeux verts, qui était une bande dessinée assez étonnante. Il a eu par ailleurs de nombreuses collaborations avec d’autres dessinateurs.

Un jour, je lui ai dit que s’il faisait quelque chose d’un peu plus personnel, qui raconterait son histoire, son homosexualité, son adolescence, j’aimerais beaucoup en être le dessinateur. Il m’appelle un jour et me dit « Tu m’avais demandé un projet plus personnel, eh bien j’en ai un, ça s’appelle : « Débaptisez moi ! » En ce moment, je suis super en colère avec la manif pour tous. Je suis à Paris et j’ai peur, ce sera un brûlot. Serais-tu intéressé de le dessiner ? ». J’ai trouvé ça un peu trash. Il me rappelle trois mois plus tard en me disant qu’il a tout réécrit, que cette histoire est devenue un conte : « Je vais encore me cacher derrière une époque et des personnages  », commentait-il. Il m’a pitché l’histoire de Peau d’homme, j’ai trouvé ça très frais et excellent. On sentait sa colère, mais c’était une manière de l’aborder qui était beaucoup plus subtile. J’ai tout de suite adhéré.

Crayonné d’une scène-clé de "Peau d’homme".

Ce que propose Hubert, quand il envoie un scénario, c’est un roman de soixante pages où tout est écrit. Il commence par écrire des bouts de dialogues, il entend les personnages parler. C’est peut être pour ça qu’il y a un côté très théâtral dans cet album. Il remonte ensuite ces bribes ensemble afin de fournir un tout cohérent. D’habitude, il y avait une espèce de jeu de ping-pong entre lui et moi pour rectifier différentes choses mais sur Peau d’homme, il n’y en a quasiment pas eu. Ayant collaboré sur plusieurs albums, notre relation était arrivée à une certaine maturité, qui faisait que l’on avait plus besoin de se dire les choses, on savait comment les dire pour l’autre.

On sent dans le dessin, l’influence de l’enluminure. Comment avez vous abordé la partie graphique ?

Hubert me donnait énormément de documentation, jusqu’à l’indigestion ! Je regarde tout ça, puis je la mets de côté pour essayer de me souvenir de ce que j’ai vu. Je fais un mélange entre cette influence et mes perceptions. Ce que j’aime bien, c’est poser l’ensemble du décor. Après ça, je n’ai plus qu’à me concentrer sur les personnages et sur ce qu’ils disent, les faire jouer en somme.

Photo BD Boum

Plus que le thème de l’homosexualité, Peau d’homme nous parle de dysphorie, de genre et pose des questions très actuelles : le genre est-il défini par le sexe ? Qu’est ce que la non-binarité ? Qu’est ce que la trans-identité ?

Hubert serait plus doué que moi pour évoquer ces sujets-là. En tant qu’homosexuel, ça a été difficile pour lui. Il a fallu s’assumer, être accepté, le tout dans un contexte qui, à l’époque, était bien moins clément qu’aujourd’hui. Il détestait l’exclusion, il a voulu montrer que l’enveloppe n’était pas très importante, que seul compte l’amour entre les gens et qu’il faut laissez les gens vivre comme ils l’entendent, s’habiller, s’aimer comme ils veulent. Qu’on nous fiche la paix ! Hubert avait déjà écrit Les Gens normaux (Casterman) sur ce sujet, dans lequel il avait recueilli de nombreux témoignages autour de ces thématiques.

Je pense que dans son autre album, La Nuit mange le jour (Glénat), l’homosexualité est posée et acquise. Ici, on est surpris car c’est une femme qui se transforme en un homme, donc une relation entre deux hommes également, mais c’est plus confus. Je pense qu’il a essayé de nous perdre. Je connais des personnes qui ne sont pas particulièrement réceptives au thème de l’homosexualité et à la cause homosexuelle, et cette BD leur a fait changer d’avis. Le récit devient assez troublant, et amène à une conclusion : « Tout ça on s’en fout ». La bande dessinée est devenu un moyen de communication à part entière. On peut y aborder tous les sujets, comme avec la littérature ou le cinéma.

Étapes de création de la planche 7.
Esquisse, crayonné, encrage, couleur.
Bianca, future icône des mouvements féministes ?

Quelles ont été les réactions de lecteurs les plus marquantes ?

Cela a été génial ! On m’a toujours reproché de ne lire que des bandes dessinées, je fais partie de cette génération à qui l’on disait de lire des « vrais » livres. Quand je vois que l’on commence à étudier des bandes dessinées dans les écoles, j’en suis vraiment ravi.

J’ai eu des remerciements de personnes assez âgées qui, je pense, sont homosexuelles et qui n’ont pas pu le vivre pleinement. Il y a eu beaucoup de témoignages sur Instagram de gens ayant pris l’album en photo et nous remerciant pour cette histoire. Bianca est devenu une sorte d’étendard du féminisme, le porte-drapeau de la fille qui ne va pas se laisser faire et qui évolue envers et contre tous. On a eu à cœur de laisser le lecteur faire sa propre interprétation de l’histoire. On n’impose rien.

Comment avez vous travaillé sur les planches de Peau d’homme ? Vous travaillez au sein de l’Atelier Pepe Martini, mais vous travaillez seul aussi...

J’aime alterner les deux. Je travaille seul pour de l’écriture et du scénario. Mais en revanche, je préfère être à l’atelier pour le dessin, l’encrage, etc.. L’avantage de l’atelier est qu’il y a une vraie émulation collective, on regarde l’autre faire et on en apprend beaucoup.

Concernant ma méthode de travail, elle est assez classique. Je fais un crayonné puis je vais l’encrer sur une autre feuille avec une plume à l’aide d’une table lumineuse. Une fois cette étape terminée, la planche est scannée, et la couleur sera réalisée à l’ordinateur. Pour la petite histoire, il était initialement prévu que je réalise l’album de Peau d’homme en couleurs directes. Mais au bout de la dixième planche j’ai craqué : je ne me voyais pas aligner 200 planches à ce rythme.

Planche 7 finalisée.

Vous avez exposé récemment à la Comic Art Factory à Bruxelles. La vente des planches est-elle devenue déterminante dans le modèle économique d’un dessinateur aujourd’hui ?

Moi, ça m’a carrément sauvé la vie ! Le rythme de la création en bande dessinée est tellement effréné que cette source de revenu supplémentaire permet de se poser un peu et de bien réfléchir au projet suivant. J’adorerais avoir un statut d’intermittent, cela me permettrait d’avoir un temps pour cogiter sur mon prochain projet. On ne se pose jamais : le dessinateur qui ne travaille pas, il est mort !

Le thème de l’intégrisme religieux est également très présent dans cet album ?

Hubert ressentait vraiment la religion comme un poids. De mon côté, je n’ai pas eu une éducation catholique. J’ai abordé sa colère d’une manière beaucoup plus souple. On ne le sent donc pas de manière trop violente ou agressive. C’est cette approche-là qui a fait que ça passe plutôt bien.

Comment avez vous travaillé les couleurs de cet album ? Hubert était lui-même coloriste...

À la base, je faisais de la couleur directe sur Les Yeux verts. Quand il a commencé à mettre nos albums en couleurs, c’était assez rigolo, car il y avait un vrai échange entre lui et moi : il écrit l’histoire, il la redécouvre avec mon dessin et moi je redécouvre mes dessins avec ses couleurs… Initialement, Peau d’homme devait être en couleurs directes comme je l’ai dit. J’ai finalement préféré réaliser la couleur numériquement. Il m’a donc aidé à faire ça tout seul en me donnant des cours et des trucs techniques. À ma grande surprise, il en était très satisfait.

Planche 90 finalisée.

Voilà un an que Hubert nous a quittés, qui était-il pour vous ?

C’est un peu difficile d’en parler. C’était avant tout un ami, mais aussi quelqu’un avec qui j’ai appris le métier. On était tous les deux passionnés. Il était complètement habité par ses histoires. Quand il commençait, on discutait des heures, avec des litres de café, il était complètement emballé. Il était très bavard, parfois barbant même… Il fallait absolument qu’il fasse cette chose-là, c’était une obligation. Il dessinait un petit peu, il avait fait les Beaux-Arts. Mais son modèle, c’était Mike Mignola. À partir de là, il s’est dit que ça allait être un peu chaud (rires).

J’ai noté plusieurs mots au moment de sa mort : artiste, élégant, gourmet, danseur, vapoteur, migraineux, iconoclaste, érudit, attentionné, attentif , sensible, prévenant, humain, rancunier, engagé, enthousiaste, exubérant, bavard, barbant, pointilleux, précis, négociateur, affirmé, passionné, insatisfait, bosseur, grandiloquent, onirique, éloquent, homosexuel, amoureux, fidèle, sexy, esthète, orgueilleux, pétillant, entier, têtu, tenace, affectueux, aspirant, moteur, conteur, unique.

La révérence des deux époux.

Érudit car c’était un puits de science. Mon univers, c’était quelque chose de très Pop. C’est lui qui m’a emmené dans les musées des Beaux-Arts pour me faire découvrir la peinture du 15e, 16e, 17e siècle, les différentes grandes périodes et grands mouvements picturaux…Il était féru d’art et il lisait beaucoup. Il avait cette chance de lire un texte une fois et de l’assimiler immédiatement. C’était une vraie éponge. Il était très bavard, mais aussi très empathique et à l’écoute.

Exubérant car j’ai beaucoup discuté avec lui des thèmes du transformisme, des cabarets, etc. On aimait beaucoup le film Tootsie avec Dustin Hoffman. On aimait les déguisements et nous nous sommes retrouvés dans des soirées déguisées à faire les fous.

Unique, car en fait on nous a expliqué au moment de sa mort qu’il était dépressif, etc. Mais c’était tout l’inverse ! Il était très chaleureux, il allait vers les autres. Il a notamment poussé de nombreux dessinateurs et auteurs à se lancer. Il a eu une éducation religieuse assez stricte, et il s’est senti rejeté du fait de son homosexualité. Il a tout quitté, il s’est affranchi du foyer avec beaucoup de regrets. Cette quête identitaire a rendu son propos complètement unique. Il était à fleur de peau, comme beaucoup d’auteurs. Tout ce qu’il recevait, toutes ses émotions étaient exacerbées.

La vie sans Hubert est très dure… Si Hubert avait été là pour voir le succès que l’album a connu, on en aurait entendu parler très longtemps. Il a toujours cherché cette notoriété, et ce succès, c’est une certaine ironie du sort… Heureusement, il avait reçu le prix Jacques Lob du scénario à BD Boum en 2015 et il en était très fier. En dehors de l’aspect professionnel, c’est toujours très dur de se dire qu’on ne reverra plus un proche. Tous les auteurs ayant travaillé avec lui subissent un manque incroyable.

Hubert avec Virginie Augustin au Festival BD de Blois
Photo : BD Boum

Voir en ligne : La page WEB de Zanzim.

(par François RISSEL)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander cet album:

BDFugue FNAC Amazon

 
Participez à la discussion
11 Messages :
  • (Cette planche est inspirée du système de perspective cavalière popularisée par le dessinateur Joost Swarte)

    Ce "système de perspective cavalière" est surtout omniprésent dans les estampes japonaises, donnant les cadrages obliques caractéristiques qui ont tellement inspiré les artistes occidentaux à la charnière du 19e et du 20e siècle.

    Répondre à ce message

    • Répondu le 12 février à  18:14 :

      Elle est aussi omniprésente dans les images du Moyen Âge occidental (dessins, peintures, sculptures, bas-reliefs).
      La référence est évidente, pas la peine d’aller chercher midi chez Swarte ou au Japon.

      Répondre à ce message

      • Répondu par Hosni le 12 février à  20:54 :

        Non, pas de perspective cavalière dans les images du Moyen Âge occidental, aucunement.

        Répondre à ce message

        • Répondu par SergeH le 12 février à  22:34 :

          De plus, la perspective dessinée sur cette planche n’est pas cavalière mais isométrique.

          Répondre à ce message

          • Répondu par grelots le 18 février à  15:56 :

            Je dirai même mieux c’est une axonométrie ;)

            Répondre à ce message

            • Répondu le 19 février à  19:41 :

              La perspective isométrique est axonométrique.
              La perspective isométrique est le cas particulier où les trois rapports sont égaux. Une projection orthogonale.

              Répondre à ce message

        • Répondu le 13 février à  09:56 :

          Vous avez raison, elle est encore plus amusante, elle est cubiste.

          Répondre à ce message

        • Répondu par Bloch le 13 février à  10:49 :

          Il me semble en tout cas qu’il y a un célèbre plan de Venise en vue cavalière de Jacopo de Barbari qui date de la fin du Moyen âge

          Répondre à ce message

  • Peau d’homme : un succès au goût d’amertume.
    13 février 11:24, par Boca Nueva

    Peau d’homme est la bande dessinée la plus primée de l’année 2020 (huit prix et quelque 100 000 exemplaires vendus), qu’est ce qui, selon vous, est à l’origine de ce succès ?

    La réponse est dans la question. Avec huit prix cette BD est surmédiatisée, elle est en présentation dans toutes les librairies, ce n’est donc pas étonnant qu’on en vende 100 000 exemplaires.

    Répondre à ce message

    • Répondu le 13 février à  12:31 :

      Sauf qu’elle a dû commencer à se vendre très bien avant même les prix.

      Répondre à ce message

    • Répondu par philippe Esnault le 13 février à  13:36 :

      Perso, j’ai acheté ce livre le jour de sa sortie, appréciant le travail de Zanzim. Et, n’en déplaise à quelques esprits aigris, rétrogrades patentés, le succès est amplement mérité. Les prix sont venus après, tout simplement parce que les thèmes abordés sont révélateurs d’une époque, la notre, comme ils pouvaient déjà l’être à d’autres moments de l’histoire.

      Répondre à ce message