Luigi Critone : « Villon fascine car il était un génie poétique avec des faiblesses criminelles »

5 décembre 2011 4 commentaires
  • Après [{La Rose et la Croix}->art9604] et [{7 Missionnaires}->art6472], Critone s’est lancé avec passion dans l’adaptation du roman de Jean Teulé, {Je, François Villon} (Ed. Delcourt). D'une apparente simplicité, c’est pourtant une œuvre très maîtrisée que nous livre l’italien, avec au centre du tableau un François Villon aussi charismatique que dérangeant.

Vous ne connaissiez pas le roman de Jean Teulé avant qu’on vous propose de l’adapter ?

Luigi Critone : « Villon fascine car il était un génie poétique avec des faiblesses criminelles »
Non, à l’origine, c’était une volonté de Delcourt d’adapter Je, François Villon, et mon éditrice a pensé à moi, et m’a prêté le livre… que je n’ai d’ailleurs jamais rendu ! J’ai découvert Jean Teulé et le personnage historique de François Villon dans le même temps. Deux sentiments ont dominé ma lecture : une grande passion pour le récit et, dans le même temps, une appréhension de l’adapter, car certains passages sont réellement très durs. J’ai donc pris un long temps de réflexion avant de me prononcer.

Outre les caractéristiques du roman, cela signifiait également replonger dans l’historique après La Rose et la croix et 7 missionnaires

En effet, au moment où cette proposition est arrivée, je travaillais sur un projet perso basé sur un univers fantastique. De plus, Villon étant un personnage français avant tout, je me demandais si un Italien comme moi était l’auteur qu’il fallait pour transcrire son univers. In fine, l’historique ne me rebuta pas, et je l’ai pris comme un défi, que j’ai voulu relever.

Cette période historique est un moment charnière en France, car si l’Italie s’est déjà lancée dans la Renaissance, la France demeure dans le Moyen-âge, et on peut même se demander si Villon n’incarne pas à lui seul la fin de cette époque ?

Oui, en regard de l’Italie, la France stagnait encore dans un Moyen-âge plus sombre, et cette dureté transparait dans le livre : l’Église menait une politique répressive implacable. C’était d’ailleurs une époque où l’on mourait assez jeune.

Dans votre transposition, on ressent ce contraste entre cette population plus sombre, presque résignée, et ce diable bondissant qu’est Villon !

C’est vraiment ainsi que j’ai vécu la lecture du roman de Jean Teulé, et c’est donc passé naturellement dans mon dessin. J’ai effectivement voulu rester fidèle au roman, même si cette adaptation est bien entendu ma vision personnelle de cette histoire. L’atmosphère va d’ailleurs évoluer au cours de la vie de François Villon dont ce premier tome n’aborde que la première partie. Il n’a pas vécu longtemps, mais intensément ! Le second tome sur lequel je travaille pour l’instant comporte ses actes les plus atroces. À un point tel que j’ai interrompu ma lecture en me demandant si je pourrais vraiment transposer cela dans la bande dessinée. Cela m’a donc fait douter de travailler sur cela pendant des années. Mais Villon était aussi un merveilleux poète en avance sur son temps. Ses origines particulières ont donné ce résultat caractéristique : un génie de la poésie et un criminel qui a très mal tourné, irrésistiblement attiré par le pouvoir et la liberté d’être au-dessus des lois. C’est ce double aspect qui fait tout l’intérêt du personnage.

Par rapport à 7 Missionnaires, vous avez été moins précis dans vos décors et la retranscription des détails historiques ?

J’ai bien entendu respecté la rigueur historique, mais j’ai craint que trop de détails refroidissent l’ensemble. Dans 7 Missionnaires, tout était documenté, du gobelet viking au drakkar, et c’était un plaisir de travailler ainsi. Dans le cadre de Villon, je voulais plus me concentrer sur l’aspect émotionnel du récit. Par rapport au gros travail de documentation de Jean Teulé, j’ai privilégié les atmosphères avec, en particulier, cette incertitude du lendemain, cette mort omniprésente qui peut frapper à tout instant.

Une naissance marquée sous le sceau de l’insolence et d’une ascendance peu enviable.

Votre adaptation se caractérise aussi par vos choix de couleurs, presque ternes, dans lesquelles Villon apparaît comme le seul être réellement porté par une flamme intérieure ?

J’ai effectivement beaucoup travaillé sur les couleurs. Tout mon travail (découpage, story-board, dessin, aquarelle et couleurs), tout visait à transcrire mes impressions, et c’est pour cela que j’ai laissé certains détails de côté, qui pouvaient distraire le lecteur de la portée réelle du livre. Même si cela peut sembler effectivement terne au premier regard, je pense que cela porte le récit lors de la lecture, mais j’ai voulu mettre tous ces éléments au service de la narration. Quand on travaille avec un scénariste et un coloriste, on a souvent tendance à en faire plus dans ses dessins. Comme j’avais ici plusieurs armes à utiliser, je les ai concentrées sur un objectif commun. Par rapport à un travail d’équipe, j’ai ressenti plus de pression, mais aussi plus de liberté, car c’est vraiment moi qui raconte l’histoire, avec mes mots, ma voix et mes mains qui gesticulent, même si je ne l’ai pas écrite !

Vous avez également posé un choix fort concernant la pagination, avec un premier tome de 70 pages ! Comment avez-vous choisi les moments de césure ?

On avait tout d’abord pensé à un one-shot, mais c’était vraiment trop imposant ! On a alors imaginé réaliser une trilogie. J’ai donc arbitrairement pris le tiers du roman et je suis tombé sur la scène du baiser qui me paraissait parfaite pour marquer une première pause. J’ai eu la même chance pour le second tiers. Souvent, je me suis dit que j’aurais voulu avoir encore plus de pages, mais de ces choix naissent sans doute une part de créativité. Parfois, une seule phrase du roman m’aura pris deux pages de bande dessinée. Il faut donc faire des ellipses et jouer sur l’écriture. Je vais tenter de garder la même pagination pour le second tome, tout en maintenant le même rythme, même si la seconde partie, dans laquelle il est adulte, est beaucoup plus dure que la première, comme je le disais : il rencontre les Coquillards, ce qui amène des scènes assez épouvantables. C’est ce qui en fait l’intérêt de l’adapter : comment faire passer l’horreur du roman sans tomber dans la complaisance ou la violence gratuite. Plus que le dégoût, le sentiment qui m’a submergé à la lecture du roman était l’angoisse et le rapport avec le personnage de Villon. Dans le premier tome, on comprend encore ce mauvais garçon et ce sentiment vont se modifier au fur et à mesure de ses exactions, et cette identification va donc tendre à diminuer. Chaque lecteur y trouvera sa réponse.

Est-ce que c’est ce qui explique pour vous que près de 600 ans plus tard, on parle encore de lui ? Comme Rimbaud dont la poésie était au-dessus des autres, mais dont le parcours personnel fut si chaotique ?

Villon est avant tout un personnage extrême avec une vie poussée jusqu’à ses limites dans bien des directions. Je ne pense pas que la période historique soit déterminante, car il aurait pu vivre plus tôt ou plus tard. Mais l’intérêt posé sur Villon trouve pour moi sa source au sein de sa dualité entre ce faible criminel qui ne sait pas s’arrêter et le génie poétique. Il a couvert un très large spectre de qualités et défauts humains. C’est sans doute ce qui fascine encore aujourd’hui, car nous ne pourrions le faire. En vivant sa vie au travers de notre lecture, son personnage nous attire : c’est à la fois cathartique et soulageant de savoir qu’il y a pire que nous-mêmes.

(par Charles-Louis Detournay)

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Photo en médaillon : © CL Detournay

 
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