"Les Tuniques bleues", made in BeKa & Munuera

29 octobre 2020 0 commentaire
  • Ce vendredi 30 octobre sort le premier album des Tuniques bleues qui n'est signé ni par Cauvin, ni par Lambil. Respecte-t-il pour autant le canevas de la série ? Oui... et non ! Analyse de cette reprise avec ses auteurs...

Nous avions déjà largement expliqué il y a quelques mois la situation de reprise des Tuniques bleues. Raoul Cauvin qui souhaitait depuis quelques temps arrêter de scénariser cette série, avait décidé que le 64e album de la série serait pour sa part son dernier. De son côté Willy Lambil avait été très touché par ce choix unilatéral. Sans savoir ce qui l’attendrait par la suite, le dessinateur n’a pas été capable d’enchaîner sur ce dernier album de Cauvin, une première en soixante ans.

Propriétaire des droits de la série, l’éditeur a dû gérer une situation assez complexe : « Si après tant d’années de succès ininterrompu, [Raoul Cauvin] a bien mérité de se reposer, [Willy Lambil], lui, conserve la volonté farouche de rester en selle, explique-t-on chez Dupuis. Se séparer de son compagnon de travail après [presque 50 ans] de collaboration n’est pas chose aisée et le temps nécessaire à Lambil pour se faire à l’idée a réduit de façon sensible les chances de publier cette dernière histoire en 2020. Pour autant, manquer ce rendez-vous annuel avec les lecteurs était inconcevable. »

L’éditeur a donc prospecté autour des auteurs. Séduit par le synopsis et par la motivation des trois auteurs, Sergio Honorez a donné son aval aux BeKa et à Jose-Luis Munuera pour réaliser le 65e album de la série, tandis que Lambil qui s’est entre-temps mis à dessiner le dernier scénario de Cauvin signera le 64e opus qui paraîtra en 2021.

"Les Tuniques bleues", made in BeKa & Munuera

Enfin, l’album !

Alors, après que les abonnés aient pu le découvrir dans Le Journal Spirou, cet album tant attendu sort dans les bacs des libraires ce 30 octobre, représentant la première des reprises des Tuniques bleues intégrant la série à proprement parler. Mais de quoi parle-t-il ?

Paradoxalement, il débute à Londres en 1861. William Russell, journaliste au Times, couvre une grève dans une usine, au grand dam de ses supérieurs qui lui reprochent de se ranger du côté des ouvriers. Pour se débarrasser de lui, la rédaction du journal l’envoie de l’autre côté de l’Atlantique où la guerre de Sécession fait rage. En Amérique, dans le camp de l’armée nordiste, le caporal Blutch et le sergent Chesterfield, sont chargés d’escorter ce drôle d’observateur anglais, flegmatique et distingué, qui prend des notes sur le champ de bataille et s’attire également les foudres des généraux des deux camps.

La poremière page du dossier introductif

Ce schéma classique (nos deux héros encadrent un élément original au sein du conflit) n’empêche pas scénaristes et dessinateur de réaliser pas mal d’innovations au sacro-saint petit théâtre que Lambil & Cauvin ont instauré pendant plusieurs dizaines d’années. Aussi pour éviter de trop déstabiliser le lecteur, l’éditeur débute l’album par un cahier complémentaire, de ceux que l’on retrouve traditionnellement en fin d’ouvrage, mais qui s’apparente plus dans ce cas à une mise en garde.

« Notre éditeur Dupuis désirait entamer l’album via cet entretien accompagné d’études graphiques, nous explique les BeKa. Sachant qu’il s’agit d’un album particulier qui mérite des explications par rapport aux précédents, et que ce n’était pas forcément Jose-Luis et nous qui étions attendus comme premiers repreneurs. Depuis le début de notre collaboration, il avait également souhaité intégrer en fin d’ouvrage les premières planches de l’album que Lambil est en train de réaliser actuellement. »

La première planche

Une réappropriation réussie qui innove sans trahir

Dès la première page de l’album (voir ci-dessus), le lecteur comprend que cette nouvelle aventure sera bien différente des précédentes. « Dès le premier soir, cette scène nous est apparue dans notre ping-pong verbal avec Jose-Louis, nous explique les BeKa. Nous avons proposé cette idée du journaliste anglais, William Russell, qui était l’un des premiers correspondants de guerre. Et comme nous savions qu’il y avait des grèves à Londres à l’époque, nous avons imaginé que l’album débute avec le traditionnel "Chargez !", mais dans un contexte très éloigné de celui que le lecteur connaît. On trouvait cette idée initialement amusante et un peu insolite, sans imaginer qu’on posait en réalité le principe que nous n’allions pas réaliser une copie conforme de la série comme on la connaissait. »

Cette phase d’introduction mêlant référence à l’univers mâtinée d’innovations pose d’emblée le ton de l’album. Comme si les auteurs indiquaient au lecteur qu’il va lire un album des Tuniques bleues à la fois respectueux de la série, mais qui se distancie tout de même nettement des autres.

D’emblée, les auteurs assument un mélange des genres, en traitant avec beaucoup de recul la guerre et ses conséquences sur les populations. Et dans le même temps, ils placent beaucoup d’humour, et jouent sur la présence du journaliste, témoin placide et pas très actif, prenant ainsi presque la place du lecteur comme s’ils nous incluaient dans cette aventure.

À ce ton plus moral sur la guerre, vient s’ajouter un intérêt pour les différentes valeurs ressenties par les personnages : le don aux autres via l’orphelinat, l’antimilitarisme, le journaliste militant, la glorification du héros, la ségrégation raciale etc. Au final, rien n’est gratuit et chaque élément reste bien dosé, de quoi permettre une parfaite lecture au premier degré, ou prendre le temps dans une seconde lecture de comprendre le ressenti de chaque personnage. Un aspect qu’on n’avait plus retrouvé depuis longtemps dans la série.

Même si elles sont adoucies par l’humour et les bons sentiments, toutes ces thématiques de fond sont regroupés dans un mode narratif assez différent de celle de Raoul Cauvin, qui partait généralement d’un postulat de départ et le déclinait tout au long des 46 planches. Dans ce cas-ci, nous bénéficions d’une histoire principale qui se rapproche des autres (le journaliste à escorter), à laquelle viennent se greffer plusieurs sous-histoires qui s’entremêlent. Analysé ainsi, le schéma semble confus et pourtant, le talent des trois auteurs se dévoile dans la fluidité de la mouture finale, comportant d’ailleurs plusieurs pages-gags qui peuvent presque sortir de l’album pour se lire à part, sans dénaturer l’ensemble.

« À la grande différence de Raoul Cauvin qui parvient à maintenir une seule arche narrative, souvent en utilisant le comique de répétition qu’il manie à la perfection, nous avons voulu privilégier l’histoire de Daisy, la jeune sudiste qui gère l’orphelinat, expliquent les BeKa. Sinon, nous n’aurions écrit qu’un album des "Tuniques bleues" comme les autres, or nous pensons qu’après 64 tomes, le public peut vouloir être surpris par une autre approche, fidèle dans le fond, mais plus actuelle dans la forme. Pour la même raison, nous avons donné un ton plus adulte, car la série est aussi lue actuellement par ce type de public. Nous voulions donc regrouper les différentes générations de lecteurs, entre autres via l’humour et le ton adulte. Dès le départ, nous nous sommes demandé ce qui susciterait notre enthousiasme en tant que lecteurs. La réponse à la question impliquait de mélanger les genres ; on ne pouvait pas rester éternellement dans cette série à l’esprit des années 1970. Tirons un parallèle pour le cinéma : Chaplin était un génie, mais cela n’a pas de sens de refaire du Chaplin aujourd’hui. Et Chaplin lui-même utiliserait les outils contemporains s’il était parmi nous. Il réaliserait des gags prodigieux avec les effets spéciaux. Nous ne pouvions donc pas faire abstraction que l’on soit en 2020, et que les enfants d’aujourd’hui lisent du manga et sont nourris par d’autres références, notamment les films de Pixar ou des séries télé qui mêlent brillamment plusieurs arches narratives. Ils ressentiraient un manque qui serait préjudiciable à l’avenir des Tuniques Bleues. »

Un grand H

Les faits historiques restent bien entendu le socle de construction du récit, avec le journaliste correspondant de guerre William Howard Russell dont nous vous avons déjà parlé. Les auteurs n’ont pas limité leurs investigations historiques à ce seul propos. L’un des éléments étonnants dans leurs recherches reste la collusion entre les généraux nordistes et sudistes comme elle apparaît dans cette aventure.

« Il faut savoir que tous les généraux des deux camps se connaissaient très bien, nous dévoile les BeKa. Tout d’abord car ils avaient souvent étudié ensemble à West Point et qu’ils avaient servi ensemble pendant la guerre contre le Mexique treize ans auparavant. Anecdote cocasse à cette occasion, le futur Général Lee avait fait une note pour vanter les mérites d’un jeune officier nommé Ulysse Grant, qui allait le battre plusieurs années plus tard ! Par rapport à notre album, ce type de rencontre entre états-majors nordiste et sudiste était possible car beaucoup de généraux des deux camps étaient très intimes : certains étaient amis, d’autres même parents. Et paradoxalement, leurs valeurs personnelles n’étaient pas toujours liées à celles de leurs "patries". Ainsi Lee était révulsé par l’esclavagisme à titre personnel. Tandis que le général McClellan du Nord est favorable à l’esclavage pour préserver l’esprit de l’Union. »

Pas de pastiche

Co-scénariste et dessinateur de l’album, Jose-Luis Munuera explique sa reprise des héros de Lambil et Salvérius dans le cahier introductif : « Graphiquement, le plus important pour moi était de rester dans le ton semi-réaliste de Lambil. [...] Pas question d’essayer de faire un pastiche de son graphisme. »

Au contraire des Blake et Mortimer où les auteurs restent dans le style de Jacobs, Munuera s’est donc réapproprié tout l’univers, tantôt en respectant ses codes, comme les cases liées à la nature et aux animaux comme l’apprécie Lambil, mais aussi en modifiant parfois en profondeur la mise en page à laquelle les lecteurs étaient habitués, via non seulement de grandes cases, mais aussi une grande double-page ! Les auteurs proposent d’autres innovations graphiques, comme ce duel à distance ci-dessous, ou des moitiés de visages se complètent.

N’allez pourtant pas croire que les auteurs n’ont pas de respect pour Lambil et Cauvin : ils le démontrent en glissant non-seulement des références aux autres albums des Tuniques bleues, mais aussi en mettant en scène les deux auteurs, au sein-même de leur série.

« Nous cherchions à les intégrer dans leur univers via de vrais rôles, nous détaille les BeKa. Or, peu de nouveaux personnages intervenaient dans la trame, et nous nous refusions de les personnifier en Sudistes. Comme nous devions faire sauter un pont dans le déroulé de l’action, nous avons alors imaginé donner à deux dynamiteurs les physiques de Lambil & Cauvin. Si on a la chance de faire d’autres albums, on les remettra en scène comme De Mesmaeker qui réapparait toujours dans Gaston. »

Et la suite ?

Respectueux dans l’esprit et innovant dans la forme, nous avons beaucoup apprécié cet Envoyé spécial qui donne un véritable coup de jeune à la série. Reste à savoir comment Dupuis va gérer les futurs albums ? Sans doute un système proche de celui de Dargaud sur Blake et Mortimer : en travaillant avec plusieurs équipes de concert, afin de s’assurer que l’album annuel sera maintenu, tout en canalisant les velléités des différents auteurs. Sans oublier d’intégrer Lambil dans l’équation ? Peut-être en alternance avec d’autres auteurs "invités" ? Bien malin qui pourra répondre, même chez Dupuis !

Quant à l’équipe BeKa-Munuera, on apprécierait bénéficier d’un second opus, au moins pour transformer le superbe essai qu’ils ont déjà marqué. Pourtant, aucune décision ne semble prise à cet instant, nous disent-ils.

« Nous avons ressenti beaucoup de plaisir à réaliser cet album, nous avouent-ils. C’était un vrai et beau moment de partage avec Jose-Luis, ainsi que les éditeurs, surtout que tout cela s’est réalisé très rapidement, que ces rencontres ont généré de belles amitiés. Pour le futur, nous avons écrit plusieurs autres scénarios, dont un est pratiquement prêt, et deux autres qui sont bien élaborés, rejoignant à la fois des thèmes historiques, politiques et contemporains. La mise en place d’un système à plusieurs équipes nous semble assez légitime et nous serions bien entendu ravis de réaliser d’autres albums de la série. D’ici-là, vive les Tuniques bleues ! »

Les BeKa

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Tous les visuels sont tirés du T65 des Tuniques bleues, par Munuera & BeKa, d’après Cauvin, Salvérius & Lambil - Dupuis.
Ces visuels sont © Beka, Munuera - Dupuis, 2020. Pas d’utilisation sans utilisation préalable.
Photos des auteurs : © Chloé Vollmer-Lo.

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