Pablo : Itinéraire d’un moderne

21 janvier 2012 13 commentaires
  • Picasso est peut-être le peintre le plus emblématique du 20e Siècle dont il incarne le parcours avec une personnalité et un appétit hors du commun. Clément Oubrerie ("Aya de Youpougon") , Jul ("La Planète des sages") et Julie Birmant ("Drôles de femmes") en racontent l'histoire de façon intelligente et surprenante.
Pablo : Itinéraire d'un moderne
Picasso arrive à Paris...
(C) Dargaud

C’est Julie Birmant, journaliste, productrice à France Culture et dramaturge, que nos lecteurs connaissent déjà grâce à Drôles de femmes dessiné par Catherine Meurisse, qui apporte le projet à Clément Oubrerie, le dessinateur de Aya de Yopougon et par ailleurs l’un des piliers de Autochenille Productions, grâce à l’intermédiaire de l’éditrice Gisèle De Haan chez Dargaud.

L’opus arrive sous la forme d’un roman et la première figure qui y apparaît alors que le jeune Pablo Picasso arrive à Paris est celle du poète Max Jacob. Outre la figure titanesque du peintre cubiste, ce projet suscite un intérêt particulier pour le dessinateur qui a un lien personnel indirect avec l’auteur du Cornet à dés, grand ami des peintres : "C’est un sujet qui m’était très familier. Max Jacob était un ami de mon grand père. Ils ont eu toute une relation épistolaire. Max Jacob a même fait des dessins pour mon grand père que je détiens encore aujourd’hui."

Le problème, c’est qu’au moment où il reçoit la proposition, Oubrerie est sur son film, Aya de Yopougon, une production d’Autochenille qui devrait sortir en salle avant l’été : pas question pour lui de faire l’adaptation lui-même !

C’est ainsi que Jul, le dessinateur de Charlie Hebdo qui s’est fait une solide réputation dans le monde de la BD depuis Il faut tuer José Bové, par ailleurs à la ville le compagnon de Julie Birmant, arrive dans le projet en s’associant avec elle dans l’adaptation.

Cela donne un récit enlevé aux personnages éminemment romanesques, formidablement bien écrit, qui permet à Oubrerie de se concentrer sur le dessin.

Paris 1900...
Pablo T1 : Max Jacobs - Par Julie Birmant, Clément Oubrerie et Jul - (c) Editions Dargaud

Le référent Picasso

Chose périlleuse car comment se frotter à cet ogre artistique sans être dévoré par son talent ? "Ce qui est formidable à cette époque, avant Marcel Duchamp et le Surréalisme, explique Oubrerie, c’est qu’il restait énormément de choses à inventer dans le domaine des arts graphiques. On n’était pas obligé d’être hyper-conceptuel. Même si la démarche de Picasso l’était parfois, on pouvait rester dans le figuratif sans passer pour un ringard et sans être obligatoirement ironique, comme le sont bien des peintres réalistes actuels. Beaucoup de dessinateurs de BD, parmi lesquels je m’inclus, se sont rabattus sur la BD par manque d’ambition dans le domaine complètement bouché de la peinture. C’est une période donc extrêmement réjouissante. Après, la difficulté avec Picasso, c’est sa qualité de référent. Se mettre en concurrence avec lui n’aurait pas de sens. J’ai essayé quand même de changer de technique, de travailler le plus grand possible, pour qu’il y ait au moins un combat avec la matière. Chaque case fait à peu près un A4 ; je ne me suis rien interdit : du fusain, de l’encre, dans une liberté qui était un peu dans l’esprit de Picasso."

Chaque case était donc scannée, puis remontée sous la forme d’une BD.
La documentation qui fonde l’ouvrage se fonde le plus souvent sur le travail de Julie Birmant qui, comme réalisatrice de documentaires, est rompue à ce genre d’exercice. On y retrouve des images connues : La Coupole à Montparnasse, la Place du Tertre, le Lapin Agile... Mais aussi des points de vue rares glanés au cours d’expositions, comme celle sur L’aventure des Stein qui a lieu jusqu’au 22 janvier au grand Palais. On découvre le marchand Ambroise Vollard en géant sûr de lui et Max Jacob comme un petit bonhomme rondouillard et séduisant.

Difficile pourtant d’échapper aux représentations graphiques du maître espagnol : quand Max Jacob "flashe" sur Picasso, le gros plan de son visage évoque sans nul doute son portrait, un visage interpellant : "C’est une rare citation de l’artiste, raconte Oubrerie, car juridiquement, on ne pouvait pas représenter les œuvres existantes. C’est donc volontairement qu’il n’y a pas de citations directes."

La rencontre avec Max Jacob
Pablo T1 : Max Jacobs - Par Julie Birmant, Clément Oubrerie et Jul - (c) Editions Dargaud

Itinéraire d’un moderne

On découvre la bohême absolue de l’artiste. Ce moderne dans l’âme arrive à Paris au début 1900, un Paris qui n’a pas fondamentalement changé depuis le Second Empire et Zola. Il apprend le français en lisant la poésie de Rimbaud, de Verlaine, d’Apollinaire... Le point de vue même de l’ouvrage qui prête la parole à une narratrice qui a été le modèle des peintres de Montparnasse et de Montmartre raconte l’aventure d’une héroïne sortie d’une ambiance de frou-frou digne d’Au Bonheur des dames pour se diriger vers une modernité empreinte de barbarie qui verra Max Jacob finir ses jours à Drancy...

Le géant Vollard qui découvrit Cézanne et Matisse ignore Picasso
Pablo T1 : Max Jacobs - Par Julie Birmant, Clément Oubrerie et Jul - (c) Editions Dargaud
Croquis pour Django Renard, une BD cosignée avec Joann Sfar à paraître fin 2012.
(c) Joann Sfar & Clément Oubrerie

Pablo : Max Jacob est le premier tome d’une série de quatre volumes. Le film Aya de Youpougon étant terminé depuis plusieurs semaines, Oubrerie achève en ce moment le tome 2 cette biographie, lequel sortira à la rentrée 2012 avec un autre ouvrage, cette fois conçu en commun avec Joann Sfar : une BD animalière intitulée Django Renard qui rend, on le devine, un hommage appuyé au Manouche compositeur-interprète de Nuages.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Pablo T1 : Max Jacobs - Par Julie Birmant, Clément Oubrerie et Jul - Editions Dargaud
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13 Messages :
  • Pablo : Itinéraire d’un moderne
    21 janvier 2012 13:45

    "se diriger vers une modernité empreinte de barbarie qui verra Max Jacob finir ses jours à Drancy..."

    Ce n’est pas cette modernité qui était empreinte de barbarie mais plutôt la réaction à cette modernité. Non ?
    Il ne faut pas confondre le futurisme et Marinetti, fascisme italien et nazisme, nazisme et expressionnisme allemend, constructivisme et révolution russe...
    Ou alors, développez un peu parce que ça prête à confusion.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 21 janvier 2012 à  13:52 :

      Non, non. C’est bien plus complexe que ce que vous envisagez. Les nazis n’étaient pas contre une certaine modernité, ce qui permet à Benny Levy de considérer que la Shoah était "la rencontre entre les Lumières et les ténèbres..."

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      • Répondu le 21 janvier 2012 à  14:43 :

        Je ne dis pas le contraire... mais une certaine modernité, pas celle défendue par Picasso, Braque, Matisse, Max Jacob... ou Klee, Feininger, Kandinsky...
        C’est complexe, et entièrement d’accord avec : " les Lumières qui rencontrent les ténébres"
        Merci d’avoir apporté une nuance à votre article.

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    • Répondu par Alex le 21 janvier 2012 à  22:30 :

      Il ne faut pas confondre le futurisme et Marinetti

      Il ne faut pas confondre d’accord mais ne pas oublier non plus les collusions. Je me permets de vous renvoyer à mon commentaire sur un album de David B.
      [http://www.actuabd.com/David-B-par-les-Chemins-noirs]
      Je ne suis pas assez malin pour l’avoir inventé moi-même, ce sont des faits historiques prouvés, et le message qui suit le mien prouve avec justesse s’il en avait besoin la complexité des interactions artistico-politiques.

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      • Répondu le 22 janvier 2012 à  10:55 :

        Nuancer, ce n’est pas passer sous silence les collusions non plus. Faut être précis et c’est extrêmement difficle tant la première moitié du XXème siécle est politiquement et artistiquement riche et complexe. Les Lumières et les ténèbres, et je suis d’accord avec Dideir Pasamonik.
        Dans le Futurisme, il y avait des artistes aux extrêmes de la gauche et de la droite. Tous n’ont pas suivi Marinetti. D’Annunzio était un Décadentiste. Il a toujours eu une position floue avec le Futurisme.
        Le problème de la Modernité de la première moitié du XXème siècle, c’est qu’elle est plurielle, pleine de contradictions, de mouvements qui s’opposent, d’idées politiques qui ne coïncident pas avec les idées artistiques (prenez l’exemple du Constructivisme qui se fait casser le nez par le Réalisme Socialiste), des mariages ratés, des divorces. Même l’Art Déco qui est un art bourgeois est marqué par des références qui vont puiser dans le Classicisme et le Cubisme/ Pourtant, l’Art Déco est aussi un des aspects de la modernité de ce demi-siècle. Marinetti a joué avec ces contradictions, Mussolini et Hitler aussi. N’oubliez pas qu’Hitler voulait être un artiste, un architecte, sa peinture est sinistre. Mais, et là, c’est le sommet du pire, ce monstre a créé une esthétique, une sorte d’Art Total (totalitaire), un opéra décadent où tout est contrôlé jusqu’au bouton de veste d’un soldas SS. Après 45, le modernité au pluriel en Europe s’est arrêté. Ensuite, c’est aux USA que ça se passe grâce à des tas de collectionneurs pour la plupart juifs et ce n’est pas un hasard. Comme si 45 marquait une diaspora pour les idées artistiques modernes.
        Mais revenons à Picasso. Sa modernité à lui est plurielle aussi. Dans le même artiste, des tas de courants... mais toujours un sujet, un modèle, jamais abstrait.
        J’insiste juste sur modernitéS au pluriel parce que c’est nécessaire.

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  • Pablo : Itinéraire d’un moderne
    21 janvier 2012 15:14

    Est-ce qu’un jour les illus d’Actua-bd seront cliquables ? Hein ?

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 21 janvier 2012 à  16:17 :

      Bah oui, sans doute.

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    • Répondu par LvanB le 21 janvier 2012 à  17:56 :

      django renard ! Mais c’est déjà une bande dessinée de Curd Ridel parue chez Bamboo. Bagarre juridique en perspective ?!

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      • Répondu par tom le 21 janvier 2012 à  20:44 :

        Rien à voir, là c’est une vie de django reinhardt version animalière, l’autre truc de Bamboo (qui n’a pas marché) était un pseudo western dessiné par Dav sans rapport avec django reinhardt.

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  • Un joli rendu mais des erreurs de contenu
    31 janvier 2012 16:55, par Kim

    Passionnée de Picasso, j’ai été très désagréablement surprise de découvrir au fil des pages des informations erronées qui viennent entacher la qualité de cette BD. Celle qui est la preuve d’une recherche trop légère et d’une méconnaissance du sujet est sans doute d’attribuer à Vollard le statut de premier marchand de Picasso et premier à présenter sa fameuse période bleue. C’est faux. Le premier à vendre Picasso et à présenter cette période est une femme du nom de Berthe Weill. Il suffit de parcourir quelques ouvrages sur le sujet (notamment le livre de référence sur Picasso par Pierre Daix ou encore la biographie de Berthe Weill par Marianne Le Morvan) pour s’en assurer. Cette bourde est d’autant plus fâcheuse que cette galeriste, humble, visionnaire et humaine était à l’opposé de ce que pouvait représenter Vollard qui n’était pas surnommé " Le Voleur " pour rien.

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    • Répondu le 1er février 2012 à  12:47 :

      Excusez moi, mais vous avez vraiment lu le livre ? Non, parce que c’est dans les toutes premières pages qu’il y a le passage chez Berthe Weill... n’importe quoi.

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  • Pablo : Itinéraire d’un moderne
    10 février 2012 16:39, par galeriearludik

    Bonjour,

    La galerie Arludik est heureuse de vous accueillir pour le vernissage de l’exposition-vente des nouvelles planches originales de Pablo (éditions Dargaud) de Clément Oubrerie.

    L’exposition aura lieu du 14 au 25 février à la galerie Arludik, 14 rue Saint Louis en l’Ile, 75004 Paris.

    Entrée libre. Pour toutes informations : tel : 01 43 26 19 22

    http://www.arludik.com

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  • Pablo : Itinéraire d’un moderne
    10 février 2012 16:40, par galeriearludik

    Bonjour,

    La galerie Arludik est heureuse de vous accueillir pour le vernissage de l’exposition-vente des nouvelles planches originales de Pablo (éditions Dargaud) de Clément Oubrerie.

    L’exposition aura lieu du 14 au 25 février à la galerie Arludik, 14 rue Saint Louis en l’Ile, 75004 Paris.

    Entrée libre. Pour toutes informations : tel : 01 43 26 19 22

    http://www.arludik.com

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