BeKa : « Nous avons écrit l’album des "Tuniques bleues" que nous aimerions lire »

29 juin 2020 0 commentaire
  • Avec Jose Luis Munuera, les BeKa (le couple de scénaristes formé par Caroline Roque & Bertrand Escaich) ont co-scénarisé le tome 65 des Tuniques bleues, le premier après 64 albums écrits par Raoul Cauvin. Le tandem nous dévoile les coulisses de cette reprise pas comme les autres.

BeKa : « Nous avons écrit l'album des "Tuniques bleues" que nous aimerions lire »Nous venons d’apprendre que vous allez signer le tome 65 des Tuniques bleues. On peut imaginer que pas mal d’auteurs devaient être intéressés par cette reprise, à commencer par ceux qui ont signé des hommages à la série en 2016. Comment vous êtes-vous distingués ?

Difficile de répondre à cette question ; nous ne savons pas ce qu’ont proposé les autres scénaristes contactés, ni même qui ils sont. Il fallait bien faire un choix de la part de Dupuis, ce fut nous pour cet album. Un beau cadeau, inespéré ! Mais la série va se poursuivre et d’autres scénaristes écriront peut-être les épisodes suivants.

Jose Luis Munuera

Vous n’aviez pas contribué à l’album collectif précité.

Nous avons eu la chance de faire partie du premier « Club Fiction » organisé par les Éditions Dupuis, un groupe de scénaristes mis en contact plusieurs semaines durant avec des pros du scénario de séries TV pour se familiariser avec leurs techniques et élaborer une réflexion autour des différentes façons de construire une histoire, de créer un univers sériel, des personnages… c’était passionnant !

Cela nous a aussi permis de nouer des liens forts avec plusieurs membres de l’équipe Dupuis. Ils nous ont vus travailler… Il est possible que tout cela ait amené Sergio Honorez [le directeur éditorial. NDLR.] à nous proposer de réfléchir aux Tuniques bleues.

Cela s’est passé un soir de novembre l’année dernière, dans un restaurant japonais de Bruxelles. Bertrand s’est rappelé d’un article de presse lu quelques temps plus tôt, qui décrivait un personnage présent sur les champs de bataille au début de la Guerre de Sécession. Avec Jose Luis, assis à nos côtés, nous avons tout de suite imaginé le potentiel de ce personnage dans la série. Nous avons continué à en parler après le repas, et vers 1h00 du matin, nous avions la ligne directrice de l’histoire, la première « arche » du scénario. Le lendemain, nous écrivions les premières scènes de l’album. Les trois premières planches pour être exacts.

Les réparties entre nos deux héros restent de mise

Vous êtes habitués à réaliser des récits dans des univers assez différents. Même si vous avez écrit le spin-off Champignac, c’est pourtant la première fois que vous signez une reprise en tant que telle.

Comme l’explique Jose dans une autre interview, nous avons cherché dans un premier temps à imaginer l’album des Tuniques bleues que nous aimerions lire comme lecteur, puis celui que nous aimerions écrire. À Bruxelles, nous n’avions pas d’albums sous la main et donc, nous avons fait appel à nos souvenirs de jeunes lecteurs, à ce qui nous avait tant plu dans la série quand nous étions enfants.

Caroline, qui n’était pas une lectrice des Tuniques bleues, a pu apporter une tonalité différente, nous empêchant de nous enfermer dans des codes de purs geeks de la BD franco-belge. C’était indispensable. Du temps a passé depuis notre enfance, le monde a beaucoup changé… nous devions le prendre en compte, sans trahir l’essence de la série.

Notre méthode de travail n’a pas vraiment changé pour autant. Il y a toujours des contraintes lorsque l’on écrit. Mais au fond de soi, on « sent » quand on a su tirer le meilleur d’une scène, ou s’il persiste en nous un sentiment d’inachevé. Cela a été pareil, en ajoutant l’esprit et les potentialités de cette série à nos ressentis personnels.

La thématique antimilitariste de la série est toujours de rigueur

Qu’est-ce qui vous plaît particulièrement dans Les Tuniques bleues que vous souhaiteriez prolonger ?

Le parti-pris de créer une série amusante et divertissante ayant pour cadre une guerre sanglante, première guerre moderne à devenir une boucherie, était de la part de Cauvin un pari risqué, voire impossible à tenir. Et pourtant, il a magistralement relevé le défi. À travers son duo des personnages, il a créé un « buddy movie » particulièrement réussi, aussi attachant que pertinent.

Nous devions donc réussir à traiter de la guerre, sans rien cacher de son horreur, tout en restant amusants, surprenants et divertissants, à travers les héros de l’histoire. C’est l’équilibre des Tuniques bleues que nous avons cherché à préserver.

Pour cela, selon les scènes, nous avons privilégié avec Jose Luis un genre narratif : ici l’humour, là, la satire, et d’autre fois encore le drame. Nous avons en revanche voulu apporter une touche d’émotion supplémentaire et un personnage féminin fort, marquant. Mais sans trahir l’esprit des Tuniques bleues et de ses auteurs.

Petite nouveauté dans la série, une jeune femme est à l’avant-plan de cette aventure

Avez-vous inventorié les « ingrédients » d’un bon album des Tuniques bleues avant de vous mettre à la tâche ?

En fait non, parce qu’il y a des albums très différents dans la série. Peu de points communs entre le drame qu’est Black Face et la comédie qu’est L’Or du Québec, par exemple. Sauf la relation entre les deux héros. C’est plutôt un feeling, un ressenti, qui nous a fait dire qu’on était dans les codes des Tuniques bleues.

Avez-vous voulu coller aux canons de la série, comme par exemple la fameuse charge de cavalerie qui inaugure souvent la première planche ?

Bien entendu. Nous en avons même fait un élément important du début de l’histoire, mais d’une façon particulière...

Outre les figures récurrentes, allez-vous faire revenir des personnages des précédents albums ?

L’univers des Tuniques bleues est bien en place et fonctionne à merveille. Nous retrouvons donc le capitaine Stark, le général Alexander et son état-major dans cet album. Mais l’album peut aussi se lire sans lien avec les autres.

Chaque album des Tuniques bleues se focalise sur un événement ou un personnage authentique. Pouvez-vous nous préciser votre point d’entrée ?

L’article de journal dont nous parlions précédemment parlait du journaliste anglais William Howard Russell présenté comme le premier correspondant de guerre de l’histoire du journalisme. Envoyé spécial du Times de Londres, William Howard Russell était un véritable globe-trotter qui a couvert tous les conflits de son temps, de l’Inde à la Guerre des Boers contre les Zoulous, en passant par la Crimée et, bien entendu, la Guerre de Sécession. Il profitait des progrès technologiques les plus récents, comme le télégraphe, pour envoyer ses articles en temps réel à son journal. Presque du direct, pour l’époque !

Il était aussi un journaliste engagé qui n’hésitait pas à critiquer les armées et à mettre les chefs militaires face à leurs responsabilités une attitude alors impensable ! Ses écrits, en plus d’informer, permirent aussi à l’opinion publique de prendre conscience des terribles ravages de la guerre, sur le plan sanitaire notamment. Pour cela, la vie de Russell fut souvent menacée, parfois même par ses supposés alliés, comme nous le racontons dans L’Envoyé spécial

Vous étiez donc trois pour écrire ce scénario. Comment avez-vous travaillé ?

En symbiose. Une fois la trame bien en place, les dialogues étaient parfois amorcés par Jose Luis, puis complétés par Caroline ou Bertrand… D’autres fois, c’était l’inverse. Le découpage a pu être proposé par nous deux, puis repris par Jose Luis… suite à quoi nous réécrivions certains dialogues… Une collaboration idéale selon nous… jusqu’aux couleurs de Sedyas qui sont une véritable merveille !

Jose Luis Munuera est passé de co-scénariste-storyboarder à dessinateur pour cet album : l’envie était trop forte ?

C’est exactement ça. En réalisant le story-board, il s’est mis à finaliser une planche, puis deux… Et le résultat était incroyable. Il devait dessiner cet album, c’est apparu comme une évidence à tout le monde.

Jose Luis a aussi cherché à respecter les codes de Lambil, de belles images de nature, des animaux… et un gros travail sur les chevaux !

Munuera soigne les détails de chaque case

Vous n’aviez étonnamment jamais travaillé avec Jose Luis. Disposiez-vous dès lors de la complicité nécessaire pour réaliser cette reprise ?

Oui, la complicité avec Jose Luis est apparue spontanément, de façon naturelle et évidente. C’était étonnant lors des premiers jours de travail, à Bruxelles : il écrivait des dialogues pendant que nous séquencions la trame… puis apportait des idées sur trame pendant que nous terminions un dialogue qu’il avait amorcé. Une vraie alchimie…

Avez-vous consulté Cauvin ou Lambil pendant la réalisation de votre album ? Ou après ?

Non. Cela aurait été trop intimidant. Laurence, notre éditrice, nous a fait part des retours de Lambil, après qu’il ait lu l’album. Mais nous ne voudrions pas déformer ses propos. Il vous en parlera lui-même s’il le souhaite. Quant à Cauvin, d’après ce que nous en savons, il ne l’a pas encore lu. Il attend d’avoir le livre imprimé entre les mains.

Le passage dans un orphelinat devrait rappeler des souvenirs à Blutch

Willy Lambil nous a confié vouloir dessiner Les Tuniques bleues jusqu’au bout. Comment a-t-il pris votre arrivée dans la série ? A-t-il eu voix au chapitre ?

Bien sûr, Willy Lambil a été consulté par l’équipe des Éditions Dupuis. Cet album ne se serait pas fait sans son accord. Voici d’ailleurs l’occasion pour nous de le remercier pour son élégance. Cela ne doit pas être facile de voir ses personnages lui échapper le temps d’un album.

Allez-vous réaliser d’autres albums des Tuniques bleues ?

Nous ne savons pas si nous en réaliserons d’autres. Nous avons bien sûr quelques idées de scénarios en tête, mais nous imaginons que d’autres scénaristes en ont aussi. C’est évidement à l’équipe des Éditions Dupuis de décider.

Raconter des histoires aux enfants permet à nos héros de dévoiler leurs vraies natures

Cette reprise risque de vous placer sous le feu des critiques : des lecteurs qui n’aiment pas le changement aux jaloux qui auraient aimé le réaliser à votre place. Êtes-vous sereins ?

Oui. Les critiques virulentes et les invectives font partie de la sociologie moderne. C’est « l’homme du ressentiment », tel que le définissait Nietzsche, qui s’exprime. Il s’exprime d’ailleurs beaucoup en ce moment, dans tous les domaines. Les réseaux sociaux lui offrent une famille de désabusés à son image, qui n’existe plus qu’en réagissant, et pas en agissant. C’est un exutoire propre au monde moderne, sans doute nécessaire…

À l’heure actuelle, quelles conclusions tirez-vous déjà de cette aventure ?

Une aventure incroyable, un beau cadeau que nous n’attendions pas. Le travail avec Laurence Van Tricht, Stéphane Moulin, l’implication et la confiance de toute l’équipe Dupuis, tout cela n’a été que stimulation et bonheur. Et en prime, pour nous, la concrétisation d’un petit rêve secret : travailler avec Jose Luis ! Que du bonheur, donc !

Les BeKa

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Sur le même sujet, lire également notre article : Les BeKa et Munuera réalisent le prochain album des "Tuniques bleues".

Tous les visuels sont tirés du T65 des Tuniques bleues, par Munuera & BeKa, d’après Cauvin, Salvérius & Lambil - Dupuis.
Ces visuels sont © Beka, Munuera - Dupuis, 2020. Pas d’utilisation sans utilisation préalable.
Photos des auteurs : © Chloé Vollmer-Lo.

  Un commentaire ?