"Les Voyages de Jules" : entretien croisé entre Sophie Michel, Emmanuel Lepage et René Follet

24 mai 2019 0 commentaire
  • La galerie Daniel Maghen présente en ce moment une exposition consacrée à trois grands auteurs actuels : Emmanuel Lepage et René Follet pour "Les Voyages de Jules", une collaboration exceptionnelle parue aux Éditions Daniel Maghen le 9 mai, et Christian Lax, du 10 mai au 8 juin 2019.

Nous avons eu l’occasion de rencontrer les deux premiers, maîtres du dessin maritime et du carnet de voyage, Emmanuel Lepage et René Follet, avec leur scénariste Sophie Michel. À travers de superbes illustrations présentées lors de cette exposition, ils donnent vie à un magnifique récit organisé autour d’un échange épistolaire.

"Les Voyages de Jules" : entretien croisé entre Sophie Michel, Emmanuel Lepage et René Follet
Sophie Michel et Emmanuel Lepage

René Follet, pouvez-vous nous parler du travail d’Emmanuel Lepage ?

René Follet (timide) : Je ne peux qu’être admiratif de son travail et le remercier de m’avoir tendu la main pour que nous fassions cet album ensemble. Deux dessinateurs sur un même titre, ce n’est pas si fréquent, j’en suis très heureux, je lui en suis reconnaissant !

Et vous, Emmanuel Lepage, qu’avez-vous à nous dire sur René Follet ?

Emmanuel Lepage : René est un ami de longue date puisque cela fait plus de vingt ans que l’on se connaît personnellement. Je connaissais déjà son travail avant même que je sache que c’était lui qui l’avait fait comme auteur de bandes dessinées. Il avait fait le crayonné d’une bande dessinée que j’aimais beaucoup : Jacques Le Gall de Mitacq [dans Pilote, NDLR], et j’avais lu cela quand j’avais une douzaine d’années. Je ne savais pas encore qu’il avait contribué à cette série-là. J’ai beaucoup d’admiration pour son travail et pour la puissance de son dessin.

Je pense que quand j’étais jeune, j’ai beaucoup regardé son travail et surtout sa façon de travailler la matière. Il utilisait beaucoup l’acrylique et c’est un outil que je ne connais pas du tout. C’était donc, visuellement, très impressionnant pour moi. J’étais vraiment épaté par la vivacité avec laquelle il dessinait certaines parties, la façon dont il les précisait, tout en en laissant d’autres dans le flou. Il y avait quelque chose de très vivant, où le fond et la forme se confondaient. Puis parfois, l’œil accroche un visage, un regard, une main. Il y avait quelque chose de très expressionniste dans son dessin.

J’étais surtout très impressionné par ses illustrations. J’ai rencontré René il y a vingt ans lors d’une exposition que j’avais faite du côté de Bruxelles. Nous avons tout de suite entretenu une très longue correspondance qui dure jusqu’à aujourd’hui. Je crois que j’ai des centaines et des centaines de lettres de René qui doit aujourd’hui être l’un des rares avec qui je corresponds encore à la main. Nous nous voyons aussi très régulièrement.

Il y a donc eu, dans un premier temps, cette admiration, qui a été très forte, et j’ai ensuite découvert l’homme. C’est, paradoxalement, quelqu’un d’assez discret. Il est à la fois discret, timide, respectueux, à l’écoute de l’autre, mais passionné, violent et charnel dans son dessin. C’est cette double facette qui m’a donné envie de travailler avec lui. Avant Le Voyage de Jules, nous avions déjà un peu travaillé ensemble, pour l’album Muchacho que nous avions fait il y a une quinzaine d’années, et sur Les Voyages d’Ulysse, il y a deux ans.

René Follet et Emmanuel Lepage.
© Daniel Maghen
Les Voyages de Jules par Sophie Michel, Emmanuel Lepage et René Follet. Ed. Daniel Maghen.

Comment caractérisez-vous votre style de dessin commun ?

EL : Nous nous préoccupons tous deux du réalisme de notre dessin. Je pense que nous partageons des passions communes comme la peinture du XIXe, le groupe russe des Ambulants, les Impressionnistes ou les grands peintres américains. Cependant, nos univers sont extrêmement différents. René est un illustrateur tandis que je suis davantage un dessinateur de bande dessinée. Nous n’avons donc pas la même conception du dessin.

En illustration, le dessin est pensé pour que vous y restiez, et que vous passiez plus de temps sur une image. C’est une composition qui capte le regard du lecteur. Une image de bande dessinée est une image qui va vous pousser vers l’extérieur, vers les images suivantes. Dans la bande dessinée, nous sommes dans ce mouvement-là...

Donc quand on conçoit une image en illustration, ce n’est pas la même conception que l’image de la bande dessinée. L’illustration est une image qui raconte une histoire, alors que la bande dessinée transmet son histoire par le biais d’une série d’images. Je pense que nous avons ces différences.

Il m’arrive toutefois de faire des illustrations, il y en a quelques-unes dans Le Voyage d’Anna, dans Les Voyages d’Ulysse et dans Les Voyages de Jules. Mais je pense plus m’épanouir dans l’image de bande dessinée que René, chez qui c’est davantage dans l’illustration. Ces conceptions et démarches différentes nous permettent de confronter nos approches du dessin.

Pouvez vous me parler de la mer ?

EL : Quand j’étais enfant, j’aimais beaucoup dessiner des bateaux. Je pense qu’après je suis parti dans d’autres directions. J’ai beaucoup essayé de dessiner la montagne et la forêt tropicale.

Il y a une dizaine d’années, j’ai eu l’occasion de monter sur un bateau pendant plus de cinq semaines pour les Terres australes françaises, donc dans des mers difficiles. C’est ce qu’on appelle les Quarantièmes Rugissants, les Cinquantièmes Hurlants. Là, sur ce bateau, j’ai eu l’occasion de vivre cette mer que je ne connaissais que de la côte.

J’habite à côté de la mer et je la vois tous les jours. Je vais courir en bord de mer, et je pense que j’ai vraiment besoin d’elle. Mais là, c’était la première fois que je montais aussi longtemps sur un bateau, et une fois dessus, il n’y a pas tellement de choses à faire. Par conséquent, j’ai beaucoup regardé, beaucoup ressenti cette mer.

J’essayais, tout en la regardant, de trouver une réponse graphique à sa représentation, avec ses mouvements permanents et ses transparences. Je pense qu’avant de monter sur ce bateau, ma perception graphique de la mer était très figée. Une fois rentré, mon appréhension avait radicalement changé.

René Follet et Emmanuel Lepage.
© Emmanuel Lepage & René Follet

Quelle est votre contribution sur cet album Les Voyages de Jules ?

Sophie Michel : Sur cet album, c’était un travail particulier dans la mesure où certaines des illustrations préexistaient. Elles émanaient de l’envie de René Follet et Emmanuel Lepage d’illustrer des romans d’aventure qui les avaient marqués.

Ces illustrations me plaisent, me touchent et je prends plaisir à les observer. C’est donc pour moi un travail sur une matière vivante, plaisante, magnifiée par la connivence existant entre René et Emmanuel. J’étais contente de les rejoindre sur ce projet auquel je devais donner un sens en créant un lien entre toutes ces illustrations d’un personnage, celui de Jules.

René Follet et Emmanuel Lepzge
© Daniel Maghen

Comment avez-vous créé le lien entre toutes ces histoires, ces dessins, ces envies ?

SM : Le défi est de ne pas paraphraser les romans, le résultat aurait été parfaitement ennuyeux, tout en parvenant à les rappeler au lecteur par l’intermédiaire de brèves allusions ou citations. Ce sont tout de même eux qui sont à l’origine de ces illustrations. Il fallait donc imaginer et créer un personnage suffisamment fort et vivant pour qu’il puisse avoir lu ces livres et se les être appropriés.

Par conséquent, le texte consiste en une appropriation de ces œuvres romanesques par Jules, ainsi qu’à la restitution de leur apport sur ce dernier. Il ne faut pas espérer y trouver une analyse littéraire ou des citations de ces textes, bien que l’on en trouve par moment, notamment de L’Île au Trésor, roman essentiel pour le personnage de Jules.

L’une des fonctions principales de mon histoire consistait donc en un travail de construction de personnage. Pour que le lecteur arrive à connaître le protagoniste, il lui faut une histoire, une chronologie, des allers-retours temporels et un mystère. Je voulais que le lecteur soit attrapé par quelque chose qui ne se dit pas, qui soit sur le mode du silence : le silence de la mer. Un bon personnage doit mener une quête qui est une quête de soi souvent, même si c’est au travers d’une aventure, d’un déplacement ou dans le cas de Jules, d’un grand amour.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes artistes qui désirent écrire ?

SM : Quand on commence à écrire, il faut noter toutes les idées qui nous passent par la tête, sans essayer de s’engager dans une œuvre au long cours romanesque, ou même un scénario de bande dessinée. Je pense que cela peut venir après. Quand on est jeune, on a beaucoup d’idées, beaucoup d’envies, beaucoup de choses qui nous touchent, une sensibilité particulière. Il faut donc tout mettre par écrit. La somme de ces petites idées posera, peut-être un jour, de bonnes idées et la base d’un plus grand livre. Voilà ce que je donnerais comme conseil.

(par Zeynep Su)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Exposition Follet, Lepage et Lax
Du 10 Mai au 8 Juin 2019
Galerie Daniel Maghen
36 rue du Louvre Paris 1er

Crédit Photo : Thierry Sauvage

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