Les échos bédéphiliques d’Umberto Eco

11 septembre 2005 0 commentaire
  • Dans son dernier roman « illustré », « La Mystérieuse Flamme de la reine Loana », Umberto Eco raconte comment Yambo, un libraire-antiquaire de soixante ans réchappé d'un accident, recouvre la mémoire grâce aux images qui ont marqué son enfance. Un hommage chaleureux et émouvant aux héros de la bande dessinée de l'âge d'or.

Le roman s’ouvre sur une citation de Georges Rodenbach : « Mon âme détergeait les vitres du tram pour se noyer dans le brouillard mobile des réverbères. Brouillard, mon frère incontaminé... Un brouillard épais, opaque, qui emmitouflait les bruits et faisait surgir des fantômes sans forme...  » L’allusion à l’auteur de Bruges la morte n’est qu’un des premiers lambeaux de culture auxquels s’accroche Yambo - un surnom familier emprunté à un personnage d’une BD - pour recouvrer une mémoire dissipée à la suite d’un terrible accident. Un éther opaque, seulement irisé d’aveuglantes lumières, dans lequel le lecteur est emmené comme dans un jeu de piste où il progresse à tâtons.

Les échos bédéphiliques d'Umberto Eco
La mystérieuse Flamme
de la Reine Loana - Editions Grasset.

Dans cette re-construction mémorielle, mille et une images qui ont construit la personnalité - et la sensualité - du héros sont convoquées, suscitant à chaque fois la réanimation d’une petite flamme : c’est d’abord Clarabelle, un personnage secondaire de Mickey, qui apparaît sur une couverture bariolée de Topolino ; ce sont des images d’Epinal représentant des grenadiers ou des boîtes de cigare que son grand-père accumulait dans son grenier ; ce sont des romans à cinq sous : Buffalo Bill, Fantomas, Rocambole... ; ce sont enfin les fascinantes pages de L’aventuroso (1934), une publication des éditions Herbini, dans lesquelles, sous le titre terrifiant de La Destruction du Monde, Flash Gordon [1] « finissait sur la planète Mongo dominée par un dictateur cruel et impitoyable, Ming, au nom et aux traits diaboliquement asiatiques. Mongo : gratte-ciel de cristal qui se dressaient sur des plates-formes spatiales, villes sous-marines ; royaumes qui se déployaient le long des arbres d’une immense forêt, et des personnages allant des Hommes-Lions à l’épaisse crinière aux Hommes-Magiciens de la reine Azura, tous vêtus avec syncrétiste désinvolture, tantôt dans des tenues qui évoquaient le Moyen Âge cinématographique, comme autant de Robin des Bois, tantôt dans les cuirasses et des casques plus barbares... » Il y a surtout cette aventure de Raoul et Gaston, Tim Tyler’s Luck [2] pour les puristes, où le héros retrouve La mystérieuse Flamme de la Reine Loana qui est précisément le titre d’une de leurs aventures.

Le dernier opus d’Umberto Eco
Un "roman illustré". (c) Editions Grasset.

C’est avec la gourmandise d’un fin gourmet qu’Umberto Eco emmène son lecteur dans une ballade iconologique, retrouvant les sensations de sa jeunesse comme autant de madeleines de Proust graphiques. L’auteur du Nom de la Rose, grand connaisseur de la bande dessinée (on lui doit un essai sur Superman et un autre sur les Peanuts, et il est le préfacier du prochain album de Will Eisner, Le Complot), arrive à utiliser les ingrédients colorés de la BD du 20ème siècle (mais pas seulement eux) pour bâtir une intrigue haletante en même temps que radieuse.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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En médaillon : Umberto Eco. Photo : DR.

[1d’Alex Raymond, 1933

[2de Lyman Young, 1932

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