Reprise des "Tuniques Bleues" : Raoul Cauvin sort du silence

6 juillet 2020 4 commentaires
  • Virage à angle droit dans le monde de la BD franco-belge: la mythique série “Les Tuniques bleues” change de scénariste, après que le non moins mythique Raoul Cauvin, cocréateur des personnages qui, jusque-là, se chargeait d’en imaginer les aventures, a décidé de laisser ses chevaux à l’écurie, pour mieux laisser la place à un ou des successeurs.

Les Tunique Bbeues est une série qui a marqué la bande dessinée de son empreinte. D’abord par la régularité de ses sorties rythmées à une cadence de métronome, par son impressionnante longévité, mais surtout par sa lisibilité sans faille, sa dynamique, sa caractérisation, sa légèreté apparente, et sa documentation. Le tout grâce au talent de ses auteurs : le scénariste Raoul Cauvin et le dessinateur Willy Lambil.

Reprise des "Tuniques Bleues" : Raoul Cauvin sort du silence
Les Tuniques Bleues, une série hors-norme.

D’ailleurs la série Les Tuniques bleues en a des lecteurs, beaucoup : plus de vingt millions d’exemplaires vendus en quinze langues. Un enjeu capital pour asseoir aux yeux du plus grand nombre l’attrait de la si belle BD franco-belge qui se caractérise par une narration aux ellipses très larges entre deux cases, quand d’autres écoles, mieux exposées dans le paysage, se basent sur une narration plus décompressée, plus explicite. La BD franco-belge a ses particularités, c’est sa chance, son charme, sa saveur, sa beauté.

Composition, dynamique, encrage vivant, facilité apparente, lisibilité : on y est, de plain-pieds avec les protagonistes. Superbe.

On le rappelle, la compréhension de l’écriture BD est un acquis, elle n’est pas innée. D’où l’impériale nécessité d’avoir des auteurs capables de séduire le public le large, avec un vrai sens du récit. Quand ces auteurs ont le talent de Raoul Cauvin et de Willy Lambil, c’est jackpot pour tout le monde. On laisse aux bricoleurs, artistes ou commentateurs en goguette, le soin de déconstruire et réinventer l’eau tiède, faute de mieux.

Une narration typique de la BD version franco-belge, ici véritable petit théâtre. Tout un art.

La série Les Tuniques bleues est un univers qui a commencé de manière presque anodine, un western pour en remplacer un autre, Lucky Luke du génial Morris qui quitta les pages du journal Spirou pour aller chez Pilote, laissant un (très) grand vide.

Deux p’tits gars qui passaient par-là, Louis Salvérius et Raoul Cauvin, proposent une histoire qui se passe pendant la Guerre de Sécession, des historiettes d’abord, pour combler l’absence de rien moins que Morris et Goscinny. Ils vont pourtant se défendre, de mieux en mieux.

Louis Salvérius fauché en pleine ascension, jusqu’où serait-il allé ?

La suite, ce sont des récits de plus grande ampleur, avec des auteurs qui trouvent leurs marques, et quelles marques, des auteurs en pleine ascension…

Las, accident de la vie, le dessinateur Louis Salvérius nous quitte, jeune, prématurément. En catastrophe un certain Willy Lambil, un autre p’tit gars déjà bien expérimenté, reprend les rênes de la série en vol. C’est un maître mais personne ne le sait, surtout pas lui. Il va le prouver...

Le reste appartient à l’Histoire de la BD franco-belge.

Magnifique crayonné de Lambil, tout en synthèse et expressivité, par un des plus grands dessinateurs pour ce qui est des jeux de physionomie, parfait pour les scènes de comédie, où excelle aussi Cauvin. On remarque la vitalité induite dans la scène par les deux chevaux aux extérieurs gauche et droite en position tendue, contrebalancés par la posture ramassée de celui au centre.
Les Tuniques Bleues, une série qui se prête volontiers à toutes les interprétations.

Donc la série Les Tuniques Bleues , après 63 albums, est aujourd’hui à un tournant, nous vous en avons déjà parlé .

Changement de scénariste, oui, puisque Raoul Cauvin avait décidé de se retirer, après un dernier scénario que Lambil dessine en ce moment, pour une fois, et c’est significatif, avec un peu de retard.

Cauvin, passablement déprimé, avait annoncé il y a presqu’un an dans les commentaires de son Blog que le prochain épisode des mésaventures de Blutch, Chestefield, le cheval Arabesque et toute la savoureuse galerie de personnages secondaires, serait son dernier : « Une nouvelle pour terminer… J’ai averti Lambil et la direction (éditeur Dupuis) que, à moins d’un miracle, je ne reprendrai pas la série des Tuniques bleues. J’ai l’impression d’avoir fait le tour. Je ne voudrais pas qu’elle tourne en eau de boudin. Apporter du neuf ne fera pas de mal… »

L’immense Raoul Cauvin, on le préfère avec le sourire, comme celui de ses nombreux lecteurs.
Photo : DR.

Ensuite il disait, plus détaché, à propos d’un éventuel successeur : « Un nouveau scénariste, un mec qui reprendrai le flambeau avec des idées nouvelles. À Lambil de décider à présent avec qui il veut continuer. Le 64 est une histoire comme les autres. Je laisse la porte au futur repreneur, celui qui sera choisi par Lambil et la maison (Dupuis) pour continuer la saga. » Pour conclure, avec une lassitude palpable et touchante, après une question sur l’arrêt de la plupart de ses séries : « La série des Tuniques, c’est autre chose. Je la termine avec cette impression d’avoir fait le tour. Qui pour la reprendre ? Je n’en sais rien. Je laisse Lambil faire son choix s’il décide de continuer la série. [...] Je n’ai encore eu aucune nouvelle de lui. Par contre, la direction veut me rencontrer. Un dîner sympa pour dire au revoir… Je ne suis pas contre. Mais je refuse déjà si on me demande de passer à autre chose. Plus envie. Plus le feu sacré. L’âge est là. Mes neurones me quittent de plus en plus... » [...] Un immense merci à tous ceux qui ont suivi cette série comme toutes les autres. Sachez quand même, et là aussi je vous l’ai dit et répété, ce n’est pas de gaité de cœur. Loin de là. Me reste la série Cédric (et L’Agent 212). J’ose espérer que vous marquerez autant d’intérêt pour cette série. En tous cas, je fais tout pour. »

Crayonné et encrage de Munuera, pour une narration plus cinématographique de la série, c’est autre chose. Probablement plus proche des habitudes du lectorat d’aujourd’hui. On peut le comprendre.

Un scénariste qui se retire, un dessinateur en retard ? Un éditeur doit savoir anticiper, d’autant plus que la lucrative série des Tuniques Bleues lui appartient désormais, Cauvin ayant revendu les droits sur les personnages il y a des années, alors que le dessinateur Lambil a simplement repris la série, même si elle lui doit beaucoup. Elle reste co-créée par Louis Salvérius, décédé subitement en 1972, dont les deux filles, héritières, ont aussi vendu leurs droits à Dupuis. C’est donc l’éditeur qui a le droit de décider qui écrira et dessinera la série à l’avenir.

Un autre crayonné de Munuera pour un court récit en hommage au 60e album des Tuniques Bleues. Il a aussi beaucoup de talent.

Cauvin, qui avait décidé de ne se mêler de rien quant à la suite des événements, concernant la série, attendant de voir un résultat achevé pour s’exprimer, répond à nouveau à une question, toujours sur son blog, après l’annonce officielle d’un album signé par les BeKa et le dessinateur José-Luis Munuera :

« Passons maintenant au problème qui vous préoccupe... Les Tuniques bleues. Petit retour en arrière : Il y a plus d’un an déjà, j’avais décidé de mettre fin à mes scénarios. Cette terrible impression d’ avoir fait le tour, de ne plus rien trouver. Je vous en avais d’ailleurs fait part, ici, sur le blog. [...] Partant du principe que, si j’avais décidé d’abandonner, j’abandonnais aussi mes droits à la parole et donc, de ne plus me mêler de rien. »

Il poursuit, grave mais confiant, toujours aussi ému :« J’ai été averti quelques temps après que Lambil arriverait difficilement à terminer le dernier album en cours et que la maison avait demandé à d’autres auteurs, avec l’accord de Lambil, de prendre le relais. Là encore, je ne suis mêlé de rien. [...] Le choix des auteurs, dessinateur et scénariste a été fait par Dupuis. Bien sûr, on m’a averti mais on m’a demandé de n’en rien dire, de garder le silence. Ce que j’ai fait. J’apprends aujourd’hui que tout est enfin dévoilé. Ben voilà... Je vais enfin découvrir comme vous, ce que les Tuniques sont devenues, comment s’est opéré le changement car, jusqu’à ce jour, je n’ai encore rien vu de ce qui s’est fait. »

Magnifique encrage par un champion du pinceau, encrage qui contraste avec le grain du trait de plume typique de Lambil. Déconcertant.

« J’avoue être content du choix des "nouveaux". Ils ne sont pas nés de la dernière pluie, ce sont des pros. Je leur fais confiance. Quand à l’album 64, celui que Lambil doit terminer en ce moment, aucune nouvelle. Je n’en demande pas. Une fois encore, j’ai laissé tomber. Il me reste juste à la fermer. Si j’en reçois je vous en ferai part, si pas... D’ici là, nous serons logés à la même enseigne. Attendre... »

Là, le prolifique scénariste se fait plus énigmatique : « Soyez certains que je n’ai aucun intérêt à vous inventer des choses car ce que je vous écris, ici, en ce moment, va encore être décortiqué par la direction qui va certainement s’assurer que je vous dis la vérité. Je vous donnerai mes impressions sur la nouveauté quand j’en aurai pris connaissance. Promis. Ben voilà. Vous savez tout… »

Couleurs de Sergio Sedyas Román. On se rapproche du style global, mélange de franco-belge, animé, comics et manga. Oui, c’est autre chose.

On s’en doute, l’annonce de cette reprise, amenée à connaître une suite, «  ou pas », attise les curiosités. Dans un autre message le scénariste confesse : « Pour en revenir à la "nouveauté" des Tuniques bleues... Je continue à recevoir pas mal de courrier qui me demande toujours le comment et le pourquoi, si j’ai été consulté, si j’ai eu un mot à dire... Une fois encore, je hurle que non, que je n’y suis pour rien et que j’attends avec autant d’impatience comme beaucoup le résultat. Je ne suis ni optimiste, ni pessimiste. J’attends de voir. Voilà qui est dit. J’attends toujours de recevoir les copies de planches promises... »

Le futur album qui paraîtra le 30 octobre 2020.
Ces visuels sont © Beka, Munuera - Dupuis, 2020

Ça y est ! Raoul Cauvin a enfin reçu les documents qu’il attendait, il partage brièvement ses impressions, forcément interloqué : « J’ai enfin reçu des copies de l’album Tuniques bleues avec comme dessinateur Munuera et au scénario Beka et Munuera. Que dire ? C’est très différent ce que que nous faisions Lambil et moi. Le dessin, l’esprit... Surprenant ! Ce sera à vous de juger... »

Oui, ce sera aux lecteurs de juger, pour ce qui sera un vrai tournant ou un simple intermède, puisque Willy Lambil, bon pied bon œil à 84 ans, compte s’investir encore dans le dessin des aventures de ces héros en bleu qu’il a su mener vers les sommets. Il a déjà indiqué par le passé qu’il voulait poursuivre la série jusqu’au bout.

Avec quel ou quels scénariste(s) ? Avec quel type d’alternance ou de combinaison d’équipes créatives ? L’avenir nous le dira, probablement à l’habituelle cadence d’un album par an, comme de coutume. Chaaargez !

L’incontournable Lambil en a encore sous la pédale. Un géant de la BD avec encore et toujours le mors aux dents.

(par Pascal AGGABI)

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4 Messages :
  • Ce que me rappelle la prose de Monsieur Aggabi :
    « Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes ; aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux ; aussi monseigneur a un très beau château : le plus grand baron de la province doit être le mieux logé ; et les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année. »
    Candide de Voltaire (1759)

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    • Répondu par Pascal Aggabi le 8 juillet à  07:38 :

      Candide, oui c’est bien.
      Bien mieux que candidat du système, celui de la pensée unique et verticale, artiste ou commentateur en goguette, bricoleur de son état, faute de mieux.

      Lisez les Tuniques Bleues des géniaux Lambil et Cauvin, la BD est un art et l’humour aussi...On sait jamais...

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  • C’est dommage que Lambil et Cauvain partent ainsi, sans tambours ni trompettes, malgré leur brillant états de services (j’ai un peu toutes les B.D. franco-belge de la grande époque chez moi et je m’aperçois que la série qui m’a le plus tenu à cœur, toute ma vie, ce furent bien les aventures des 2 rigolos du XXIIème de cavalerie de l’armée des États-Unis...ça et quelques tomes du petit Spirou).
    Franchement, j’aurai bien voulu qu’ils fassent un tome final (ce qui n’aurait pas empêché d’autres après de paraître) en flash-forward, sur la fin de la guerre de sécession, la capitulation du sud et la démobilisation de nos 2 hurluberlus où on aurait découvert un petit truc sympa et émouvant pour accompagner l’adieu aux armes (genre : que Blutch et Chesterfield étaient frères depuis le début (avez-vous noté comme ils se ressemblent ?) que la mère de Blutch l’avait abandonné devant le cabinet du Dr. Harding croyant que son mari était mort à fort Alamo et qu’elle ne le lui a jamais dit). Il serait reconnaissable avec une tâche de naissance ou un truc comme ça.
    Comme cela, Chesterfiled, à défaut d’être devenu général ou d’épouser Amélie, il aura gagné un frère et, Blutch, de ne pas avoir quitté l’armée et de prendre le risque de se faire tirer dessus dans le dos ... à la fin, il aurait gagné une famille, la sienne, qui plus est !

    Et ainsi, cela aurait rendu cette relation d’amitié/haine entre Blutch et Cornelius plus drôle et plus forte ... et aurait donné envie de tout reprendre depuis le début ... et cela aurait pu apporter une ou deux réflexions intéressantes :
    la guerre de sécession a été faite entre frères du nord et du sud.
    Mais il peut y avoir d’autres sources d’antagonisme, autre que la politique, dans une guerre.
    Ainsi aura-t-on suivi la relation parfois tendue entre un militariste loyal (de "droite") et un déserteur pragmatique (de "gauche"), par exemple ... et pourtant, eux aussi étaient des frères en fin de compte...cela aurait renforcé l’aspect anti-guerre de la BD, je pense.

    Bref, dommage. J’espère que des fans rendront un hommage véritable à Cauvain à qui je ne dirais jamais suffisamment de fois merci pour son travail.

    Ha ! Et j’ai oublié ... à quand un film/une série d’animation (ou un jeu vidéo) sur nos 2 héros ? (on pourrait édulcorer la guerre, ce ne serait pas la 1ère fois, pour vendre aux familles) Vu que l’on adapte un peu tout à notre époque ... et pourquoi pas un cross-over avec Lucky luke et les Dalton rencontrant les gars du XXIIème ? Vu le contexte, ce ne serait pas si inimaginable que ça.

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