Les Épées de verre – T2 – Par Corgiat & Zuccheri – Les Humanoïdes Associés

6 octobre 2011 1 commentaire
  • Après un premier tome dont les charmes bucoliques rappelaient parfois Miyazaki, cette série de Fantasy douce prend toute son ampleur. Le dessin de Laura Zuccheri, saturé de détails et d’attentions minuscules à la texture des choses, impressionne par sa grâce et son inventivité qui semble sans limites. Très recommandé aux lecteurs qui aiment se perdre dans la contemplation de mondes chatoyants (orphelins de Cyann ou perdus par les derniers épisodes des Mondes d’Aldébaran).

Au premier regard, le lecteur sera sans doute frappé par les couleurs des Épées de verre, qui empruntent à tout le spectre de la lumière naturelle, du lever de soleil radieux au crépuscule tourmenté. C’est cette météorologie particulière qui donne au lecteur l’impression de pénétrer dans un monde à la fois étrange et familier. Les personnages lui paraîtront peut-être empesés, mais il ne faut pas s’y fier : en se plongeant dans ce deuxième tome des aventures de Yama, le lecteur patient tombera dans une suite de miniatures vivantes, où il verra bientôt s’animer les paysages et les visages.

Le scénario de Corgiat (Lune d’Ombre, L’Embaumeur) semble simple. Mais il n’est jamais simpliste et demeure suffisamment solide et discret pour permettre l’éclosion progressive d’un univers cohérent. Dans un village heureux et modeste, une jeune fille prénommée Yama a vu son père tué et sa mère enlevée par le général Orland. Une épée venait tout juste de tomber du ciel près du village et, alors que le général Orland cherchait à s’en emparer, seule Yama a su l’extraire du rocher où elle s’était plantée. On reconnaît là l’histoire d’Arthur Pendragon…

Fuyant dans les bois peuplés de créatures fabuleuses, Yama est recueillie par un ermite qui lui apprend le maniement des armes. Quelques années après, Yama est devenue une jeune fille et c’est en compagnie de ce mystérieux protecteur que – dans les premières pages de ce nouveau tome – elle parvient aux portes de la cité de Karelane, défendue par le général. Ce dernier a épousé la mère de Yama, qui lui a donné un fils, le petit Ilango. Un drame familial se noue, tandis qu’une prophétie annonce que seul celui (ou celle) qui saura réunir les quatre épées tombées du ciel pourra sauver ce monde en perdition.

On le voit : un peu de matière de Bretagne mâtinée de Tolkien et de George Lucas. Mais les personnages sont originaux, subtils et leur psychologie vaut sans doute mieux que l’action à laquelle ils se trouvent tous mêlés malgré eux. De nombreuses trouvailles enchantent le récit, comme ces troncs d’arbre sculptés dans lesquels prêchent des prêtres fous aux ordres du pouvoir.

Surtout, l’art de la dessinatrice Laura Zuccheri transcende tout ce qu’on avait vu jusqu’ici dans le genre de la Fantasy initiatique et de la construction de planètes inconnues.

Il faut passer des heures à se perdre dans les lignes du bois de ses arbres – souvent redessinés d’après ses peintures (disponibles sur son site personnel) –, recompter les cailloux laissés au bord d’un chemin crayeux, brosser du regard ses herbes folles pour comprendre le sens inédit avec lequel cette jeune dessinatrice italienne habite les bois, les marais, les carrières et les eaux agitées.

Les Épées de verre – T2 – Par Corgiat & Zuccheri – Les Humanoïdes Associés
Extrait de Les Épées de verre, tome 2
© Les Humanoïdes associés, 2011

Nouveauté de ce tome 2, Zuccheri se montre aussi à l’aise dans l’architecture délirante d’une ville gigantesque que dans les recoins perdus d’une nature sauvage. Ses tours, ses pavés, ses dalles, ses escaliers tarabiscotés fusionnent des influences italiennes (la ville-musée de Lecce), balkaniques (les murailles de Dubrovnik), byzantines et précolombiennes (les motifs de Chichén Itzá). On circule dans ses faubourgs bouche bée : qui, à part Schuiten ou le Bourgeon de La Source et la Sonde, a réussi un tel tour de force visuel ?

Extrait de Les Épées de verre, tome 2
© Les Humanoïdes associés, 2011

Et chaque détail des armures, des casques, des masques des soldats de la garde exprime l’ordre et la hiérarchie implicites de cette société belliqueuse. En revanche, la chambre du petit Ilango est une merveille d’Art nouveau. Dans des rectangles de dix centimètres sur dix, la dessinatrice dispose une tête de lit aux motifs à la Aubrey Beardsley, une fresque et un vitrail Sécession, une couverture au rouge velouté : c’est toute la douceur rêvée d’un hâvre de paix dans un monde pauvre et sans pitié, dont elle peint par ailleurs les éclats dans les scènes de travaux forcés, d’orage ou de combats.

Même les visages, encore gauches et raides dans le premier tome, s’animent d’une humanité subtile : celui de la mère, triste et harmonieux est à l’image des dernières pages – des images d’aube indécise après une violente tempête.
Au-delà de ses quelques maladresses, cette bande dessinée est d’une richesse parfois sidérante à la relecture ; nul doute qu’elle s’imposera au fil des années comme un nouveau classique de l’imaginaire graphique.

(par Tristan Garcia)

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