"Alberto Breccia, le maitre argentin insoumis", un essai de Laura Caraballo

25 novembre 2019 2 commentaires
  • À l’occasion des cent ans de la naissance d’Alberto Breccia, nous redécouvrons les œuvres fascinantes du dessinateur argentin à travers plusieurs ouvrages. Notamment « Le Maitre Argentin İnsoumis » une nouvelle approche atypique écrite par Laura Caraballo qui nous permet de mieux connaître le chef de file de la BD argentine en France et en Europe. Nous l'avons rencontrée.

Voici quelques jours, nous sommes allés à la maison de l’Argentine à Paris écouter Laura Caraballo nous parler de l’œuvre fascinante d’Alberto Breccia, fugure incontestable de la bande dessinée mondiale, det qui pourtant reste peu connu en France.

Autodidacte, il est l’un des fondateurs-clés de l’Historieta, la bande dessinée argentine. Comment et par quel processus a-t-il utilisé et réinventé l’utilisation d’outils comme l’encre de chine, le papier déchiré, l’essence et la lame de rasoir. Breccia est dans une quête novatrice qui ne s’arrête jamais. Admirateur de contes fantastiques, il déloire tout son talent dans l’adaptation de nombreux auteurs comme Lovecraft, Les Frères Grimm et Edgar Allan Poe.

Laura Caraballo est née et a fait ses études d’Histoire de l’art en Argentine. Elle suit les cours sur le système des médias et de production contemporaine en histoire de l’art. Son intérêt pour la bande dessinée l’a décidée à se spécialiser en France en rédigeant son master sur l’aspect et la narration visuelle dans la bande dessinée. Elle continue ses recherches pour sa thèse cette fois en s’intéressant aux adaptations de la littérature dans la bande dessinée.

Son but est de comprendre comment les histoires sont rendues visuellement. Ainsi Caraballo découvre Breccia : J’avais en face de moi tout un corpus énorme de bande dessinée américaine, française et argentine, nous dit-elle. L’image, le texte, la séquence et la multiplicité des arts de Breccia m’ont intéressé parce que, dans son œuvre, je retrouvais toutes les réponses à mes questions.

Selon Caraballo, dans ses adaptations, Breccia fait un « éloignement par rapport à la figuration et par rapport à l’art, au réalisme ». Ce sera le point de départ des recherches de Laura Caraballo sur le dessinateur : « Je voyais beaucoup de potentiel dans la matière utilisée dans la bande dessinée. Lorsque j’ai vu les planches originales de Breccia, je me suis rendue compte qu’il y avait dix-mille fois plus de matière que dans les imprimés. »

"Alberto Breccia, le maitre argentin insoumis", un essai de Laura Caraballo
Mort Cinder : Les Yeux de plomb, par Alberto breccia.
© Vertige Graphic, 2002. © P.L.G

La place de Breccia dans la bande dessinée argentine.

Alberto Breccia naît en Uruguay en 1919. La famille déménage et s’installe en Argentine dans un quartier ouvrier de Buenos Aires lorsqu’il a trois ans. La principale activité du quartier tourne autour des abattoirs, de la production et commercialisation de la viande de bœuf. Son père notamment travaille dans ces abattoirs et Breccia sera marqué à vie par la vue des ses visages burinés qu’il croise chez les travailleurs dont le reflet se retrouve dans ses propres autoportraits. Alberto Breccia vécut toute sa vie en Argentine et influença profondément le neuvième art des années 1940 jusqu’en 1993.

Dans les années 1930, Alberto Breccia, alors ouvrier dans les abattoirs, dessine. La bande dessinée est pour lui un moyen de s’en sortir. Breccia travaille dans des petites revues, des fanzines et commence à gagner un peu sa vie grâce à ses dessins.

Dans les années 1940, la bande dessinée d’aventure de style naturaliste en noir et blanc se développe en Argentine jusque dans la décennie suivante, Breccia rencontre et travaille avec Oesterheld, un scénariste très populaire : « Les gens lisaient les bandes dessinées parce qu’ils connaissaient le nom du scénariste, nous dit Caraballo. Oesterheld laisse Breccia très libre et lui permet de faire des expérimentations visuelles sur le noir et blanc : Des choses qu’il avait en tête depuis des années et qu’il ne pouvait pas faire à cause des contraintes éditoriales. » .

De cette collaboration nait deux chefs-d’œuvre qui marqueront la bande dessinée argentine, El Eternaute (L’Eternaute) (Breccia-Oesterheld, 1969) et Mort Cinder (Breccia-Oesterheld, 1974) Cela a été un moment important dans la bande dessinée en Argentine. C’était un art massif, avec des tirages de trois-cents mille exemplaires, ce qui aujourd’hui est impensable indique Caraballo.

La Bande dessinée a toujours eu une place importante en Argentine. Mais lors de la crise économique qui touche le pays, Breccia commence à publier de plus en plus à l’étranger, surtout en Angleterre. Ses œuvres commencent à être davantage lues à l’étranger qu’en Argentine : « Ce qui est intéressant par rapport à Breccia, c’est qu’il n’y a aucun pays où l’on puisse lire l’intégralité de son œuvre, y compris en Argentine » nous explique Caraballo.

Couverture du n˚8 de la revue espagnole Zeppelin, mensuel de la bande dessinée qui a publié sur plusieurs numéros l’épisode Babel de Mort Cinder en 1974.

Perramus et Breccia.

Laura Caraballo s’arrête un instant sur Perramus, une œuvre qui commence à être dessinée, créée, scénarisée, juste au moment du retournement démocratique : « Même s’il y avait des élections démocratiques, la peur était toujours là. Breccia ne se définissait pas comme un artiste engagé. Ce n’était pas un dessinateur contestataire militant. Par conséquent, il voulait créer une histoire dynamique pour la vendre et faire de l’argent. Son scénariste Juan Sasturain était tellement touché par ce qui se passait à ce moment là et par la nostalgie des autres époques de l’Argentine qu’il propose une histoire à Breccia. Breccia accepte et utilise beaucoup de textures, de collages. La synergie qu’il y a entre eux est intéressante. Ils racontent que Sasturain lisait et connaissait bien la bande dessinée mais ne savait pas la scénariser. Par conséquent, au lieu d’écrire un scénario avec des indications, il a fait des pages avec des cases et des indications qu’il envoyait à Breccia. Lui-même modifiait les séquences qu’il avait reçues et ainsi de suite ils ont développé le scénario et ont appris le métier sur le tas. Perramus n’était pas une œuvre préconçue, elle s’est créée au fil de ses publications par épisodes en İtalie, en Argentine et en France (Trois tomes chez Glénat). Près de 500 pages ont été publiées. On y retrouve des personnages comme Franck Sinatra, le sourire et le crâne de Gardel (quelqu’un lui vole les dents...), et on retrouve aussi un Borges fantasque, non pas le vrai, le Prix Nobel, mais une autre sorte d’aventurier. Perramus devient une référence incontournable, il a eu le prix d’Amnesty İnternational, gagné devant "Maus". »

Lovecraft et Breccia.

Admirateur de la littérature fantastique, Breccia lit beaucoup dans sa jeunesse et fréquente les cinémas : « İl voyait beaucoup de films. Il allait au cinéma, même s’il n’avait pas tellement les moyens. Il s’en sortait pour avoir accès à tout ça nous dit Caraballo.

Breccia raconte que, pendant un voyage à Barcelone dans les années 1950, il lisait Cthulhu de Howard Phillips Lovecraft et se dit : « Ça je le vois en images et se dit qu’il n’avait pas la maturité pour rendre en image ce truc un peu indicible. C’est en 1973, qu’il commencera à dessiner une ou deux histoires publiées sous le nom du Mythe de Cthulhu ».

Les premières cases de cette œuvre servent d’expérimentation pour Breccia : il y fait des collages, insère des photographies dans les cases et fait un travail de taches avec de l’encre. Laura Caraballo raconte : « Breccia commence a développer une technique assez drôle : il mettait de l’essence sur du papier, il y jetait de l’encre et après il mettait un papier par dessus et cela donnait des taches assez intéressantes. Puis il faisait des collages avec ces papiers tachetés. Breccia construit des figures, des formes avec ces taches et c’est avec Cthulhu qu’il commence à déployer toutes ces ressources incroyables. »

Caraballo nous explique qu’au départ, il y a beaucoup de texte et que les dessins paraissent être davantage des illustrations qu’une transposition. C’est par la suite, quand Breccia commence à travailler avec Noberto Buscaglia, qu’il développe de plus en plus les histoires du Mythe de Cthulhu. Ce travail apparaît comme une forme de libération pour Breccia qui en profite pour développer un style graphique différent pour chaque histoire.

Il se passionne ensuite pour Edgar Allan Poe dont il adapte les histoires sur sept à neuf pages : « L’expérimentation est au sein de la case isolée mais aussi dans la séquence. İl y a vraiment un parcours visuel, tout un travail de la page qui est basé sur le paramètre de l’art de la peinture et des techniques de compositions. Mais il garde toujours l’aspect d’un gaufrier assez régulier »

Couverture de Reddition, revue allemande d’information sur la bande dessinée qui a publié dans son n˚20 (1993), un dossier complet sur Alberto Breccia, avec entretien, analyse de l’oeuvre, reprise d’anciens dessins et bibliographie complète.

La profondeur et l’originalité des adaptations de Breccia.

Dans son travail d’adaptation littéraire, Breccia continue d’expérimenter l’image tout en la soumettant à l’histoire : « D’un côté il lit l’histoire, pense d’abord à son atmosphère, et à partir de là commence à créer les climats visuels de cette histoire. Il y a une règle impérative dans l’œuvre littéraire à laquelle il s’adapte tout en changeant ses techniques de dessins. C’est pour cela qu’il est assez difficile d’avoir une reconnaissance du style chez Breccia : il est complètement détaché de toute notion de style personnel. Cependant au fur et à mesure qu’il adapte ces œuvres, il se réapproprie l’histoire et la situe dans un contexte qui lui est familier. Les histoires d’Edgar Allan Poe par exemple sont retracées dans le quartier de son enfance. Il peut aussi changer les séquences, voire changer complètement le conte et garder juste des références lointaines de l’histoire originale. Chez Dracula, il fait une caricature de Dracula qui n’a rien avoir avec les récits de Bram Stoker. Les adaptations des histoires des Frères Grimm sont remarquables : Breccia réécrit les histoires en gardant les personnages que l’on reconnaît tels que Blanche-Neige, La Belle au Bois Dormant, mais il les ancre aussi dans un contexte argentin » nous explique Laura Caraballo.

Mort Cinder, oeuvre majeure de Breccia.

L’humour et le grotesque chez Breccia.

Laura Caraballo nous explique que Breccia a été très marqué par l’univers à la fois sanglant et scatologique des abattoirs dans lesquelles il a commencé à travailler aux côtés de son père vers l’âge de 14 ans : « İl disait que les visages des gens qui travaillaient aux abattoirs étaient très marqués, très abimés. C’est pour cela qu’il travaillait la construction des personnages et de ces visages. Son visage à lui aussi était marqué. İl faisait des portraits de lui-même qu’il utilisait pour plusieurs de ces personnages sur plusieurs histoires. İl y a aussi beaucoup de retranscriptions du quartier des abattoirs aussi dans les adaptations d’Edgar Allan Poe et des Frères Grimm. »

L’humour et le côté grotesque chez Breccia se développent au fur et à mesure des œuvres. İl commence à travailler en tant qu’auteur de bande dessinée surtout humoristique au début des années 1940 : « Toute sa vie Breccia a eu ce tour ironique qui est toujours là, latent, qu’on ne voit pas toujours de suite car on le lit d’abord comme un auteur très noir, mais dont le côté ironique est toujours présent. Parmi ses influences graphiques majeures, Milton Caniff était pour lui une référence, Breccia l’admirait beaucoup à cause du côté un peu grotesque et caricatural » analyse Caraballo. Il est rare que l’on cite Caniff pour cet aspect de son travail.

Breccia apprend à dessiner en copiant, il apprend le dessin naturaliste et figuratif. Puis, dans les années soixante-dix, il commence à expérimenter un aspect un peu caricatural : « Parfois les visages, les figures semblent être mâchés et recrachés nous dit Caraballo. Le grotesque de Breccia se retrouve dans ses dessins, mais aussi dans la façon dont il va réadapter une histoire comme dans Les Contes de Fées. »

Couverture de Fumo Di China, revue italienne d’information et de critique sur la bande dessinée qui a consacré son n˚23 à Alberto Breccia en Février 1994 à l’occasion de sa disparition.

Breccia et la technique de la lame de rasoir.

Breccia disait s’ennuyer par rapport au style. İl avait besoin de changer. Il cherchait sans cesse de nouvelles façons de créer les images. İl testait différents outils dont la lame de rasoir : « Alors que Breccia était en train se raser, il dit avoir aperçu un mouvement intéressant dans l’écume du savon. İl décida d’utiliser ce mouvement dans sa mise à l’encre : posant de la peinture avec son pinceau, il hachura sa couleur avec la lame de rasoir. İl trouvait cela très intéressant car il disait qu’il arrivait avec le rasoir à faire des traits très épais et très fins à la fois. Ce qui n’est pas possible avec le pinceau. »

Enseigner

Laura Caraballo nous raconte que Breccia a d’abord fondé une école seul qu’il avait nommé Pour apprendre à dessiner comme moi. Puis il a ouvert une autre école qui prenait pour modèle un enseignement américain transposée à l’Argentine, où douze artistes reconnus de cette époque dont Hugo Pratt étaient les professeurs. Les cours étaient donnés par correspondance : « Les élèves recevaient les indications par la poste. İls dessinaient et renvoyaient leur projet par le même chemin, se faisaient corriger et recevaient leur projet à nouveau. Tout fonctionnait par courrier. C’était une période où la bande dessinée en Argentine était en plein essor. Breccia a donné des cours jusqu’à la fin de sa vie. İl a formé une génération d’étudiants des années 1990, dont ses trois enfants. Son fils Enrique, qui est aussi un grand artiste, et qui vit aujourd’hui en Italie, a dessiné avec son père toute sa vie. İl tient un rôle important dans le changement de style et de la recherche graphique de Breccia. Dès son plus âge İl a aidé Breccia à se dépasser. »

Couverture du fanzine Bulles dingues (n˚13, mai 1989) avec un dossier Breccia.

La plasticité chez Breccia.

« Dans les œuvres de Breccia on voit la matière, elle est apparente même si ce sont des images reproduites nous explique Caraballo. On voit la peinture, la texture, les traits du pinceau, le collage, les taches, tout cet aspect matériel va sortir de ses images de ses planches. »

« Il utilise toutes les techniques, travaille l’acrylique pour les couleurs, l’encre, l’essence, et le collage. On a l’impression qu’il déchire le papier au hasard, mais quand on regarde précisément le geste de l’artiste, on voit qu’il y a beaucoup de références théoriques derrière ce travail. Pour les couleurs par exemple : il ne travaille pas sur des harmonies chromatiques,. Sa mise en couleur est très anarchique. İl travaille le « blanc sur noir ». C’est un travail très important : cette inversion du noir et du blanc permet de faire ressortir une nouvelle lumière. Le blanc c’est le fond, le point de départ quand on fait un dessin. Alors que Breccia travaille le blanc en tant que matière. İl donne une valeur au blanc alors que dans le dessin le noir et le blanc ne sont pas des couleurs chromatiques. »

Comme on peut le voir, Alberto Breccia, Le maitre argentin insoumis de Laura Caraballo aux éditions PLG est un livre riche en enseignements qui devrait séduire autant les amateurs férus d’histoire de la bande dessinée que les dessinateurs et les graphistes.

Alberto Breccia. Autoportrait, 1991.
© P.L.G

(par Zeynep Su)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Alberto Breccia, Maitre Argentin İnsoumis par Laura Caraballo - Editions P.L.G., paru le 24 octobre 2019, 15 €

 
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