Les éditeurs de bandes dessinées en question

16 mai 2005 4 commentaires
  • Nous connaissons tous leur travail, voire leur nom qui figure sur les couvertures des livres qu'ils publient. Les rayonnages de BD des librairies, comme de vos bibliothèques, sont remplis de leurs productions. Mais qui sont-ils, ces éditeurs ? C'est à cette question que répond Thierry Bellefroid en mettant sur le grill une brochette d'entre eux.

L’éditeur, un personnage mythique, fantasmatique en quelque sorte. Dans les albums de Gaston Lagaffe, on n’en voit que le pied, ou alors le chapeau. Il en est de deux sortes dans l’imaginaire collectif : d’un côté, l’esthète intègre qui finit « endetté comme une mule » ; de l’autre, le requin-capitaine d’industrie, l’ogre insatiable prêt à croquer le malheureux auteur qu’il a attrapé dans ses filets et qui termine en batifolant dans les écus d’or, tel un Picsou cynique et jouisseur. [1] La réalité est moins caricaturale évidemment. Le mérite de ce livre est d’en restituer les nuances et de montrer que tous, presque tous, sont animés d’une passion commune pour la bande dessinée.

Plaidoyers pro domo

Evidemment, tout le danger de ce genre d’exercice est de se retrouver face à des interlocuteurs qui viennent vous faire leur promo. On n’y échappe pas. Tous nous font l’article, parfois au prix d’un arrangement avec la vérité, quand il ne s’agit pas de mensonges. Là n’est pas l’essentiel. Ce qui fait l’intérêt de ce livre, c’est que la compilation de ces numéros narcissiques donne un portrait assez saisissant de la vocation de l’éditeur, de ses difficultés, de ses interrogations qui ne peuvent faire l’économie d’une réflexion sur la bande dessinée elle-même. Pour cela, le livre de Thierry Bellefroid, journaliste à la télévision belge, romancier et critique de BD, l’un des plus intelligents et des plus connaisseurs, est un morceau de choix pour ceux qui veulent comprendre la BD d’aujourd’hui. Car tous ces plaidoyers pro domo finissent par révéler leurs interlocuteurs, leurs qualités, leurs défauts et qui sait, leurs charmes.

Le livre est divisé en trois parties. Une première, « La Maison, c’est moi » qui s’attache aux éditeurs qui incarnent leur entreprise souvent parce qu’ils l’ont eux-mêmes fondée ou parce qu’ils en sont les principaux propriétaires ; une deuxième, « Les Locataires éclairés », interroge les animateurs d’un label qui a été racheté ou fondé depuis très longtemps, et dont ils doivent gérer l’héritage. La troisième et dernière partie du livre raconte les arcanes du rachat de la maison Dupuis par le groupe Média-Participations, un dossier que nos lecteurs connaissent bien.

Paranos et bombements de torse

Le hasard alphabétique nous fait d’abord découvrir l’animateur de l’Association, Jean-Christophe Menu, auteur récent de Plates-Bandes dont nous reparlerons, un pamphlet arrogant où il règle ses comptes avec le reste du monde dans le style si particulier qui a fait sa réputation. Il est ici plus mesuré. Face à Thierry Bellefroid, il défend le bilan de sa maison et montre bien à quel point il est partagé entre son identité d’auteur « rebelle » et celui d’éditeur-épicier qu’il ne peut éviter d’être, un de ces artistes sortis du rang qui exploitent leurs collègues à leur corps soi-disant défendant. Ce sentiment schizoïde se pimente, c’est très visible, de l’angoisse de gérer la pérennité d’une maison d’édition qui se fait concurrencer, sur la gauche par des plus jeunes qu’elles et dont on ne voit pas pourquoi elles ne révèleraient pas les nouveaux talents de demain et, sur la droite, par les grandes maisons d’édition qui récupèrent dans le catalogue de l’Association des auteurs qui trouvent chez elles une diffusion (et des revenus) que la bien mal nommée « association » ne pourrait jamais leur offrir, sans parler des sociétaires historiques qui se barrent en claquant la porte. Menu en Messie de la nouvelle BD et Mourad Boudjellal en Messier de la BD vulgaire, tel est le monde de la BD vu par la lorgnette de l’auteur du Livret de Phamille. D’où la parano d’un mec qui se demande après-coup s’il a bien fait de répondre aux questions du journaliste et de figurer dans cet ouvrage.

Les troubles de l’identité de l’Association et de son animateur principal n’existent pas chez Cornélius. Son fondateur, Jean-Louis Gauthey est sans état d’âme. Il flingue joyeusement lui-aussi une certaine BD commerciale. Il n’est pas un auteur de BD reconnu comme Menu (il signe d’ailleurs sous pseudonyme), il n’a donc pas le cul entre deux chaises et la position lui est donc plus confortable. Il a le mérite, quant à lui, de la cohérence. Son intégrité, sa lucidité, se retrouvent parfaitement dans la manière dont il construit son catalogue. Il reconnaît volontiers que ces qualités ont fait de lui « quelqu’un de globalement arrogant et désagréable ». Son système d’analyse tient la route quand il constate que « la cohérence [pour une petite maison comme Cornélius] est quelque chose de crucial mais aussi de très cruel à tenir, parce qu’elle oblige à être plus réducteur qu’on ne le souhaiterait. » Il n’a pas tort quand il constate que la critique BD n’existe pas, ou presque pas, que l’on voit « n’importe qui écrire sur n’importe quoi, la compétence n’étant déterminée que par le volontarisme ». C’est vrai, mais c’est méprisant pour les bénévoles qui, des partis politiques aux causes humanitaires, font avancer les choses dans ce bas-monde en défendant des valeurs certainement aussi intègres que celles avancées par cet éditeur. Le Festival d’Angoulême a été fondé par des passionnés très éloignés de la profession de la BD et le fandom, encore si actif aujourd’hui, n’est possible que parce les amateurs travaillent gratis pro deo. Les auteurs qui ont fait évoluer la BD, en acceptant d’être payés quelques cacahuètes par les petites structures, du moins quand ils le sont, méritent-ils d’être traités de la sorte par un éditeur dont le discours se drape de vertu, pour mieux dissimuler des propos aux relents poujadistes qui ne renoncent pas au coup bas ? Ainsi, Jean-Louis Gauthey se plaît à rappeler que, lorsqu’il travaillait dans la diffusion, son boulot consistait à harceler les mauvais payeurs. Et que, selon lui, le patron de Soleil, Mourad Boudjellal (apparemment le bouc émissaire d’une certaine catégorie d’éditeurs), était « l’un des premiers d’entre eux ».

Les éditeurs de bandes dessinées en question
Thierry Bellefroid

On ne retrouve pas cette attitude chez leurs confrères de Fremok, Yvan Alagbé et Thierry Van Hasselt qui mettent le débat au-dessus de ces chamailleries de boutiquier. Il faut dire que leurs structures sont infiniment moins profitables et qu’ils tirent depuis des années le diable par la queue. Mais ils tiennent. Ils savent que le temps leur rendra justice. Leur combat est un travail de résistance qui ne se complaît pas dans des poses d’ange exterminateur. Ils savent les lois du marché. Pour œuvrer dans d’autres arts comme la peinture, la gravure ou la danse, ils n’ignorent pas que les avant-gardes ont un tribut à payer avant de triompher. Leur travail est certainement aussi fondamental que ceux de L’Association et de Cornélius, tant sur la forme que sur le fond.

Delcourt, Glénat et Mourad Boudjellal (Soleil) complètent ce chapitre. Ce sont deux générations d’éditeurs. Glénat avait Dargaud en ligne de mire ; pour Boudjellal, le modèle, c’est Glénat. Tous les trois étaient collectionneurs dès leur enfance. Guy Delcourt se décrit comme « un garçon sérieux », Jacques Glénat, grand défricheur de talents, reconnaît qu’il ne lit pas tous les livres qu’il publie avouant, non sans honte, avoir édité sans le savoir une série de BD à la gloire de la secte des Raéliens (il pensait que c’était une histoire de SF comme les autres). Quant à Mourad Boudjellal, il nous ressert le couplet du fils d’émigrés algériens qui prend une revanche sur une société discriminante. Chacun est dans son rôle.

Les héritiers

Dans la partie intitulée « les locataires éclairés » (de bien moindre importance), ce sont Benoît Peeters (Casterman), Claude de Saint-Vincent (Dargaud), Yves Schlirf (Dargaud Benelux, Kana), et Fabrice Giger (Humanoïdes Associés) qui jouent leur partition. Le premier a le profil de l’éditeur que l’on trouve dans bon nombre de maisons littéraires. Grand connaisseur des traditions de la profession (il a écrit de nombreux ouvrages de vulgarisation sur la bande dessinée et est le biographe attitré d’Hergé), il a un regard de savant sur le métier. Un point de vue que n’avaient pas ses patrons quand ils l’ont engagé. Même discours de technicien chez Claude de Saint-Vincent. Ici, c’est l’analyse d’un néophyte, étranger à la profession (avant de faire de l’édition, il était dans l’aéronautique et la télévision), qui y applique, avec succès, les règles de la gestion et de la finance. Son discours lisse a peine à cacher une ambition teintée d’un certain machiavélisme. C’est que Claude de Saint-Vincent est désormais l’éditeur de Largo Winch. Yves Schlirf apparaît comme un responsable éditorial qui privilégie la proximité : proche du public (il était libraire il n’y a pas si longtemps ; c’est ainsi qu’il a pu découvrir le phénomène manga), proche des auteurs (il fréquente les ténors de la BD belge, William Vance, Rosinski... depuis sa prime jeunesse). C’est pourquoi ses activités font de lui l’un des barons les plus en vue du groupe Média-Participations qui lui doit son leadership dans le domaine des mangas.
Avant que Thierry Bellefroid ne reprenne l’enquête sur le rocambolesque rachat de Dupuis par Média-Participations, Fabrice Giger conclut la galerie de portraits. Face à un interviewer qui ne se défend guère tant le personnage est fascinant, il nous fait le coup de Kaa, le serpent du Livre de la Jungle qui dit : « ayez confiance ». A la relecture, Thierry Bellefroid le désigne, dans son introduction, comme un équilibriste, voire un illusionniste. Voilà qui rétablit un peu le portrait.

Le dernier chapitre racontant les coulisses du rachat de Dupuis par la maison-mère de Dargaud vient conclure cette galerie de portraits. Il est opportun, car ce rachat qui hisse ce groupe au premier rang des éditeurs de BD en Europe, rappelle que nous ne sommes pas seuls au monde. Face aux querelles de clochers, il y a une autre réalité : les enjeux de la BD ne s’arrêtent plus seulement à l’espace franco-belge. Si nous ne relevons pas les défis de la BD au niveau mondial, nous risquons de n’être qu’un petit club de nostalgiques passéistes, tandis que le coeur de ce métier se passera ailleurs. Cette nouvelle dimension de la BD, ce rachat la symbolise bien. Aujourd’hui, ne l’oublions pas, les éditeurs de BD sont aussi japonais, américains, danois, italiens ou chinois.

On ne peut conclure cette chronique sans signaler l’une des trouvailles particulières de cet ouvrage. Son éditeur a pensé à demander à des auteurs, parmi les plus réputés de la nouvelle génération, de faire des commentaires dessinés en contrepoint de ces interviews. Cela donne des rencontres étranges où les auteurs se montrent parfois un peu vachards à l’endroit de leurs patrons. Certains dessins sont même franchement drôles tant les clins-d’œil et les sous-entendus en disent long. Du coup, tout le côté promotionnel de certains de ces propos est démonté, neutralisé. Les faux-semblants se corrigent. Les rapports auteurs-éditeurs se montrent sous un jour moins complaisant, plus complexe. Si ce livre n’est en aucun cas un livre d’histoire, il est un excellent portrait d’un moment particulier de l’édition, même si plusieurs labels (Ego Comme X, Requins Marteaux, Panini, Semic ou encore Dupuis...) manquent à l’appel.

On ne saurait passer sous silence le fait qu’il est publié par un jeune éditeur, Frédéric Niffle (voir notre interview), qui rend là un bien bel hommage à ses prédécesseurs.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : La couverture de l’ouvrage. Le dessinateur Blain voit la BD comme un western où l’auteur et l’éditeur sont amenés à se battre en duel. Photo de Thierry Bellefroid : Copyright Nathalie Gassel.

[1L’auteur de cet article connaît bien le métier de l’édition. Il a lui même fondé deux labels, Magic-Strip et Bethy, qui ne sont plus en activité aujourd’hui. Il a par ailleurs dirigé les Humanoïdes Associés et est intervenu comme directeur de collection chez Vertige Graphic.

 
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4 Messages :
  • Bonjour,
    la couverture est de Blain et non de Blutch. L’erreur est compréhensible : relisez l’interview de Gauthey.

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    • Répondu le 16 mai 2005 à  17:21 :

      Vous avez raison. Nous avons corrigé l’article.

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      • Répondu par Jérôme le 17 mai 2005 à  13:35 :

        Vous écrivez :
        " Jacques Glénat, grand défricheur de talents, reconnaît qu’il ne lit pas tous les livres qu’il publie avouant, non sans honte, avoir édité sans le savoir une série de BD à la gloire de la secte des Raéliens (il pensait que c’était une histoire de SF comme les autres)."
        De quelle série s’agit-il ?

        Jérôme

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        • Répondu par HEEZA le 8 juin 2005 à  00:08 :

          RAEL, dessiné par Colin WILSON (je ne sais plus le scénariste)

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