Béja (Le Club des Cinq contre-attaque) : " Le sentiment que l’on a quand on est enfant est absolument éternel..."

13 septembre 2019 0 commentaire
  • Depuis 2017, Béja et Nataël adaptent les célèbres aventures des romans «Le Club des Cinq» d’Enid Blyton en bande dessinée. Avec la sortie du troisième tome «Le Club des Cinq Contre-Attaque», nous avons discuté de l’importance que demande un travail d’adaptation. Les trois tomes nous donnent l’occasion de retrouver notre âme d’enfant et d’aventurier. Cette œuvre transgénérationelle reprend vie à travers la ligne claire de Béja et le scénario de Nataël qui reste fidèle au roman. Nous attendons la suite des aventures prévue en novembre avec impatience.
Béja (Le Club des Cinq contre-attaque) : " Le sentiment que l'on a quand on est enfant est absolument éternel..."
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Béja & Nataël © Hachette

Quand et comment avez vous eu l’idée de réadapter un grand classique comme le Club des Cinq d’Enid Blyton ?

Béja : İl y a bien trois ans et demi, alors que je n’y pensais pas du tout, on m’a appelé en disant : « - Est ce que ça t’intéresserait de travailler sur une adaptation du Club des Cinq ? ». Curieusement ça a fait « tilt » tout de suite parce qu’il y avait un espèce de vieux souvenir mais qui était quand même assez enfoui, et même si ce n’était pas très précis dans ma tête, j’avais cette ambiance qui m’est apparue.
À ce moment là, il y a eu un test. On envoie une page de scénario et j’élabore une planche de test. C’est à cet instant que, finalement, j’ai vu presque tout de suite les personnages. İls sont apparus alors que je faisais ce petit test il y a trois ans et demi. Entre temps il y a eu une espèce de silence, la chose avait semblé être engloutie dans l’histoire... De plus, j’étais en concurrence avec d’autres personnes qui travaillaient aussi sur le sujet. À l’époque j’avais été retenu. Et la chose avait disparu à nouveau. Puis il y a eu d’autres tests auxquels je n’ai pas participé, mais c’est encore moi qui ai été retenu la seconde fois, ce qui a fait qu’on a pu aboutir. J’avoue que, tout de suite, j’ai été fébrile sur ce sujet.. Ça ma touché parce que je retrouvais toute l’âme de mon enfance. Je me suis dit que c’était quelque chose qu’on pouvait traiter vraiment comme un classique.

Nataël : En fait l’idée ne vient pas de nous. L’idée vient de Dominique Burdot qui a été notre éditeur dans le temps. Il est chez Hachette aujourd’hui et il essayait de réveiller des choses dans l’angle BD. C’est un grand lecteur du Club des Cinq et c’est lui qui a fait appel à Béja au niveau du dessin. Mais c’était déjà orienté, c’est à dire que c’est un éditeur qui nous connaissait et qui connaissait le dessin de Béja. Et dans l’idée qu’il avait de réveiller le Club des Cinq : il fallait un dessin lisible, très « Ligne claire », donc il a fait appel à Béja. Moi, je suis arrivé parce qu’ayant été un fidèle scénariste de Béja, j’ai pris le train en marche. İl est très rare que ce soit les auteurs qui aillent trouver un éditeur en disant « je veux adapter cette œuvre ». Oui, il faut être clair, c’est toujours une aventure commune.

Béja : Oui, parce qu’en le présentant comme cela, on a toujours l’impression que c’est juste une commande. Ce n est pas comme cela que ça se passe. Dans ma tête ça n’a pas été ça. À partir du moment où on a travaillé dessus tout les deux, c’était autre chose, c’était nous qui prenions le sujet en main.

La galerie Champaka de Bruxelles
Photo © Christian Missia Dio

À votre avis, pourquoi les récits du Club des Cinq d’Enid Blyton durent-ils dans le temps et se transmettent-ils de génération en génération ?

Nataël : Je vous retourne la question. C’est évident que c’est une œuvre transgénérationnelle. Pourquoi ? Parce qu’enfant on a aimé, ou adolescent on a aimé. Quand on est adulte et que l’on a des enfants, on transmet automatiquement. C’est la transmission de la culture. Ça devrait se faire comme cela plus que dans un cadre scolarisé, institutionnalisé etc. C’est quelque chose d’âme à âme, la transmission de la culture.

Béja : C’est tout de suite ce que j’ai ressenti sur ce point-là. Je me suis dit que, pour moi, c’était le moyen de revenir vraiment à ce qui m’a fait vibrer dans la découverte de la bande dessinée. Effectivement, quand je parle de classique, je veux dire qu’on dépasse l’histoire des générations. On raconte quand même l’histoire de la bande dessinée, c’est à dire ce qui constitue les racines de cette littérature qui est pour moi finalement très écrite graphiquement, aussi bien que dans le récit. L’aborder sous l’angle de la Ligne claire, c’était vraiment l’aborder dans la tradition historique de la bande dessinée.

Le Club des Cinq Contre-attaque - T. 3
Béja & Nataël © Hachette
Le Club des Cinq Contre-attaque - T. 3
Béja & Nataël © Hachette

L’adaptation d’un roman en bande dessinée me fait penser à l’adaptation d’un texte dramatique pour la scène théâtrale : les personnages et l’univers du texte se retrouvent sur scène bien vivants face au spectateur. Comment réaliser ou redessiner l’univers d’un roman comme celui du Club des Cinq en bande dessinée ? Les lecteurs retrouvent-il la même énergie que dans le roman ?

Nataël : Moi, je suis un lecteur de romans, de littérature et je suis un lecteur de bande dessinée depuis tout petit. Mon plaisir c’est de faire un pont, d’établir une passerelle entre la littérature et la BD parce que je sais que c’est la même racine. Enfin, en moi en tout cas, c’est la même racine. C’est donc un grand plaisir pour moi de faire cet exercice de style, de passer du roman, de la littérature à la bande dessinée, en respectant la psychologie et le travail de l’auteur du roman au moment de passer tout cela en images. Je ne peux pas reprendre exactement les mêmes choses, mais je reprends simplement la psychologie, l’idée de la chose. Quand on passe sur l’image, on est obligé d’être dans un concret. La littérature peut se permettre de divaguer, de suggérer, de se perdre même dans des méandres de la réflexion, de penser. Pour la bande dessinée, cela n’est pas possible. Par conséquent il faut prendre ce qui est riche dans la diversion et la retranscrire, non pas à l’image mais en proposition d’images à Béja.

Béja : C’est intéressant parce que dans votre question, vous avez évoqué le théâtre qui est quelque chose que l’on pratique en famille. Pour moi, vraiment aborder le dessin, la bande dessinée en général, a toujours relevé du fait d’interpréter le personnage. Par conséquent, si je dessine un personnage, je l’interprète. Je suis vraiment au service du personnage mais sous l’angle que je choisis bien sûr, tout en respectant quand même un certain nombre de données qui correspondent au personnage. C’est l’essentiel. Pour moi, la transcription du livre en bande dessinée ; c’est d’être le personnage que j’interprète. Bon alors là, ils sont quatre, cinq. Je m’identifie moins bien à Dagobert qu’aux autres, mais je peux tester certaines positions pour voir si le chien peut sauter comme ceci ou comme cela, enfin je m’informe. Mais je travaille toujours le personnage en fonction de ce qu’il est physiquement, c’est à dire de la façon dont il bouge. Ainsi on l’identifie immédiatement dans sa façon de se tenir. C’est là où ça devient vraiment de l’écriture. C’est un sens qui m’est vraiment très cher.

Nataël : Je suis d’accord sur l’interprétation parce que c’est la même chose au niveau de l’adaptation. İl faut interpréter le personnage. On doit rentrer dans la peau de chaque personnage et se dire : « il dirait ceci, il ferait cela, il conduirait comme ceci... », etc. On y est obligé, enfin je ne sais pas, mais moi j’y suis obligé. C’est vrai que c’est de l’interprétation et je trouve que la nature de la création c’est l’interprétation. L’interprétation pour moi, c’est le fondement de la création.

Béja et Éric Verhoest
Photo © Christian Missia Dio

Vous restez fidèles aux romans. Seriez-vous tenté, peut-être plus tard, de réécrire un nouveau Club des Cinq ?

Béja : La chose est tentante. Le problème, c’est que là on est soumis à un phénomène de licence lié à l’édition. Nous n’avons pas toute la liberté possible, bien que nous soyons absolument tranquilles sur ce que nous produisons, nous n’avons pas de compte à rendre en particulier. La seule chose, c’est qu’on est absolument obligé de rester dans les marques des romans que nous adaptons. Maintenant, peut-être, pourquoi pas ? On ne peut pas y répondre pour l’instant. Si toutefois c’est quelque chose qui arrive à s’envoler réellement et qui soit reconnu comme quelque chose d’original par rapport au roman, à la sphère qu’a produit Enid Blyton, il n’est pas impossible qu’on puisse investir une autre d’histoire, une narration. Mais pour l’instant, c’est tout à fait impossible d’y répondre. Malgré tout, comme le disait Nataël, on est sur une adaptation, donc il y a certaine chose qui se modifie, sans trahir le roman, mais on y ajoute des choses qui sont vraiment du ressort de la BD, qui n’existent pas dans le roman. Et puis, il y a des typologies de personnage qu’il faut vraiment marquer. Nous sommes quand même sur un truc assez manichéen : des gentils et des méchants.

Nataël : On joue quand même avec les méchants.

Béja : Oui, pour l’instant, ils s’en tirent plutôt pas trop mal.

Thomas Spitaels, Béja et Bruno Verbrugge (Responsable administratif et Commissaire d’exposition de la galerie Champaka)
Photo © Christian Missia Dio

Nataël : Je suis d’accord avec ce que dit Béja, on est sur un canon, des romans qui existent et que l’on ne peut pas trahir, en effet. Si l’on avait la possibilité..., et pour cela je partage ce qu’il vient de dire, il faudrait qu’on fasse quelque chose qui marche tellement bien pour qu’un jour on nous dise, vous en faites un à vous, pas d’Enid Blyton mais de vous.

Personnellement, j’aimerais énormément situer Le Club des Cinq aujourd’hui, dans notre époque. Ça, j’aimerais vraiment. C’est sûr que si on nous le permettait, j’aimerais faire un pont entre ces gamins, qui sont entre guillemets de vrais jeunes aventuriers qui se lancent aux prises d’histoires faites un peu de bric et de broc, mais avec une telle spontanéité, une telle force, non parce qu’ils sont orgueilleux, mais parce que c’est dans leur nature, j’aimerais les replacer dans la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui.

Béja : Tu as introduit un échange de dialogues dans cet album (Le Club des Cinq contre-attaque) où ils parlent de reboiser l’île, qui est une préoccupation qui ne correspond pas forcement à l’époque. On laisse un petit peu sous-entendre que l’enfance c’est quelque chose d’éternel. Le sentiment que l’on a quand on est enfant est absolument éternel. Quand on devient adulte, on le perd parce qu’on se perd dans des contraintes. Ce n’est pas que je sois passéiste, mais j’aime bien l’aspect historique aussi qui resitue la vie comme elle était avant, lorsque, peut-être, elle était un peu plus cool. C’est un aspect qui me fait rêver et je me dis qu’en entretenant ce rêve on peut avoir envie de le recréer.

Nataël : Mais il y a des paradoxes temporels quand même. Le roman, la littérature nous permet d’avoir un pied dans le Club des Cinq d’origine et d’affronter des problèmes contemporains sans abandonner le récit d’origine.

Une planche de Bécassine baby-sitter
Photo © Christian Missia Dio

Que conseilleriez-vous aux jeunes scénaristes et dessinateurs qui désirent adapter des romans classiques ?

Nataël : Alors moi, je suis depuis très longtemps préoccupé de construire une passerelle entre la littérature et la bande dessinée. J’ai soutenu une thèse à l’université sur ce thème, donc c’est quelque chose qui m’habite depuis longtemps. Mais je dirais à un jeune scénariste que c’est un exercice extrêmement compliqué. Parce qu’il ne faut pas se tromper. İl faut respecter l’œuvre, il faut que lorsqu’on lit l’œuvre, on se retrouve dans les mêmes mocassins que lorsqu’on lit le roman. Lorsqu’on fait de la bande dessinée, on a des codes d’accès aux mêmes données que pour le roman. Par conséquent, c’est un travail que je trouve très difficile, très pointu dans le principe de l’adaptation de l’écriture. İl faut savoir réduire, pas remplir ses bulles, donner les bons mots. İl y a donc tout un travail d’écriture qui est très précis.

Béja : Mo,i j’aurais un regard assez sévère. Je dirais que vouloir dessiner, c’est tout à fait louable et c’est une très belle occupation, c’est un bonheur. Maintenant, on arrive dans un contexte de mécanique financière qui rend cette chose-là presque voire totalement absurde. Donc, se lancer là-dedans c’est quand même d’abord des péripéties, c’est l’aventure ! Mais c’est savoir à quoi on se rattache par rapport au dessin. La bande dessinée a une histoire excessivement jeune. C’est un bébé, la bande dessinée ! Quand on voit sur un siècle comment elle s’est développée , comment elle a fleuri, on constate qu’elle a fait de très belles choses. Mais en fleurissant comme cela, elle a perdu ses racines.

Le choix que je fais en étant très traditionnel finalement, c’est de rappeler que la racine de la bande dessinée, c’est celle-là. Ce n’est pas qu’elle puisse être inventée autrement, mais c’est qu’il est important que l’on sache que sa racine est à cet endroit-là et qu’il y a des règles de narration, des règles de dessin. Pour illustrer cela je dirais qu’en abordant Le Club des Cinq, j’ai dû nettoyer mon dessin. J’ai dû enlever des traits, j’ai dû me dire non « là, ça sert à rien ce décor ; là tu veux faire du style, c’est inutile » et ramener vraiment mon style, parce que je pense que je le développe, je le peaufine, mais en étant toujours très critique, en ayant un regard sur le fait que c’est une écriture et qu’il faut qu’elle reste lisible. C’est le choix que je fais. Après, tout les choix sont possibles et sont dans la nature.

Nataël : Je me permettrais de dire finalement ce que Béja dit sur le dessin ce n’est pas très loin de ce que j’ai dit sur le scénario.

Béja : Mais bon, après c’est un art aussi, je le vois comme un art.

Le Club des Cinq Contre-attaque
Photo © Christian Missia Dio

Père et fils, vous travaillez ensemble depuis plusieurs années maintenant, est-ce que cela vous permet de refaire connaissance à chaque nouveau projet, que ce soit professionnellement ou personnellement ?

Nataël : J’aime bien cette question.

Béja : Oui c est très joli.

Nataël : Je vais être bref. L’histoire, soit elle existe déjà et nous en faisons une adaptation, soit c’est une histoire originale que l’on va créer tous les deux ou que je propose à Béja, soit il me propose des trucs sur lesquels je pars : c’est toujours neuf. Mais c’est neuf sur un fonds bien connu et partagé. J’aime vraiment le dessin de Ligne claire. J’avais sept ans quand j’ai eu mon premier choc de bande dessinée avec Le Secret de la licorne. (Les Aventures de Tintin, Hergé). J’ai écrit une bande dessiné après avoir lu Le Secret de la licorne. C’était vraiment le choc ! En littérature, j’ai eu des chocs de la même manière. Avec Béja c’est un fonds absolument partagé : la Ligne claire, son esthétisme, sa précision... Mais il n’y a pas un seul album dans lequel Béja n’apporte pas quelque chose qu’il a envie de dire ou de faire dans le moment, et ça c’est son domaine. Tout cela dans une grande confiance.

Béja : C’est la où j’aime bien votre question parce que vous y apportez la réponse. C’est vrai que c’est toujours neuf parce que comme je le disais, je n’ai jamais abordé une histoire sans me projeter vraiment dans les personnages. Pour pouvoir lui donner ce que je souhaite dans le dessin, il faut d’abord que je travaille la psychologie du personnage dont je garde une trace très précise. Je suis très attaché à la façon dont le personnage bouge et je cherche à trouver à quel moment le mouvement va être intéressant quand il exprime par exemple la volonté ou le retrait. C’est donc faire du neuf avec du vieux...

Bécassine baby-sitter
Photo © Christian Missia Dio

Cet entretien a été réalisé à Paris par Zeynep Su.

Voir en ligne : Découvrez cette exposition sur le site de la galerie Champaka

(par Zeynep Su)

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Le Club des Cinq T. 3 : Le Club des Cinq contre-attaque - Par Nataël (scénario) et Béja (dessin) - Hachette comics – Sortie le 21 Août 2019- 32 pages- 9,95 €

Les photos ont été prises durant le vernissage de l’expo "Béja – Bécassine" chez Champaka à Bruxelles. © Christian Missia Dio

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Exposition des planches de Béja « Le Club des Cinq, Bécassine, et Les Années 1990 »
Galerie Champaka du 5 au 28 septembre 2019
27 rue Ernest Allard B-1000 Bruxelles
Le site de la Galerie

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