Philippe Coudray ("L’Ours Barnabé") : « J’ai guéri du Covid-19 »

8 avril 2020 7 commentaires
  • C’est un créateur singulier qui œuvre depuis près de 40 ans dans son coin, à Bordeaux, alignant avec "L’Ours Barnabé" des "gags-haïkus" graphiques tout à la fois subtils et poétiques. Son dernier "Barnabé" venait de paraître à la Boite à Bulles au mois de mars. Nous l’avons interviewé alors que, ayant contracté le Covid-19, il est maintenant tiré d’affaire.

Comment se passe le confinement pour vous ? Il paraît que vous avez sans doute été affecté par le Covid-19, comment en sort-on ?

Je pense en effet avoir été affecté par le Covid-19 avant qu’il ne soit identifié. Nous étions trois à Paris le 15 janvier dans un restaurant asiatique, et une fois chacun rentrés chez nous, nous avons tous les trois étés malades de la même manière avec des symptômes grippaux, bien qu’étant vaccinés contre la grippe. Contrairement à la grippe qui vient d’un coup, c’est venu progressivement. Pour moi, ça a duré une semaine, l’un des deux autres, après une semaine, a cru être guéri mais a replongé une semaine de plus. Personne d’entre nous trois n’a eu de complications. Pour ma part, j’ai senti mes jambes raides pendant deux ou trois semaines, mais maintenant tout va bien.

Philippe Coudray ("L'Ours Barnabé") : « J'ai guéri du Covid-19 »
Philippe Coudray à sa table de travail
Photo DR

Le confinement ne m’empêche pas de travailler, chez moi comme d’habitude, mais il y a quelque chose de frustrant de ne pas pouvoir se balader dans la nature... En revanche, le silence et la qualité de l’air à Bordeaux sont une expérience inédite. On entend enfin les oiseaux chanter.

Quelle expérience en retirez-vous ? Pensez-vous que la réponse de l’État a été à la hauteur ?

Ce confinement mondial aboutit à la réalisation d’une décroissance dont tout le monde se moquait. Quand on refuse la décroissance, elle finit par s’imposer. C’est aussi une réponse de la nature aux agressions qu’elle subit. Quant à la réponse de l’État, nos gouvernants sont confrontés à une situation tellement inédite qu’on peut leur pardonner d’éventuelles erreurs. Ce qui est en revanche moins pardonnable est la casse de l’hôpital public organisée depuis au moins dix ans, l’absence de réactions aux grèves et cris d’alarmes des hospitaliers, dont on mesure les conséquences aujourd’hui.

L’Ours Barnabé T. 20 est paru en mars. Ed. La Boîte à Bulles.
L’Ours Barnabé en chinois.
© Philippe Coudray - La Boîte à bulles

Racontez-nous les circonstances de la naissance de L’Ours Barnabé.

J’ai créé ce personnage en 1980 ou 81 pour la revue mensuelle Amis-Coop, autrefois vendue dans les écoles. J’ai choisi un ours parce qu’il me fallait un personnage vivant en pleine nature, milieu que je préfère au milieu humain. Je n’ai pas du tout pensé à l’aspect « ourson ».

Au début, cet ours marchait à quatre pattes, puis il s’est petit à petit humanisé. Il a marché de plus en plus souvent debout, et, pour les besoins de diversification des gags, il est peu à peu entré dans un univers plus humain. Quand j’ai commencé ma carrière, je voulais être dessinateur d’humour. Mais ce genre a peu à peu disparu, remplacé par le dessin d’actualité ou la publicité. Aussi, l’Ours Barnabé avec ses gags visuels est une extension du dessin d’humour. Les premiers albums de L’Ours Barnabé ont débuté chez Hachette, édités par Didier Pasamonik, alors directeur BD chez cet éditeur. Puis il est passé chez Hélyode, un éditeur BD belge aujourd’hui disparu, puis chez Mango avant de se retrouver à La Boîte à Bulles, dirigée par Vincent Henry. On arrive aujourd’hui à une vingtaine d’albums, et en 2021 sera publié le 1000e gag.

La version US de L’Ours Barnabé.
© Philippe Coudray - La Boîte à bulles

Comment cela s’est-il développé aujourd’hui ? Vous avez été publié très tôt au Japon et en Chine. Les USA depuis quelques temps.

L’Ours Barnabé a été publié très tôt au Japon, également en Allemagne, Suède, et plus récemment en Chine. Aux États-Unis il existe chez Toon Books, les éditions de Françoise Mouly, l’épouse d’Art Spiegelman, sous le nom de Benjamin Bear avec trois petits recueils de 27 planches.

Comme La Boîte à Bulles s’est associée avec les Humanoïdes associés, qui ont un pied aux États-Unis (les Humanoïds), d’autres planches de L’Ours Barnabé sont publiées également aux États-Unis par les Humanoïds sous forme d’albums de 100 pages, sous un autre nom : Bigby Bear. Mon ours existe donc aux États-Unis avec deux noms différents !

L’Ours Barnabé T. 20 planche 31.
© Philippe Coudray - La Boîte à bulles

Vos histoires sont quasiment philosophiques et votre dessin très simple. Quels sont vos lecteurs ?

Dans une bande dessinée, on oublie souvent que le scénario est plus important que le dessin. Le dessin n’est qu’une écriture au service de la lisibilité d’une histoire. Je simplifie volontairement le dessin de l’Ours Barnabé pour supprimer tous les éléments qui perturberaient la lecture et la compréhension du gag.

J’essaie ensuite de faire de l’humour et non du comique. L’humour est toujours lié à la poésie, et la poésie à la philosophie. En cherchant mes gags, je ne cherche pas à être drôle. Mais en fait, je ne peux pas m’empêcher d’être drôle. Si on me demandait de dessiner une histoire sérieuse, dramatique, du genre des familles déchirées par l’exil..., ce serait une catastrophe ; la manière dont je dessinerais ferait rire tout le monde. Mes lecteurs sont à priori les enfants, qui comprennent souvent mieux les gags que les adultes, mais beaucoup d’adultes me lisent aussi. Je m’adresse à tous. C’est le principe du dessin d’humour : tout le monde a le droit de rire quelque soit son âge.

L’Ours Barnabé T. 20 planche 33.
© Philippe Coudray - La Boîte à bulles

Pour L’Ours Barnabé, vous travaillez seul, mais on vous a souvent lu en tandem avec Jean-Luc, votre frère jumeau. Cela fait une différence au niveau de l’humour ?

Mon frère Jean-Luc est un spécialiste de l’humour particulièrement prolifique, mais il pratique le plus souvent un humour plus verbal, sauf quand il scénarise les manchots ou d’autres gags sur les animaux que j’ai dessinés (Les Manchots sont de sacrés pingouins, éditions La Boîte à Bulles). Ses strips (Je suis heureux par vengeance, éditions la Boîte à Bulles) sont basés sur des gags verbaux. Mais son état d’esprit est très proche du mien.

Work in progress. Un futur gag de L’Ours Barnabé.
Photo : DR

L’Ours Barnabé vend correctement mais pas par centaines de mille. Peut-on vivre décemment avec une BD comme celle-là ?

Je pense que L’Ours Barnabé ne se vend pas comme des petits pains parce que beaucoup de gens n’accèdent pas à l’humour. Des gags plus simples comme se prendre une porte dans la figure font plus l’unanimité. Pendant pas mal d’années, j’ai pu en vivre décemment, mais la situation du livre en France (et ailleurs) s’est beaucoup aggravée et je reste aujourd’hui à la surface grâce aux ventes étrangères. La vente moyenne d’un livre en trente ans a été diminuée par 7 ou 8 voire par 10... Le public achète presque toujours autant de livres, mais les titres se sont multipliés et chaque titre se vend beaucoup moins. Aussi, dans la chaîne du livre, tout le monde s’en sort à peu près sauf les auteurs.

Que faudrait-il faire pratiquement au niveau de l’État pour aider les auteurs ?

Il faut revoir la répartition des gains entre tous les acteurs du livre pour augmenter celle de l’auteur, ce qui signifie que certains devront diminuer leur revenus (la distribution éventuellement). Peut-être pourrait-on aussi diminuer encore la TVA du livre, ou la supprimer, pour reverser ce pourcentage aux auteurs. On pourrait aussi taxer les bouquinistes qui vendent des livres sur lesquels l’auteur ne touche rien. Créer un pourcentage de droit d’auteur sur le livres tombés dans le domaine public pour le reverser aux auteurs vivants, afin de ne plus subir la concurrence déloyale de Balzac... De même, je serais pour que les reprises de personnages après la mort de l’auteur fassent l’objet d’une taxe reversée aux auteurs vivants, car il s’agit là d’une concurrence déloyale, consistant à utiliser une célébrité déjà acquise avec un auteur nouveau.

Barnablé l’intégrale T. 4 — La Boîte à Bulles

Vous avez une activité de peintre également. Exposez-vous ? Avez-vous un galeriste ?

J’ai peu exposé depuis une dizaine d’années, je n’ai plus de galeriste depuis la première guerre du Golfe qui en a fait couler beaucoup. Depuis cette époque, la peinture, qui se vendait avant plus facilement, se vend très mal. Ce n’est jamais remonté. Je pense aussi que la vague de l’art dit contemporain, qui est toujours de l’art conceptuel, a causé beaucoup de tort en éjectant le choix du public du marché de l’art. Personnellement, je ne crois pas à l’art conceptuel. En même temps, j’aime faire des livres et ce qui m’intéresserait, plus que de vendre de la peinture, serait de la publier sous forme de livre.

© Philippe Coudray
Des peintures de Philippe Coudray
© Philippe Coudray

Quels sont vos projets pour le moment ?

En dehors de la continuation de L’Ours Barnabé, qui verra son Intégrale 5 sortir au printemps 2021, j’ai un projet de livre sur nos recherches sur le Bigfoot que nous poursuivons sur le terrain depuis plus de dix ans avec un ami physicien, Léon Brenig.

J’ai déjà écrit ma partie consistant à décrire les événements rencontrés lors de nos douze expéditions en Amérique du Nord, et j’attends qu’il termine la sienne, qui abordera la question d’une manière plus théorique. Je chercherai un éditeur quand le projet sera fini. Il y aura du texte et des photos, mais pas de dessins, le but étant qu’on nous prenne un peu au sérieux... Je compte insérer des photos d’empreintes de pied de Bigfoot en 3D, visibles avec des lunettes rouge et bleue. Je suis en effet un adepte de la photo (et du dessin) stéréoscopique.

J’ai aussi un projet de livre aux éditions Zeraq, un éditeur bordelais qui a publié un livre de mon frère et moi, Musée des animaux et monstres marins dans la littérature, dans lequel j’ai réalisé de grandes illustrations surréalistes. Ce projet ferait suite à ce dernier ouvrage.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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7 Messages :
  • Pourquoi dans l’article, il n’y a aucune explication concernant la présence (des plus énigmatiques) de trois paires de lunettes sur son bureau + une sur son nez ?
    Pendant un confinement, on a tendance à se poser des questions existentielles…

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  • Bonjour
    Au nom de quoi faudrait il taxer la vente d’occasion ???
    À suivre ce principe, il faudrait qu’un constructeur auto touche lui aussi son pécule quand une voiture changerait de propriétaire ?
    Hormis faire fuir les consommateurs, qu’apporterait cette pratique ?

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    • Répondu le 15 avril à  06:22 :

      Au nom qu’un livre lu d’occasion ou neuf est le même livre lu. Ce n’est pas l’objet qu’on achète mais le droit de le lire. Ainsi, son auteur devrait toucher son droit comme pour un livre neuf. La comparaison avec une voiture d’occasion ne tient pas, un livre n’est pas seulement un objet. Si je lis Les Misérables de Hugo, je peux être marqué à vie par des idées, une manière de penser. L’influence d’une œuvre n’est pas quantifiable matériellement. On ne paie jamais un livre à sa vraie valeur. Voilà pourquoi le droit d’auteur devrait exister aussi sur les livres d’occasion.
      Ça ne ferait pas fuir le lecteur (que vous résumez par consommateur) de demander à un soldeur ou bouquiniste de reverser un pourcentage à l’auteur du livre vendu.

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      • Répondu par jul le 15 avril à  19:54 :

        Un livre est un objet qui s’achète et se revend sans devoir payer une taxe à chaque fois à l’auteur qui devient sinon un rentier.
        Quant à la vision de l’auteur qui me bouleverserait à vie, quid des bds type « les rugbymen » et autres chefs d’œuvre vite lus vite oubliés ?
        Que la bd soit vendue à juste prix permettant à l’auteur de vivre, oui. Qu’on ajoute une taxe qui entrave la diffusion de la culture au plus grand nombre, non.
        Pour finir, penchez vous sur la philosophie du logiciel libre, vous auriez beaucoup à apprendre.

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        • Répondu le 17 avril à  06:25 :

          Et la chanson ? Qui une fois vendue, permet à leurs auteurs à chaque fois qu’elle passe, et re-passe et re-re-passe sur les ondes, ou avec les téléchargements, d’obtenir des "rentes"...
          Si on mettait le prix qu’il fallait à un album pour que l’auteur puisse en vivre dignement, il serait trop élevé et seul une poignée de lecteurs aisés pourrait en profiter. Le coronavirus va obliger tous les systèmes économiques du monde à repenser leur logique de fonctionnement. Il serait bien que la filière du livre en fasse de même si on veut sauver les auteurs.

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          • Répondu par jul le 18 avril à  05:56 :

            Qui a dit que la chanson était un système vertueux ?
            Outre le fonctionnement opaque de la Sacem, à qui profite réellement ce système ? A ceux qui gagnent déjà le plus.
            Idem pour le streaming qui ne rapporte absolument rien aux petits auteurs.
            Enfin, quid de la surproduction qui dilue le budget des consommateurs entre trop d’auteurs pour que ceux ci puissent en vivre ?

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        • Répondu le 19 avril à  09:44 :

          Et les livres soldés à la date de leur sortie, il en pense quoi votre logiciel libre ?

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